SAINTS CÉSAIRE ET HYACINTHE
Quant à la^ légende elle-même, elle présente un intérêt particulier: c’est la seule dont les textes nous permettent de suivre les développements progressifs, la seule pour laquelle nous puissions voir comment elle s’agrège insensiblement toutes les traditions locales. A un premier stade de son existence, le diacre Césaire n’est encore qu’un très modeste personnage 1 : il reçoit l’apôtre Pierre, et le loge chez lui avant qu’il ne parte pour les Trois Tavernes et pour Rome. — Les années s'écoulent, les souvenirs s’effacent, les traditions se mêlent, et voici que l’humble diacre commence à sortir de sa solitude ; dans la légende de Nérée 2 , il joue un rôle : c’est lui qui ensevelit Nérée et Achillée près de sainte Pétronille, lui qui ensevelit à Terracine même, Domitille, Euphrosyne et Theodora — Peu de temps après, deux données nouvelles viennent enrichir la tradition locale. Nous sommes à l’époque byzantine ; Rome et Carthage sont étonnées de se retrouver sœurs — sœurs dans l’esclavage du Basileus de Byzance — ; entre la côte d’Afrique et celle de Campanie, qui se creusent comme pour attirer les navigateurs, et qui annoncent leur présence par de hauts promontoires faciles à reconnaître, les relations de tout genre se multiplient chaque jour, mille liens s entrecroisent, et la croyance naît que le diacre Césaire n a pas suivi d’autre route pour arriver à Terracine que f celle que suivent à ce moment, soldats, marchandises et voyageurs.
A cette même époque, apparaît dans la tradition l’épisode de Lucianus, la truie qu’on égorge, l’homme qui se précipite du haut de la falaise. L’épisode semble bien terracinien d’origine : la truie est consacrée à Silvanus 5 , qui est particulièrement adoré dans la ville 5 . Mais la truie est aussi consacrée à la Grande Déesse 6 , et la Grande Déesse est particulièrement
* Acta Pétri et Pauli. Lipsius, p. 185. — La légende sommeille aux II* et 111* siècles.
* Gesta Nerei et Achillei, 12 mai. p. 3. — La légende s'élabore aux iv* et v* siècles.
3 Noter que dans la passio minima (gestes de Nérée fin), le consularis est Mummius ; dans les autres (gestes de Cesaire), c'est Leontius. qu'on retrouve dans les traditions campaniennes ( Gesta Archelae , Theclae Susannae, Gesta Hyacinthi, Gesta Monlani).
4 Macrobe, 3, 11, 10; Fasti, ep., p. 223. — Ovide, Fast. (1. 349), 4. 411. — Varron : de re rust., 2, 4; 9. Festus, p. 238*. — Arnobe, VII, 22.
• 6 De la Blanchère : Terracine, p. 116.
« Marquardt : Culte, 1, 206. — J u vénal, 2, 86. — Radet, Lydie, p. 26.
Gestes de saint Montanus.
adorée en Cappadoce 1 ; et l’on s'aperçoit que l’histoire de Lucianus a une forte saveur orientale, et point du tout une physionomie italique : cette vie de molles délices, préliminaire du sacrifice humain ne rappelle-t-elle pas les cultes de Phrygie et de Cappadoce, voluptueux et sanguinaires ? D'autre part il y avait des Césaire 2 dans ces régions, précisément vénérés au mois de novembre 3 ; les légendes de ces Césaire devaient sans doute présenter le même aspect que l’épisode de Lucianus ; l'épisode enfin apparaît précisément après la conquête grecque, qui amène en ces régions des soldats byzantins, d'origine asiatique et qui, par l’extension qu’elle donne au culte, prépare et rend nécessaire un développement parallèle de la légende. Si l’on réunit tous ces faits, on conclura que l’épisode de Lucianus peut être d’origine cappadocienne et d’importation byzantine 4 .
Voici du reste un cas analogue.
« Montana* , soldai et citoyen romain , avait connu le « Christ et l'avait persécuté , lorsque les prodiges qui accom- « pognèrent sa mort le convertirent à la vraie foi . Il aban- « donne l'armée , revient à Rome et mène la vie des moines . « Devant lepraeses Octavianus que le diable saisit, il confesse « le Christ , ainsi qu'Aphrodisius , subitement touché de la « grâce. Emprisonné par Adrien au moment oif celui-ci « construit son palais, il est réconforté par Notre-Seigneur « lui-même, qui se présente à lui avec ses anges sous la « forme d'un enfant de quatre ans, cl qui lui touche le côté . « Il opère de nombreuses conversions , confesse de nouveau « sa foi dans les tortures ; il est exilé à Pontia, où le pracses « espère qu'il ?nourra de faim ; mais il est nourri par Maxen- « tius et sa fille, Margarita, tandis que son persécuteur est « emporté en huit jours par un elephantiasis. Le saint, qui « passait sa vie dans l'étude des saintes écritures, décide « Margarita à devenir vierge du Christ ; et tous ceux qui
1 Noter que Jupiter Dolichenus est adoré àTcrracine. C. I. L., X, 6304.
2 Baronius, a. 254, § 26, 11, 619. —F. IL, Non Nov., Prid. id. nov. (p. 139, 142).
3 Peut-être ce fait a-t-il confirmé Terreur commise au sujet du jour de Tanniversaire.
4 Julien et Félix sont vénérés à Terracine le l ,r novembre : d’où leur association à Césaire. — Les Quartus sont nombreux à Capoue : ils sont vénérés au début de novembre.