QUEL EST L’ÉTAT DD PROBLÈME
Il est singulier que personne, jusqu’ici, n'ait étudié les gestes romains dans leur ensemble 1 . C’est accidentellement, et comme de biais, que les savants les ont rencontrés au cours de leurs recherches; conduits par les nécessités d’une autre enquête, ils s’y sont, pour ainsi dire, heurtés, sans le vouloir. C'est que l’extrême dispersion des textes et le crédit qu’on leur accordait éloignaient également les esprits de l’idée de les comparer entre eux; on les rapprochait couramment, au contraire, des autres écrits relatifs à la persécution et h l’époque auxquelles ils prétendaient se rapporter. C’est aussi
1 Voir ce que dit de Rossi, R. S., III, xxn : « Un trattato generale intorno alla letteratura dei passionnavii , e intorno aile varie antiche raccolte degli atti dei martiri e dei santi, aile loro famiglie ed età, intorno ai parafrasisti e redattori rettorici di quegli atti, è una delle maggiori lacune nella critica agiografica; e la addito all'attenzione ed aile riccrche degli studiosi... Il campo perô ne è assai vasto ed inesplorato, e spero ehe piu d’uno vorrà cercarne la maleria e dare il suo contributo. »
Depuis que ces pages étaient écrites, il a paru un véritable petit traité sur les gestes des martyrs romains ; un bollandiste, le R. P. Delehaye, au cours de son étude sur la légende du Colisée, a résumé en quelques pages ce qu’il pense de toute cette littérature : son jugement ne diffère guère du nôtre. Analecla Bollandiana , XVI (1897), 236-244.
LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS
qu’ils donnaient l’impression discordante de textes non classes et d’un caractère mal défini, et que l’idée d’un examen des sources, qui seule pouvait rendre compte de cette impression, ne semble pas, jadis, avoir été jamais très distinctement conçue.
Nous n’aurons donc à enregistrer aucune théorie expressément formulée relative aux gestes romains ; il nous faudra construire celles qui guidaient les historiens, nous appuyant, pour mener à bien cette œuvre délicate, et sur les principes qu’ils ont avoués et sur laméthode qu’ils ont suivie. Ce n’est que peu à peu, sous la pression des faits, qu’ils ont posé le problème, précisé leurs incertitudes, éclairci leurs doutes. Reçus au moyen âge comme textes authentiques, les gestes romains sont critiqués maintenant comme textes apocryphes. On a d’abord constaté le fait de leur inauthenticité ; — on en a ensuite cherché la cause dans Y hypothèse de /’ interpolation ; — on en a enfin trouvé la raison dans la théorie de l'apocryphicité.
C’est ainsique l’on peut tracer, semble-t-il, le dessin général de l’évolution de la critique à l’égard de nos légendes ; ce sont les trois stades qu’elle a successivement franchis.
Il est difficile de comprendre, plus encore d’analyser, quel était, au moyen âge, l’état du problème que nous étudions. La vérité n’était pas alors envisagée de la même manière qu’elle est conçue aujourd’hui 1 ; si l’on avait déjà, en quelque manière, la notion d’une certaine espèce de critique, on ne suivait pas, dans l’appréciation des témoignages, les mêmes règles que nous suivons aujourd’hui; les notions d’authentique, d’historique, d’apocryphe, n’avaient pas cours. Cependant, et quelle que puisse être la valeur de ces différences, il n’est pas vain de se demander quel était, au xn e ou au xm® siècle, l’état de la question qui nous occupe : l’objet, sinon les procédés de la critique, sont communs aux deux époques; au moyen âge
1 Petrus Parthenopeus : t Magis rem quam verba secutus * ( Spicil . Rom., IV, 283).
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comme aujourd’hui, on se demande quel degré de créance il faut accorder à ces légendes; et, comme on leur accordait alors la plus complète confiance, il est permis de dire, pour cette raison et dans cette mesure, en traduisant en langage moderne une idée moyenâgeuse, que les gestes romains, aussi bien et au même titre que les autres, étaient considérés comme authentiques. Lorsqu’il écrivait sa Légende dorée, au temps de saint Louis, Jacques de Voragine croyait à la vérité de ce qu il racontait, et lorsque, près de cent ans plus tard, Pierre de Noël rédigeait dans son évêché d’Equilium le Catalogus Sanctorum, il n’était pas moins t convaincu de la vérité des récits qu’il mettait en œuvre.
