‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 21 sur 161 · AUTHENTIQUES · texte numérisé non relu

AUTHENTIQUES

Peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour contrôler notre impression et préciser notre pensée, d’opposer une contreenquête à celle que nous avons instituée déjà. Les logiciens du temps jadis aimaient à répéter que rien n'éclairait une idée d’un jour plus vif que l’idée contraire : la logique du temps jadis avait du bon.

Relisons h loisir un acte authentique.

Les actes des saints Jacques et Marien conviennent à notre dessein 1 . Sans doute, ils nous transportent en Afrique : mais oü trouver à Rome un acte sincère écrit en latin? D’autre part, nul ne conteste l’authenticité de ceux-ci 2 ; ils ont été rédigés par un compagnon des martyrs à une époque assez reculée, dans la seconde moitié du m c siècle. Ils offrent enfin, avec les légendes romaines, certaines analogies curieuses : par

1 Ruinart (édition de 1689), p. 221, ou A. SS., 12 avril 755.

* Puech, Vrudence, p. 106. — Allard, 111, 135. — C. I. L., VIII, 7924. — Tillemont, IV, .215, 649.

leur caractère tendancieux 1 , comme par la date de leur composition et la nature de la langue dans laquelle ils ont été écrits, nuis ne se prêtent donc plus naturellement à notre dessein.

En 258, le second édit de Valérien condamne à mort évêques, prêtres et diacres. Sixte II à Rome, Fructueux à Tarragone, Gyprien, Lucien et Montanus à Carthage, sont également exécutés. C’est dans ces circonstances que trois chrétiens cheminent tranquillement sur la route de Cirta ; arrivés à Muguas, Jacques, Marien — c’est le nom de deux des voyageurs — et leur compagnon inconnu croisent deux évêques qui reviennent d’exil, Agapius et Secundinus. Ils les accueillent avec joie dans la ferme où ils se sont établis, et, par les soins dont ils les entourent, cherchent à adoucir leurs derniers moments. Mais les païens les dénoncent; ils soht saisis, emmenés à Cirta, jetés en prison. Jacques, déjà confesseur sous Dèce, avoue son rang de diacre ; Marien se dit simple lecteur, ce qui est vrai. Sans doute, il doit échapper au supplice, puisque l’édit condamne d’office les seuls évêques, prêtres et diacres, mais on se persuade qu’il dissimule son titre et que la torture le fera parler. Les tourments ne lui arrachent ni apostasie ni mensonge. On le ramène dans la prison, et les visions qui le visitent la nuit raffermissent son finie contre la douleur.

Quelques jours après, on envoie les prisonniers à Lambesse avec les pièces de l’instruction. Au moment où le magistrat ordonne le départ, le visage d’un assistant reflète tant de joie, de piété, d’enthousiasme, qu’il est aussitôt remarqué. On l’arrête, on l’interroge, c’est un chrétien comme les autres, c’est un martyr de plus. Une marche pénible les conduit alors à Lambesse. Présentés au légat C. Macrinus Decianus, ils sont jetés dans cette même prison que beaucoup connaissent : la persécution de 250 les y a conduits jadis. Bientôt on les sépare en deux groupes. Les laïques sont mis à part, Decianus espérant en venir plus aisément à bout ; comme son attente est trompée, il se venge en les massacrant tous. Vient alors le supplice des clercs. Le cortège des condamnés s’arrête au bord de la rivière, dans une petite plaine entourée de collines ; on les met sur un rang afin de les décapiter l’un après l’autre.

1 Puech, Prudence , p. 10G-107 : « On sent une tendance à l'édification dans les actes des martyrs Jacques et Marien.»

CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES

Pendant que, les yeux fermés, ils attendent la mort, le voile de l’avenir se lève pour eux : ils prévoient que le sang des justes sera vengé par les malheurs de l'empire. Cependant lo bourreau passe devant chacun, abat successivement chaque tête ; quand celle de Marien est tombée, sa mère, Marie, s’agenouille, baise sa tête sanglante et remercie Dieu de lui avoir donné pour fils un martyr.

