SAINT HIPPOLYTE
A la fin du iv e siècle, dans l'elogium damasien 1 , Hippolyte nous apparaît avec le double qualificatif de martyr et de novatien. Qu’il soit devenu martyr, il n’y a rien là que de très naturel : nous savons par saint Cyprien 2 que, au milieu du ut® siècle, on appelait ainsi les simples confesseurs ; dès l’époque de sa mort, le terme de martyr a donc pu être associé à son nom 3 . Plus tard, l’extension du terme se restreignit à ceux qui, confessant leur foi, avaient perdu la vie ; l’habitude prise empêcha de rectifier une appellation désormais inexacte lorsqu’elle s’appliquait à Hippolyte ; le mot suggéra l’idée et, peu à peu, l’on en vint à croire qu’Hippolyte avait été mis à mort.
Qu’Hippolyte soit devenu novatien, voilà qui peut surprendre d’abord, le novatianisme ne s’étant pas développé avant 251 et Hipolyte étant certainement mort avant cette époque 4 . Le fait s’explique néanmoins. Hipppolyte avait été longtemps hérétique et schismatique ; d’autre part, le novatianisme était encore très vivant au temps de Damase et très redouté ; les Romains d’alors avaient des hérésies une horreur très vive plutôt que des idées
d’un môme homme... ; il y a la différence d’un esprit à un esprit. » Mais aucun texte ne mentionne simultanément les deux Hippolyte. Est-il possible de prévoir les évolutions successives d’un esprit particulier? L’emprunt du cycle pascal aux hérétiques s’explique par le retour d’H. à l’orthodoxie et son importante renommée ; on s’explique de même, qu’on lui ait rendu son titre de prêtre : Calliste mort, la vieillesse approchant, H. a dû devenir plus traitable ; l'approche de la persécution, après une longue paix amollissante, invitait les chefs d’église à concentrer leurs forces avant la bataille. Cf. Origène, adv. Celsum , c. 15.
Saint Jérôme (De Viris , 61) et avant lui Eusôbe (H. E., VI, 22) attribuent à Hippolyte un écrit contre toutes les hérésies , ce qui est le titre exact des Philosophoumenaxavà 7ra<7«v aéps'iswv. — D’après la préface de l’ouvrage, l’auteur a déjà exposé et réfuté brièvement les hérésies ; or Photius atteste (Cod. 121) que saint Hippolyte avait fait un petit traité contre trente-deux hérésies commençant avec les Dosithéens et finissant parles Noëtiens.— L’auteur des Philosophoumena renvoie (X, 32) le lecteur à un autre de ses ouvrages intitulé : irs pi tt,; to-j rcavco; oÛTta; ; or le catalogue des écrits d’Hippolyte gravé sur la base de sa statue mentionne un 7cpô; "EXXr,va; xal 7cp b; flXà-raiva ^ xal rcepi toO 7cavrd;, et Photius remarque (Cod. 48) que les manuscrits portent également 7repi tq’j «av-rd; ou rapt x f t ; toO 7cavTbç oirria;.
1 Ihm, 37, p. 42.
2 Cyprien, Ep. 12, I, p. 502, édition Hartel.
3 Ce qui s'explique par : 1° la déportation en Sardaigne ; 2* le sens du mot grec jxâpru; témoin ; 3* l’usage courant du grec comme langue ecclésiastique au temps d’Hippolyte.
4 M. l’abbé Duchesne a réfuté de façon péremptoire ceux qui, à la suite de de Rossi, prolongent sur la foi de Damase, la vie d’Hippolyte jusqu’après 251 ( Origines , 308).
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très distinctes ; ils étaient fiers de leur orthodoxie plutôt que savants en hérésiologie ; s’agissait-il de quelqu’une d’entre elles, ils lui attribuaient avec plus de bonne foi que d’exactitude les caractères de celles qu'ils connaissaient particulièrement, pour avoir été ou pour être encore attaqués par elles. A partir de Léon I er (441-466), c’est le manichéisme qui personnifie pour eux l’hérésie; avant Innocent I er , (401-407,) sousDamase par conséquent (366-384), c'est le novatianisme qui représente à leurs yeux cette fille de Satan. — Une raison particulière contribuait, du reste, à faciliter cette absorption de l’idée d’hérésie par l’idée de novatianisme, à la fin du iv° siècle: je veux dire le grand crédit dont Cvprien jouissait alors, et la large place que tient Novatien dans ses écrits. Cyprien était, au iv° siècle, le seul grand nom de l’église latine : Jérôme et Augustin commençaient seulement à faire parler d’eux et Tertullien était entaché de montanisme ; d’autre part, ses ouvrages étaient vénérés presque à l’égal des Evangiles : de fait, on en trouve certains dans les mêmes manuscrits que les livres du Nouveau Testament. On sait enfin dans quelle situation délicate il se trouvait pendant la persécution de Dèce : les faillis prétendaient rentrer dans la communion de l’église, sur la simple présentation d’un billet de confesseur ; Novatus qui admettait de les recevoir à cette seule condition, partait à Rome pour intriguer contre son évêque 1 , y devenait bientôt l’agent le plus actif de Novatien. Les seuls souvenirs que, dans leur ignorance de l’histoire, eussent conservés les Romains, venaient donc expliquer, confirmer, fortifier les impressions qu’ils recevaient des circonstances ; le passé, aussi bien que le présent, contribuait à leur faire considérer le novatianisme comme l’incarnation de l’hérésie et un hérétique, au sens général du ternie, comme un novatien, au sens particulier du mot.