Cette absolue confiance dans les textes est fortement ébranlée 1 par les révolutions intellectuelles du xvi® siècle et
1 Parmi les partisans convaincus de l’authenticité des textes, citons entre autres M. Giovan Andrea Gilio da Fabriano, qui écrivit le Pei'secutioni délia Chiesa descri lie in cinque libri... ne*primi guattro, cominciando dal nascimenlo di nostro Signor Giesu Christo et venendo sino a Costantino V Impera tore ; si vede con belVordine d'historia, quanlo sangue sia stato sparso ne crudelissimi tormenti da' Santi Martini per amor del Signore et quanlo la Santa Chiesa Catholica siaslata sempre perseguitata ; et quanto ella ogtii hora ne sia Huscita piu trionfante et gloriosa... (in Vinegia appresso Gabriel Giolito de’ Ferrari, 1573, in-12, 457 pages). Il résume simplement les actes des martyrs, ceux de saint Pierre (p. 11), comme ceux de Processus (p. 36), ou d’Alexandre (p. 54) et de Séraphie (p. 54). — Cf. aussi : Aloysi Contarini, auteur de VAntiquità, Sito , Chiese, Corpi Santi , reliquie et statue di Roma in dialogo (Napoli, in-8% 1569); Marcus Attilius Serranus : De Septem Urbis Ecclesiis earumque reliquiis, stationibus et indulgent iis (llomae, 1575) ; Antonio Gallonio, soit qu’il raconte VHistoria delle Santé Vergini Romane con varie annotationi e con alcune vite brevi de' santi parenti loro e de'gloriosi martiri Papia e Mauro soldati romani... (in Roma, Donangeli, 1591, in-12), soit qu’il décrive les instruments de torture dans son Trattalo degli istrumenli di martirio e delle varie maniéré di martoriare usale da' gentili contro Christiani descritte e intagliate in rame... (in Roma, Donangeli, 1591, in 12); Pauli ^Emilii Sanctorii Casertani, XII Virgines et Martyres (Romae, Facciotti, 1597), parmi lesquelles se trouvent rangées Flavie Domitille, Cécile, Agathe, Eugénie et Agnès ; / Teson nascosti nella aima città di Roma , raccolli e posti in luce per opéra d’Ottavio Panciroli teologo da Reggio (Roma, Zannetti, 1600) [Voici, d’après Panciroli, les dates de fondation des églises anté-constantiniennes : Sainte-Pudentienne, 44; Sainte-Maria in via lata, 60; Sainte-Prisca, 68; Saint- Pierre in Vaticano et Saint-Matthieu in Merulana, 81 ; Saint-Clément, 91 ; Sainte-Praxède, 160; Sainte-Marie in Trasteverc et Saint-Calliste, 224; Sainte - Cécile, 23*2; Sainte-Marie in Schola Graeca, 261 ; Saint-Pancrace, 272; Sainte- Suzanne, 290 ; Saint- Marcel, 304] ; Memorie Sacre delle Set le Chiese di Roma e di altri Inoghi che si trovano per le strade di esse..., raccolte di Giovanni Severano... (Roma, Mascardi, 1630.)
De ces textes, qu’il nous soit permis de rapprocher cet autre, auquel nous empruntons un passage significatif : Vite de' santi e beati di Foligno e di quelli , i corpi de' quali si nposano in essa città e sua diocesi , descritte dal Sign.