La lecture du texte laisse au lecteur une impression très nette et très forte de calme, d’élévation, de sérénité grave et douce. Tout concourt à produire cet effet, et le sentiment qui anime le narrateur et la façon dont il l’exprime, la nature des idées et aussi la nature du style.

Sans doute, comme dans nos gestes, on est arrêté d’abord par des expressions étranges : affectibus adhaerere alicui , — press itrae saeculi , — notitiam fraternitatis, — communitas ritae — suburbana vicinitas 2 . Comme dans nos gestes, on relève dans les actes quelques expressions d’une élégance étudiée : In qua regione persecutionis tempes tas cum turbu/entius fureret ; vixdinn enim hiduum fluxerat... ; Mariano... in soporis tranquilla resoluto; — ou des images frappantes: Qua praedicatione non tantum gentilibus insultabat f ides martyris , sed etiam fratrihus vigorem aemulandae virlutis et quasi classicum praecinebat ; — ou des antithèses savamment opposées: Illos , etsi nondum sanguine , mente iam martyres... ; perducebantur non a paena ad paenam, sed a gloria potins ad gloriam... ; o quietemin qua féliciter dormit quisquis in fide vigi/at.

Mais ce qui distingue les actes des gestes, c’est que ceux-là ont une allure vraiment latine, que fait encore mieux ressortir l’étrangeté du vocabulaire ; c’est l’ampleur aisée du développement, la forme oratoire du récit, le caractère périodique de la phrase, qui se déroule toujours avec ampleur et majesté. On

1 Ruinart, § 1.

3 /e/., § 2. — Cf. instinctus coelestis spiritus, spiritus viviflcationis et gratiae; in aliquo Christus de passione fulget (3); inatura divinae dignationis hora (4).

LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS

est surpris de rencontrer chez ce Berbère inconnu un sentiment plus juste de la langue, un instinct plus sûr de ses usages et de ses procédés que chez les rédacteurs romains des G esta Martfjrum. Relisez cette page : « Tune Agapius, qui jamdu- « duni martyrio suo consummato fidei sacramenta perfecerat, « qui et ipse, cum pro puellis duabus, Tertulla et Antonia, « quas sibi carissimas ad vicein pignorum diligebat, repetitis « fréquenter precibus oraret, ut secum et illae Dei dignatione « martyres fièrent, retulerat meritorum suorum tali revela- « tionefiduciam : quid assidue petis, quod unaoratione meruisti? « Is ergo Agapius agenti Jacobo... apparuit. » A considérer ces propositions incidentes qui s'enchaînent et s'appellent avant que l’idée principale soit énoncée seulement, comment ne pas reconnaître, avec l'allure un peu négligée du style, le tour oratoire de la phrase? D'autres présentent ce même caractère, mais plus frappant encore; elles offrent une période véritablement organisée. Telle est la première page de la Passion: « Quotiescumque aliquid beatissimi martyres Dei omnipoten- « tis, et Christi eius, festinantes ad promissa regni coelorum, « carissimis suis verecundius mandant, memores sunt humili- « tatis, quae semper in fide solet facere maiores : et, quanto « modestius peticrunt, tanto efficacius impetraverunt. » Dans tous les gestes romains, il n'y a pas une phrase à rapprocher de celle-là; comme le latin était bien mort lorsqu’on les écrivait, il était certes très vivant au moment ou l'on rédigeait les actes de ces martyrs.

La physionomie morale qu'ils présentent ne diffère pas moins profondément de celle des légendes romaines. Dans la passion de Jacques et Marien, les sentiments exprimés ou suggérés concourent plus efficacement encore que la nature du style à faire naître dans l’âme du lecteur cette impression de gravité calme et douce que nous avons notée tout à l’heure. La passion révèle d’abord un enthousiasme ardent, une ferveur brûlante : ce sont véritablement des martyrs que nous avons devant nous. Ils bénissent le ciel qui les livre à leurs

CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES

bourreaux. Comme ils viennent d’être arrêtés, le narrateur s'interrompt : O exoptanda nobis incursio! O felix et digna exultatione trepidatio ! Si quidem ad nos ventum est propter hoc tantum , ut Dei dignationem Mariant et Jacobi justus san guis explerel ! Béni soit le Seigneur de toutes ces aventures, puisque c’est à la mort qu’elles conduisent Jacques etMarien.

