‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 7 sur 161 · QUEL EST L % ÉTAT DÜ PROBLÈME · texte numérisé non relu

QUEL EST L % ÉTAT DÜ PROBLÈME

mots communs aux deux époques, mais ceux-là seuls qui sont propres à Tune d’elles.

Ces deux observations ont conduit certains esprits à cette théorie nouvelle : les Gesta Martyrum ne diffèrent pas des apocryphes ordinaires; sans nier le fait d’interpolations, dont on se borne à restreindre l’importance et à discuter la date, on conteste que la rédaction primitive des textes actuels, telle qu’il sera possible de la reconstituer dans ime édition sérieuse, doive être regardée comme authentique.

S’il en faut croire le savant Baillet 1 , ce fut un cardinal romain, intime ami d’un saint de l’Eglise, qui, le premier, prétendit reconnaître dans les actes des martyrs romains de purs morceaux de rhétorique, c’est-à-dire une certaine espèce d’apocryphes. Aux yeux du cardinal Valère 2 , l’ami de saint Charles Borromée, « l’une des causes de la falsification des légendes (a) été la coutume qu’on avait autrefois dans plusieurs monastères d’exercer les jeunes religieux par des amplifications do rhétorique qu’on leur faisait faire sur le martyre de quelque saint ». Dans la plupart de nos textes, il ne voyait peut-être que des élucubrations pieuses datant du moyen âge.

Son jugement ne vaut qu’en raison de la liberté d’esprit dont il témoigne: il se fonde uniquement, semble-t-il, sur des impressions littéraires. Il n’en va pas de même de quelques indications que nous ont laissées nos illustres savants du xvn® siècle. Adrien Baillet, « qui suit presque toujours M. Tillemont 3 », n’a pas craint d’écrire : « Nous ne connaissons pas même d’actes de martyrs venus de la ville de Rome, qui n’aient été composés longtemps après les persécutions de l’Eglise, sur des mémoires souvent défectueux ou sur des traditions populaires, bien qu’écrits pour la plupart avec un grand air de simplicité'*. » Qui sait si Baillet n’entend pas ici les siècles du moyen âge?

1 Baillet, les Vies des Saints (Paris, 1715), I, 13.

2 Ecclesiasticae Rheloricae, sive de ratione concionandi libri sex celeber rimo et pmestanlissimo tempeslatis noslrae Theologo Ludovico Granatensi... his praeposuimus eiusdem argumenti libros 1res Augustini Valent, episcopi Vei'onae (Venetiis, apud Zilettum, 1578, in-12). Cf. notamment, p. 94 (III, 3), 158 (IV, 3) des textes curieux de Louis de (Grenade. Nous n'en avons pas trouvé de décisif dans l’ouvrage du cardinal. A la même époque, Melchior Cano se plaignait vivement de la façon dont étaient rédigées les Vies des Saints ( Locorum theologicorum . libri , XII. Coloniae Agrippinae , 1585, XI, 6, p. 333); mais il est probable qu’il ne vise que ses contemporains.

3 Honoré de Sainte-Marie, op. cit., II, p. 20.

4 Vies des Saints , I, 6.

Les géstes dès martyrs romains

J'incline pourtant à penser qu'il vise les vi° et vu 0 siècles. Tillemont, qu'« il suit presque toujours », connaissait trop bien l'antiquité chrétienne, pour n’avoir pas au moins aperçu la conformité (le cette littérature avec le « style et la discipline » de cette époque. Un autre savant, son contemporain, Tun des esprits les plus pénétrants peut-être qu’il y eût alors, l’avait déjà explicitement visée. Jean Pearson, l'évêque anglican de Chester, avait vu le premier, croyons-nous, que le Liber Pontificalis n'était pas antérieur au vi° siècle et qu’il devait avoir été rédigé environ cent soixante ans après Damase ; il avait vu, de même, que les actes d'Alexandre n’étaient pas sincères, et il inclinait à croire qu’ils avaient été rédigés au début du vu 0 siècle 1 . Quelques savants au moins de l'école dont Tillemont