Une troisième raison, plus précise encore, éclaire cette singulière transformation d’Hippolyte le docteur. Il y eut à Antioche un Hippolyte 2 novatien, qui, avant de mourir, revint à l’orthodoxie et dont Eusèbe racontait la passion dans les ’Apxafov. Comment douter que ce fait ait confirmé la croyance qui résultait naturellement de ce que nous venons de dire? Que l’on se rappelle quelles confusions étranges
1 Duchesne, Origines , 417.
2 Duchesne, Origines , 321.
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commettaient parfois les plus savants évêques; que Ton se rappelle encore avec quelles réserves parle Damase, de quelles précautions il entoure ce qu'il avance, nous avertissant par là qu'il ne se tient pas pour assuré : « fertur, haec audita refert Damasus », et l'on s’expliquera ce qualificatif de novatien attaché au docteur Hippolyte, par un homme qui appartient comme Damase aux milieux cultivés de Rome L
On se disposera par là-même à comprendre quels embellissements devaient déformer la légende à son passage dans les milieux populaires. A peu près contemporain de Damase, puisqu’il est mort en 406 et celui-ci en 38i, Prudence fait mourir Hippoly te de la même mort que le fils de Thésée : il s'inspire d'une fresque qu’il a vue au cimetière. La légende date donc du iv° siècle : sa naissance s’explique par l'homonymie des noms et la vraisemblance du fait. Le châtiment infligé à l'amant de Phèdre avait été popularisé chez les Latins par Ovide 2 et, plus encore, sans doute, par les usages de la peinture décorative. On pouvait savoir en outre que des femmes et des vierges chrétiennes avaient représenté au naturel, dans l’amphitéâtre, la tragique histoire des Danaïdes et des Dircés ; on devait croire aisément qu’un préfet, ayant à punir un chrétien du nom d'Hyppolyte, lui avait infligé le même supplice qu’ Aphrodite au fils de Thésée. Un fait curieux, du reste, a dû concourir à la naissance de la légende : le jour même ou l’on fêtait la mort d’Hippolyte, le 13 août, un sacrifice solennel avait lieu sur l’Aventin dans le fameux temple de Diane que nous avons mentionné au précédent chapitre 4 : il était précisément décoré de fresques représentant le supplice du favori (ï Artémis*. Qui voudrait soutenir que la présence de cette peinture, et la communauté d’anniversaire s’ajoutant à la communauté de nom n’a pas contribué à enlacer l’un à l’autre le prétendu martyre d’Hippolyte et le supplice imaginé par le dépit d’une déesse 0 ?
Reste à expliquer le dernier avatar du personnage. Le confes-
1 F. IL, 30 janvier. Cf. Adon, 30 janvier, Duchcsne, op. cil., 317 sq.
2 Ovide, Métamorphoses , XV, 497.
a Allard, 1, 47-48.
4 Cf. supra , page 164.
6 Prudence, c. Symmachum, II, 53-56. — Marquardt : Culte , 11, 373.
6 On peut même se demander si la date de l’anniversaire du martyr ne vienpas de la date de la fête païenne. L’homonyme des noms rendrait compte de ce fait comme de la légende du supplice.
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seur est devenu martyr, l'hérétique novatien, le compagnon de Pontien est mort comme le fils de Thésée : comment a-t-il été associé à saint Laurent et comment est-il devenu vicarius ? Cette transformation dernière était préparée par le novatianisme de la légende qui le plaçait, comme Laurent, à l’époque de Dèce-Valérien ; elle fut accomplie par la proximité des tombeaux et le voisinage des anniversaires. Puisqu’il avait trempé dans le schisme qui avait éclaté au moment de la persécution de Dèce, était-il possible qu’il eût échappé aux recherches de ce tyran? Comment le croire, lorsqu’on voyait son tombeau non loin de ce martyr illustre, vénéré par tout le monde chrétien? Comment le croire surtout, lorsqu’on fêtait son anniversaire quelques jours seulement après celui de l’archidiacre de Sixte? C’était, sans nul doute, un de ses compagnons, comme Irénée et comme Abundius, comme Romanus et comme Justin.
La profonde ignorance oü l’on était alors de l’histoire, l’influence de ce même Romanus, l’influence d’autres légendes analogues qui imprimaient un certain tour à l’imagination populaire, la façonnaient, l’habituaient à voir, avec sa piété naïve, dans la conversion d’un persécuteur comme une revanche anticipée de Dieu, toutes ces causes — et d’autres, sans doute, que nous ne pouvons discerner encore — déterminèrent l’évolution finale de cet énigmatique martyr et fixèrent la forme dernière sous laquelle la piété romaine se le représenta. L’adversaire de Sabellius, l’ennemi de Calliste, le compagnon de Pontien ne fut plus, pendant de longs siècles, qu’une pâle copie de Quirinus, d’Asterius, de Chromatius, de Gordianus et de cent autres.
3 . « V acteur Genès, parodiant une conversion devant Dioclé-
Gestes « tien, est subitement touché de la grâce . U confesse sa foi de St Genès. (( ( / evant l’Empereur, est livré au préfet Plautien qui le « fait décapiter , le 25 août ».
Il y avait à Rome, voie Tiburtine, un saint Genès dont l’histoire était parfaitement inconnue : on savait peut être qu’il avait été acteur, mimas 1 : ce souvenir, peut-être le nom seul, enfanta la tradition. Comme Gelasius d'Heliopolis, comme Por-
» Vet. Cat.Carth. Mabillon, Analecta , 111, 412. — R. H., VIII. Kl. sept. —
Salhhurtf., et E/rilomc, H. S., I, 180.