Quelques lignes plus bas, nous trouvons Marien, après d’horribles tourments, pénétré d’une joie sainte : il a vaincu la chair en confessant son Dieu au milieu des supplices. Ailleurs le même enthousiasme, la même ferveur de foi éclatent dans l’énergie même des termes dont il se sert : « Avidis fau cihus ad tentandam fidem justorum, rabies diaboli infestantis inhiabat » : si les martyrs avaient vu le diable de leurs yeux , pourraient-ils en parler avec une violence plus expressive? Mais c’est à la fin de la Passion qu'éclate, dans sa grandeur surnaturelle, la sainteté de leur âme. Marien vient d’être décapité et Marie sa mère en est transportée de bonheur : elle est certaine du sort de son fils ; elle le félicite de sa gloire ; elle se félicite elle-même de lui avoir donné le jour.

Si curieux qu’ils puissent paraître, ces traits d’enthousiasme semblent pourtant moins remarquables que le contraste du calme de leur âme et de l'agitation de leur vie. Au milieu d’une persécution furieuse, ils sont saisis tout à coup ; on les jette en prison, on les y laisse mourir de faim ; à tout instant un centurion peut venir pour les conduire à la torture; ils vivent dans l’attente perpétuelle de la mort, et de quelle mort ! Cependant rien ne trouble leur assurance, rien n’altère leur sérénité : c’est toujours la même douceur, la même résignation; leurs entretiens respirent toujours le contentement et l’espérance; leurs visions ne leur montrent toujours que des paysages enchantés; ils sont tranquilles jusque dans les tourments; ils sourient au sein de la mort.

Ce calme fier, cette résignation apaisée qui dédaigne la plainte et l’insulte, se peuvent saisir à chaque ligne : comme si l’âme des martyrs avait passé dans celle de leur historien et laissé quelque chose de sa douceur sereine dans les pages qu’il leur a consacrées.

Je reconnais d’abord cet héroïsme confiant et grave dans quelques réflexions échappées, comme par mégarde, à la plume du narrateur. La simplicité nue du style donne un relief $tr&B£e à ces pensées; elle met en pleine lumière l’élévation

LES GESTES DES MARTYKS ROMAINS

morale et la foi qui les inspirent. « Pergebamus in Numidiam simul, ut semperantea, socio parique comitatu viam ingressi : quae 110s ad exoptandum fldei et religionis obsequium, illos iam ducebat ad coelum. » D\in mot, au moment qu’on s’y attendait le moins, par la force du contraste, le sublime jaillit tout d’un coup. Ailleurs, quelle assurance merveilleuse, quel dédain superbe pour les païens ; ils croient, par des tortures, réussir à dompter l’âme, « tanquam membrorum laceratione frangeretur f ides , cui cura corporis vilis est , comme si déchirer les membres pouvait briser la foi de l’homme pour qui le corps est sans prix. » Spiritus cum fida spe venientis gratiae coelo complexus suis jam noninteresl poenis . Tertullien avait dit déjà que le corps ne s’aperçoit pas des tourments, lorsque l’âme est toute dans le ciel 1 , et Flavien* avait répété après lui que le corps ne sent plus quand l’esprit s’abandonne tout à Dieu : c’est toujours la même pensée de détachement et de foi. Mais jamais elle n’est exprimée dans de grandes phrases, ni développée dans de belles tirades : le narrateur est simple et naturel, parce qu’il est croyant et sincère.

Ces réflexions éparses, extraites et mises à part, nous ont révélé nos martyrs, la profondeur de leur foi et la sérénité de leur âme. Quelques scènes détachées font mieux apprécier encore la noblesse de leur cœur : je veux parler de leurs visions. Plus que partout ailleurs, le contraste éclate violemment ici entre leur vie matérielle si affreusement tourmentée et leur vie idéale si paisible et si pure; ici, mieux qu’en aucune autre page, on voit au grand jour ce que les martyrs présentent de plus étrange et de plus mystérieux : cette sérénité grave et confiante au milieu des supplices les plus raffinés et les plus cruels.