1 K. C. Johannis Pearsonii 5>. T. P. Cestriensis nuper episcopi Opéra Posthuma, Chronologica , etc... praelo tradidit, edenda curavit H. Dodwellus A. M. Dubliniensis (Londini, Clavell, 1688) : * Dico... nullum papam autalium qucmcumque fuisse auctorcm Libri Pontificalis sivc Gestorum Pontilîcalium ante sextum saeculum ; imo nullum eiusmodi librurn in Ecclesia exstitisse aille annum 160 ab obitu Damasi papae. » (XII, p. 126-121.) — < Alexandri papae acta non «ante septimuni saeculum scripta fuisse puto... Non haec vera, non sincera, sed potius ficta et falsa omnia nee tain inendosa quam mendacia esse videanlur » ( Vil, 226-227. — Diss. posterior). — L. Kl lies du Pin pense de même ( Souvelle liihtiothèque des Auteurs ecclésiastiques , Paris, 1686, I, 112) et raille les actes de Pierre et Paul (Linus), André (Achaïe) et Clément parmi les actes apocryphes. — Il en est ainsi de Basnage ( Histoire de l'Eglise , II, 1026) et peut-être aussi de Burigny ( Mémoire sur les ouvrages apocrgphes supposés dans les premiers siècles de l'Eglise , lu le l #r mars 1767 ( llist . de V Académie royale des Inscriptions et Pelles-Lettres , avec les Mémoires... Depuis l’année 176.»- 1757, t. XXVII, Paris, 1761, p. 88.) — A ce moment, la critique s’égare dans des recherches sur les calendriers, pour lesquelles elle n’est pas encore armée; les passions religieuses viennent aussi fausser le regard des savants. Michel Geddes considère comme entièrement fabuleux les actes et les personnages de Kides, Spes et Charitas (.1 IHscovery of some gross Mistakes in the roman martyrology refonnd , publish’d and authoriz’d by pope Gregory the i:i. . by Michael Geddes (LL. D. and Chancellor of the Cathédral Church of Sarum, dans les Miscellaneous Tracts . t. Il, p. 177, London, Churchill, 1705). — Montfaucon croit voir, dans Lucine, un substitut de Juno Lucina : « Nos ab ecclesia Sancti Laurentii in Lucina duodecimam itiimus dicui. Sunt qui putent ortum nomen esse a Lucim nmtrona christiana; verum libentius iis adstipuler qui aestimaut a teinplo Junonis Lucinae nuncupationem derivari. Qua ratione templum B. Mariae in Minerva, a templo Minervae, cuius rudera proximis saeculis ibidem supercrant, denominatur : in promptu esset exempla similia non pauca in medium adducere ( Uiarium Jtalicum..., B. de Montfaucon, Parisiis, 1702, in-8°, ch. xvn. p. 264). (Cf. ce qu’il dit, p. 117, du cimetière de Saint-Laurent, ce qu’il dit de Saint-Clcment, p. 153 : « liane ferunt fuisse ipsas Sancti démentis papae aedes. Sane antiquitus a priscis christianae fidei saeculis in ecclesiae formam acta est. Nam initio quinti saeculi se Concilium in ea celebrare testatur in epistola sua Zosimus Papa»; p. 161 : < 1ns tau rata porro fuit variis temporibus (Sainte-Sabina), a Constantino, ut putant. primum aedificata. At vêtus inscriptio in musivo ad imum ecclesiae fundatam narrat

QUEL est l'état Dû PROBLÈME ? 1$

résume la gloire ont compris que les textes romains étaient apocryphes et qu’ils avaient été rédigés vers le vf ou le vii e siècle.

Héritier de leurs souples méthodes, M. l'abbé Duchesne a relevé leurs thèses : il a démontré que le Liber Pontificalis avait été rédigé au début du vi° siècle, vraisemblablement au temps de Symmaque et d’Hormisdas ; et il a « assimilé la rédaction des Gesta pontificvm à celle des Gesta martyrum 1 ».

On a vu pourtant que le plus grand nombre des savants contemporains s’en tenaient toujours à la théorie de l'interpolation; de très vives polémiques engagées au sujet du texte le plus insignifiant qui se puisse voir, les gestes de sainte Félicité 2 , attestent jusqu’à l'évidence combien Ton s’est éloigné de la route qu'indiquaient nos savants du xvn° siècle. Voilà donc quel est, à la fin du xix 6 siècle, l'état du problème. Avant de l'aborder à notre tour, peut-être convient-il do rechercher dans quels termes précis il se pose. Qui sait si le malentendu ne tient pas, pour beaucoup, à ce qu'on a trop négligé cette enquête préliminaire ?

a Petro quodam lllyrico, teinpore Caelestini primi papae; nisi fortasse metrico stylo fundavil pro adauxit vel restauravit intelligatur. y > — Jablonzcki retrouve dans les martyrs Maris, Marthe et Abacuc, des déformations du fameux Marius, le vainqueur des Cimbres, de la sibylle barbare qui l’accompagnait et du roi Teutobochus, « npmine parce detorto »; il suppose une inscription OBOCHVM qu’on devait restituer TEUTOBOCHYM et qu’on a restituée ABACIIVM [Opttscula quibus lingua et antiquitas AEgyptiorum difticilia librorum sacr. loca et historiae ecelesiasticae capitaillustrnntur... edidit J. Guil. te Water; — Lugd. Batav. Honkoop, 1804-1813, t. 111 (1 800), p. 413-420].

1 L. P. Introduction I,ccxxm, note, et xxxu. — Cf. surtout le chapitre de l'introduction, intitulé les Papes martyrs , 1, lxxxix. — Il est juste de mentionner le travail d’Alfred Maury : Essai sur les léyendes pieuses du moyen dye (Paris, Ladrange, 1843). L’auteur imagine qu’on a rédigé d’abord les calendriers, puis les martyrologes (ce qu’il appelle les hagiologies), enfin les gestes.

- Cf. le premier chapitre de Künstle ( Hayioyraphische Sfudien ilher die Passio Felicitalis cum Vil filiis (Paderborn, Schbningh., 1894) : Zur Geschichte der Félicitas fraye, p. 1 .

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