SAINTE AGNÈS
on ignorait la date véritable. Il paraît assuré que l’Aspasius Paternus des gestes n’est pas celui que mentionnent les actes de Cyprien : on conçoit sans peine comment la similitude des noms a produit cette croyance. Il est probable que la sainte a souffert au m° siècle, dans un moment de persécution horrible : on ne peut rien ajouter de plus précis 1 .
Il est trois points, en revanche, pour lesquels les gestes ne donnent prise à aucune critique et reçoivent même confirmation. Le jeune âge d’Agnès est rendu très vraisemblable par l’unanimité de la tradition, surtout par l’importance que ce détail a pris dans l’évolution de la légende. La date de son anniversaire se retrouve dans le férial au 12 des kalendes de février et dans le chronographe de 354, sinon dans le calendrier grec 2 . Le lieu de sa sépulture est indiqué, sinon par le calendrier, du moins par les Itinéraires; il a de plus été retrouvé dans les fouilles entreprises en 1855 parles chanoines du Latran 3 .
En rapprochant ces faits des découvertes faites dans la catacombe, on s’explique sans peine la formation de la légende. Au moment de la paix de l’église, un petit hypogée, séparé par un arénaire du grand cimetière ostrien, gardait le corps d’une martyre obscure appelée Agnès. La famille constantinienne acquit à une date inconnue le terrain qui entourait le cimetière pour y bâtir un mausolée 4 ; et ce fait décida des destinées ultérieures de la tradition. Des rapports s’établissent entre les desservants de la catacombe et leurs augustes voisins; ceux-ci construisent sinon un baptistère, du moins une église au-dessus de la confession: Constantina, femme de Gallus, puis d’Hannibalien y est enterrée en 354, Hélène femme de Julien en 360. Cependant la renommée de la sainte se
1 Baronius, Mart p. 54, se fonde à tort sur le mot vicarius pour dater le martyre de Dioclétien. — L’historia inventionis ( Breviarium Ultra jectinum) fait mourir sous*Aurélien, Benignus, fils spirituel (?) de la sainte : elle aurait alors péri sous Dèce.
2 11 la place au 14 janvier ; in genuinum au 21 ; une troisième fête au 5 juillet. Kraus., R. E ., 1, 28. La Sainte-Agnès du XV K. nov. (FH, 133), doit être rattachée à Nicomédie (Cf. VEptern.) ; elle n’est rattachée à Ostie que par une mauvaise lecture du copiste.
3 Bull., 1865, 48.
4 Peut-être après la suppression des prétoriens. L’église est attestée en 367.
Cf. Liber Precum (P. L., 13, 83). Sur les mosaïques de Sainte-Constance détruites en 1620 par le cardinal Veralli, cf. Description de M. Müntz d’après le Ms. de P. Ugonio de 1594, trouvé à Ferrare en 1878. — Lefort, Enseign. chrétien , 16 avril 1894. »
analyse critiqué des traditions Romaines
répand — Daraàse lui consacre une épigramme — et son cimetière retire quelque nouvel éclat de cet impérial voisinage. Le petit hypogée, si modeste à l'origine, étend ses galeries et multiplie ses tombeaux pour satisfaire au pieux empressement des fidèles, soucieux d’être enterrés ad s anctos, auprès des mêmes saints qui doivent présenter à Dieu les âmes des princesses impériales. Ce centre nouveau de vie religieuse devient même assez important pour que les évêques aient à s'occuper d'en assurer le fonctionnement normal. Innocent I er (401-418) le confie aux soins de Leopardus et de Paulinus, prêtres du titulus de Vestina au Viens Long us 1 et décide que l'administration du cimetière sera rattachée à ce titre ; Boniface enfin (418-422) reconnait et consacre, si j’ose dire, la renommée de cette basilique récente en la choisissant pour y célébrer le baptême solennel de la Pâques 2 .