Comme Jacques faisait route avec son compagnon, au plus fort de la chaleur, le sommeil le saisit. Un ange lui apparaît dans un nimbe de lumière éblouissante, telle que ses yeux n’en peuvent supporter l’éclat; les pieds de l’ange touchent à peine la terre, ses regards percent les nuages. 11 leur jette, àMarien et à lui, deux ceintures de pourpre éclatante, leur disant ces simples mots : « Suivez-moi bien vite. » Quelques jours après,

1 Boissier, Fin du Paganisme , I, 433.

s Acta Lucii et Monlani , 21. « Negavit esse in passionis ictu dolorem ... » (Kuinart, éd. 1859, p. 281.)

CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES

dans les cachots de Lambèse, c'est Agapius cette fois qui vient le visiter en songe. Il préside un repas qu'il partage avec ses frères, envoyés à Dieu comme lui par le proconsul romain. A cette vue, les deux amis se hâtent pour venir prendre leur part de ces agapes sacrées. Mais un jeune enfant court au-devant d'eux, le cou ceint d’une couronne rosée, une palme à la main : les bourreaux l’ont pris, il y a trois jours. « Pourquoi vous presser, dit-il; soyez remplis de contentement et de bonheur; demain, vous aussi, vous dînerez avec nous... » — Sans doute, nous nous plaisons dans ces récits aux descriptions poétiques et riantes de ces chrétiens obscurs ; sans doute leurs imaginations gracieuses nous séduisent et nous charment. Mais la joie qu’ils laissent voir si naturelle et si sereine à l’annonce de leur supplice nous touche plus vivement, parce qu’elle nous étonne davantage. L’enthousiasme qui les anime est si profond, l’idée qui les soutient si puissante et si intimement unie à leur âme qu’ils semblent avoir perdu, avec la crainte de la mort, la notion même de la vie; avant d’avoir quitté la terre, la foi les a déjà ravis au ciel.

On s’en aperçoit mieux encore en lisant la vision de Marien. Il revient de la torture, les membres brisés. Il tombe dans un profond sommeil et se voit transporté tout d’un coup sur un sommet d’une éclatante blancheur. Une estrade s’y dresse, à une hauteur prodigieuse, et la foule des confesseurs s’en approche avec ordre, et le juge les envoie au bourreau. Alors une voix s’élève, immense et claire : « Marien, monte à ton tour. » Et, comme il monte sur l’estrade, voici que Cyprien lui apparaît et, venant à lui, la main tendue, lui dit avec un sourire : « Viens, assieds-toi à mes côtés. » « Et il fut fait comme il le désirait. »Le juge se lève alors; tous les martyrs l’accompagnent au prétoire. « Or le chemin traversait des prairies enchantées, couvertes d’un feuillage épais, au milieu de cyprès levant leur tète vers le ciel et de pins se dressant dans l’air »; on eût dit un bois sacré. Au milieu jaillit une fontaine aux eaux abondantes. Cyprien prend un flacon qu’on voit sur le bord; il le remplit, boit l’eau salutaire, et, le remplissant à nouveau, le tend à son compagnon. « Et j’en buvais avec délices, » raconte Marien. Il rend grâces à Dieu ; mais sa voix le réveille ; la vision s’enfuit.

Cette courte page, d’une simplicité si unie, laisse je ne sais quelle impression de douceur, d’apaisement et de paix. On

LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS

y sent tout d’abord le charme du rêve et de toutes les choses rêvées. La réalité , avec les froissements qu’elle ne nous épargne pas, la vie, avec les blessures qu’elle nous fait, nous choquent ou nous meurtrissent : de là, sans doute, le plaisir que nous goûtons à nous enfuir une heure dans un monde idéal, pour oublier dans les rêveries d’un Virgile nous promenant aux Enfers ou les visions d’un martyr nous conduisant au Paradis, les tristesses du présent et les dégoûts de l’existence. Les spectacles qu’ils nous dévoilent, l’atmosphère légère et subtile de ces tableaux imaginaires, les couleurs adoucies et flottantes de ces descriptions riantes et de ces fantômes héroïques, exercent sur notre esprit je ne sais quel mystérieux attrait. Mais la simplicité du récit nous émeut plus profondément peut-être par les sentiments qu’il nous inspire. Rien d’outré ni d’excessif; pas un mot d’orgueil ou d’injure; ces hommes de foi ne sont pas des fanatiques. Le sort qui les attend ne les étonne pas plus qu’il ne les effraye ; la mort leur semble chose toute naturelle ; est-ce trop payer de quelques instants de souffrance l’amour du Christ expirant sur la croix? Le monde avec ses mépris, la prison avec ses tortures se sont effacés de leur mémoire ; la réalité est abolie pour eux; ils ne voient plus que le terme de leur passion, la récompense de leur sacrifice, la couronne de leur martyre.