les progrès croissants de l'archéologie. L'esprit d’examen et la connaissance de la vie antique tendent à la miner; la tradition séculaire, les intérêts religieux qui semblent attachés à son maintien tendent à la raffermir. Ce sont deux forces contraires dont on saisit la lutte curieuse chez tous les érudits de la Renaissance ; chez les érudits catholiques surtout, chez qui la culture savante est très forte, le souci des intérêts religieux très pressant. Voyez Baronius, le type le plus illustre et le plus parfait de ces savants catholiques du xvi* siècle : rien de plus instructif que son attitude à legard de nos textes. En théorie, il les condamne ; dans son travail quotidien, le plus souvent, il y puise. Il n’est pas de passion, peut-on dire, à laquelle il n’emprunte quelque détail do son histoire, et Bosio n’agit pas autrement, ("est aux gestes que Bosio 1 emprunte la plupart des détails qu’il donne sur les supplices infligés aux martyrs, comme c’est aux gestes que l’auteur des Anna/es emprunte certains traits de l’histoire de saint Pierre à Rome 2 et nombre de détails sur les premiers temps de l’Eglise. Mais, si la force de la tradition est encore assez puissante, si l’impatience de l'inconnu est encore assez vive en lui pour le pousser à reconstruire l’histoire en puisant à des sources aussi suspectes que vénérées, l’esprit critique est déjà en lui assez éveillé pour lui faire sentir que ces légendes sont de peu de valeur a ; s’il
Lodovico Iacobilli dell’ istessa città, e dedicate ail’ lllustrissiino e Revcrendissimo Sig. Cardinal Caetano. In Foligno, Agostino Altcrii, 1628..., p. 8. « Non ho citato nelle umrgini del libro overo di punto in punto allegato gli Autori e luoghi dove ho cavato le cose... benche siano autentiche e degne di fede... Nel rimanente me riporto alla pielà e cortesia di ciascuno, certificando tutti che non ho havuta altra inten/.ione che dire la pura verità, con chiarezza e brevemente ad effetto che, senza errore e tedio, si possa da quelli che me leggerlhno render laudi e gloria a Rio e alli medesimi Santi e Beati e cavar frutto per l'Anima loro. » — Noël Alexandre ( Itistoria Ecclesiastica , Paris, 1699) croyait à l'authenticité des Actes de saint André {Diacres d’Achaïe, II, 46) et des traditions provençales. (Test la thèse de l'authenticité que ressuscite en somme, d'une façon quelque peu inattendue, le D r Karl Runstle, dans une étude d’ailleurs très intéressante et souvent exacte {llagiog vaphiscke Sluiiien iiber die Passio Felicitatis cum VII Filiis, Paderborn, Schüningh, 1894). l*es gestes romains (reproduits dans le Codex Augiensis, 32) ont été rédigés hors de Home; ils ont été traduits du grec dans la seconde moitié du iv* siècle; ils relèvent de la grande collection d’Eusèbe.
1 Bosio, H. N., I, in, p. 3 C ; — vu, p. 1; — xx, p. 21 B.
* Baronius, 44, g 61 ; — 57, g 101 ; — 59, g 18, t. I, p. 308-451-561 ; — 166, g 2, t. Il, p. 232.
3 11 rejette les Acta Pilati , Acta Theclae, Acta Apostolorum. Quant au Pseudo-Linus , il y voit des actes authentiques interpolés par les Manichéens. Cf. 69, g 6, t. 1, p. 632,
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accepte la théorie que le Liber pontificalis cherche à accréditer au sujet des Notarii de l'Eglise romaine, il se garde de reconnaître leur œuvre dans les textes qu’il a sous la main 1 ; il sait qu’ils ont péri au moment de la persécution dioclétienne, et il déclare que, parmi ceux qui ont échappé aux recherches, beaucoup ont été viciés par les efforts des hérétiques et l’astuce de Satan. Il n’y a pas lieu de s’en montrer surpris, dit-il: « Ne voit-on pas éclater, dans les actes sincères, la certitude de la foi chrétienne et la gloire du Christ 2 ? » Aussi approuvet-il la condamnation prononcée par Gélase ; aussi n’a-t-il d’autre dessein que de faire contempler dans les actes authentiques qu’il connaît l’image des gestes des autres martyrs qui ont disparu 3 .