Le développement du culte survenu au iv° siècle appelait et rendait en quelque sorte nécessaire un développement parallèle de la légende : le voisinage du tombeau impérial qui avait déterminé celui-là détermina également celui-ci. La fille de Constantin enterrée prés de lacatacornbe avait été deux fois mariée et ne s'était pas fait remarquer par la régularité de sa vie ; elle devait se métamorphoser cependant en une vierge sainte et dévote d'Agnès. Les libéralités de sa famille, la splendeur de son mausolée attirèrent et retinrent fixée sur elle l’imagination de la foule. L’analogie de son nom 3 avec celui de cette Constant ia 4 , dont le Liber Pontificalis entoure le souvenir de tant de vénération 5 , devait amener, le temps aidant, une transformation du personnage ; la réputation de piété qui s'attachait à la mémoire de la tante, enveloppa peu à peu, purifia, idéalisa la nièce. Ces souvenirs transformèrent la femme d’Hannibalien et de Gallus ; en elle, comme en ses parentes, on s’habitua à voir une femme pieuse et sainte, une vierge consacrée à Dieu. — Dès lors, pouvait-elle s'être fait ensevelir auprès d’Agnès sans avoir eu pour elle une particu-
3 Nous lisons Constantina dans les gestes d’Agnès comme dans ceux de Jean et Paul, c’est la leçon des manuscrits. Cf. aussi supra, p. 148, note 3.
* Ce qui explique quîlélène soit restée dans l’ombre.
Il rapporte qu'elle a été baptisée par Silvestre (p. 180), que Libère a tâché d’exploiter son renom de sainteté pour rentrer à Rome (p. 207). La véritable Constantia, sœur de Constantin, était morte en .728.
sainte agnès
lière dévotion? C’était, on n'en pouvait douter, pour reconnaître la* protection que lui avait accordée la sainte, que la princesse avait ainsi marqué le lieu de son éternel repos ; sans doute, elle lui devait la guérison de quelque grave maladie, peut-être même la grâce d’avoir été illuminée par le Christ. Et, travaillant sur les souvenirs attachés à ces monuments, la foule créa la légende, telle qu’elle apparaît dans le Liber Pontificalis et les Gesta Martyrum. La passion de Jean et Paul, on peut s’en souvenir, continue et développe celle d'Agnès : Constantina y rappelle que la sainte Ta guérie de la lèpre ; elle engage à rester vierges Attica et Artemia, comme nous l’avait annoncé le rédacteur du texte constantinien ; elle nous y entretient de Constantinus, de Constantius et de Construis Augmti : ce qui répond à merveille à Chnperator et aux duo fratres Augustin mentionnés par ce même rédacteur.
On voit comme l'évolution de la tradition s’explique par le développement du culte et à quelle popularité elle parvint après ses humbles débuts 2 .
1 II y avait une seconde Agnès, vénérée à Porto. Bull., 1866. p. 37-38. Son histoire est inconnue : on ne peut donc savoir si elle exerça quelque influence sur la tradition nomentane.
- Allard, IV, 385. — Duchesne, Bull. Criliq ., I, 223. — La légende qu’Agnès, exposée sur le bûcher, vit tout d’un coup s’allonger ses cheveux et put ainsi voiler sa nudité, s'explique par la « surnaturalisation », si j’ose ainsi dire, d'un détail rapporté par Damase.
Nudaque profusum crinem per niembra dedisse (v. 7; Ihm., 40, p. 44).
Le Codex San Gallensis 561 (du X-XI s.) donne quelques variantes intéressantes que je n'ai retrouvées dans aucun autre manuscrit : aucun ange n'apparatt dans le récit de la résurrection du jeune homme; la femme du préfet est mise en scène, on lui donne le nom d’ Artemia (Cf. l’ Artemia des Gesta Johannis et Pauli) ; le préfet se convertit au christianisme avec sa femme et sa famille ; le vicaire reproche à Agnès d’avoir pour époux celui que le préteur Ponce Pilate a condamné et qui est mort en croix.