On le voit par ces exemples : la passion est aussi naturelle qu’elle est imposante ; la grandeur du récit n’a d’égale que sa simplicité. Et ce caractère nous paraîtra plus remarquable encore, si nous jetons un regard sur les plus célèbres des actes authentiques. Voici la fameuse lettre aux Romains de saint Ignace, que tous les siècles ont admirée, depuis Irénée 1 jusqu'à Renan 2 : texte unique dans l’histoire par l’alliance de deux sentiments qui ne peuvent, semble-t-il, se développer avec autant de puissance sans paraître contradictoires : l’amour du Christ poussé jusqu’à la folie du martyre, une parfaite maîtrise de soi, impérative et sereine.

1 Ad. Haereses, xxvm, 4.

V penan, les Evangiles , p. xxv,

CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES

Voici les deux lettres célèbres des Smyrniotes et des Lyonnais 1 : « Elles présentent au plus haut degré, écrivait-on naguère 2 , cette grave simplicité, ce pathétique discret, qui manquent trop souvent aux écrits de ce genre. Quelle admirable sobriété de détails dans la description des supplices, d’autant plus éloquente que les faits parlent seuls et que toute déclamation est évitée! Elle n’est égalée que par la brièveté, la simplicité, l'énergie des réponses des martyrs ; la mesure presque toujours parfaite avec laquelle il est parlé de persécuteurs, dont la violence n'est pourtant pas dissimulée ; le ton vraiment évangélique, en un mot, que ces chrétiens d’Asie et des Gaules ont si merveilleusement retrouvé ; la poésie meme naïve et exquise à laquelle ils se sont parfois élevés naturellement 3 . »

Voici enfin les actes grecs d’Apollonius 4 , martyr romain, comme ceux que célèbrent les (resta. Comment n’ètre pas frappé du calme surprenant du magistrat et du chrétien ! A les entendre ainsi discuter, celui-là interrogeant par quelques phrases brèves, celui-ci exposant avec une tranquillité presque indifférente les fondements de sa croyance, il semble que l’un et l'autre n’aient aucun intérêt direct dans les questions qu'ils agitent et qu’une simple conversation philosophique soit seulement engagée entre eux; et l’on oublie qu’une vie d'homme est ici en jeu, et que l’un des deux interlocuteurs, au sortir du prétoire, sera conduit au supplice. Tant il est vrai (pie tout ce récit ne respire que grave sérénité.

Et maintenant est-il besoin de beaucoup de paroles pour conclure? Est-il besoin de rappeler longuement les conclusions du précédent chapitre, l’absence de toute impression rappelant même de très loin celles que nous venons de recueillir ici, et cette composition uniforme, et cette psychologie enfantine et ce caractère tendancieux des diverses légendes romaines? Il suffit de quelques mots : entre les gestes et les actes, il v a tout un monde, tout l’infini qui sépare l’âme d'un martyr d'une âme égoïste et vulgaire. Pour les confondre les uns avec les autres, il faut n'avoir ni goût littéraire ni sens chrétien.

» Eusébe, //. £., IV, 15; V, 1.

* Puech, Prudence , p. 10t».

3 Lettres des Lyonnais (sub fine): èx 6to?ôp<i>v yip ^ptopixctov xaù xavio :wv ivOrôv tva 7r)i£avTs; Triçavov, 7 rpo<rr 1 vs'ptav tw -rcxrpi.

4 Analecla Bollandiana , XIV, p. *28 4. — Cf. la traduction française dans

Rardenhewer: édit, franc., I, 377,

Page 1