Ce sera l’œuvre de Tillemont de pratiquer la méthode dont Baronius a donné la formule et senti le besoin. Baronius était infidèle à ses principes en puisant aux gestes romains ; c’est en s’y conformant que notre grand savant du xvn e siècle les rejettera comme inauthentiques. Il rappelle ces principes; il les précise; il en montre la véritable nature dans une page fameuse qu’il convient de reproduire ici : « Que si l’on demande « quelles sont les règles par lesquelles on a prétendu discerner « les pièces véritables des fausses, quand on n’en sçait point les '< auteurs ; ceux qui auront lu l’histoire du martyre de saint
1 Baronius, 218, § 1, 3, t. 11, p. 531-533 : « Hic (Anteros) Resta martyrum diligenter a Notariis exquisivit et in Ecclesia recondidit... Caeterumres gesta’s martyrum tanto studio perquisitas maxima ex parte Diocletiani edicto flaimuis éditas deploravimus, cura de Martyrologio tractationem elucubravimus. »
On retrouve la môme attitude, un peu incohérente, qu’observait Baronius dans la très curieuse Dissertalio inaugurulis de natalibus martyrum , quant ex décréta amplissimae Facultutis theologicae prueside Domino Johanne Musaeo S. S. Theol. Doctore et Prof. Pubt. Primario Facultutis suae seniore pro Licentia summos in theologia honores ac privilégia rite capessendi D. Februarii unno 1678 publico examini proponit Al. Caspar Sagit tarins Hist. prof, ptihl. ord. (Jenae. Typis Bauhoferianis). L’auteur doute que les sept notaires et les sept régions ecclésiastiques aient été institués par saint Clément : « Non immerito dubitaverim an nascente religione christiana Clemens in has curas devenerit » (I, 12); il se refuse à croire que nos textes soient ceux que les notaires ont écrits : « Quis credat haec a Molano designata Martyrum Acta probae esse monctae et ab ipsis Notariis ltomanae Ecclesiae profecta;certe plurimaeex illiscommentitia esse etconlicta non reformidamus asserere»(l, 16). Pourtant c’est sur les gestes de Boniface qu’il s’appuie pour montrer que les fidèles rachetaient les corps des martyrs (111, 15), et sur ceux d’Abdon et Sennen pour établir ce qu’il dit de l’ensevelissement intra domos (111, 19), elc.
2 Baronius, 290, jj 34, t. 111, p. 262. — Cf. Arnobe, I, 56 ( Corpus de Vienne^ p. 37-38).
8 /d., 262, \ 35: «Nam ex sententia Joannis Chrysostomi... » T. 111, p. 120,
LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS
« Polycarpe, celle des martyrs de Lion dans Eusèbe, et les « autres qui passent pour incontestables, verront bien qu’en les « lisant on se forme un goût pour discerner ce qui a cet air « d’antiquité et de vérité, d’avec ce qui sent la fable ou la « tradition populaire. La connaissance de l’histoire, du style et « de la discipline, fait juger encore de ce qui peut avoir esté « écrit dans un temps, et de ce qui n’en peut être que fort « éloigné 1 ; » de sorte que Tillemont, peut-on dire, suit une double méthode pour juger de la valeur d’un texte. Il compare Y impression d’ensemble que ce texte lui donne avec celle qu’il éprouve à la lecture des documents authentiques, tels la Lettre des Lyonnais ou celle des Smyrniotes; il fait en outre (encore) la critique détaillée du texte au point de vue de l’exactitude historique des faits, — et, semble-t-il, c’est la base de sa critique destructive, comme dirait Bacon, — et au point de vue de l’époque indiquée par le style et la discipline : — et ce devait être, sans doute, le fondement de sa critique constructive . Il n’eut pas le temps d’achever son œuvre. Dans les seize volumes des Mémoires sur /’ Histoire Ecclésiastique , on ne voit nulle part à quelle époque et dans quels milieux il situe la rédaction de nos textes; on y démêle seulement que chaque appréciation particulière dérive d’un rigoureux jugement porté sur l’ensemble de cette littérature. Il est permis de le pressentir lorsqu’on lit dans son avertissement: « La mort des saints est d’ordinaire ce qu’il y a de plus certain et de plus considérable dans leur histoire, au lieu que leurs commencements sont presque toujours assez inconnus 2 . » Mais c’est en étudiant dans le détail les notes si précises qui terminent chaque volume qu’on se rend compte distinctement de l’opinion qu’il s’est formée de toute cette littérature. Chacune d’elles ne pourraitelle pas porter comme épigraphe, ces mots qui ferment l’examen des actes de Césaire : « Je pense que le plus seur est de le laisser au nombre de ceux dont nous connoissons la sainteté et dont nous ignorons tout le reste 3 » ?
Ce jugement résume assez bien, semble-t-il, l’effort tenté et l’œuvre accomplie par Tillemont; celle-ci est d’autant plus importante que l’école historique du xvn® siècle l’adopte
1 Tillemont, H. E., I, Avertissement, p. xiv-xv.
2 A/., I, Avertissement, p. vi.
3 /</., Il, note iv, p. 573.