FORMATION ET DÉFORMATIONS DES TRADITIONS MARTYROLOGIQUES
[l cr -IV e siècles]
En suivant dans tous ses détours notre longue analyse des traditions romaines, le lecteur a vu de quels faits particuliers elles procèdent et combien de circonstances diverses, dont on ne saurait préjuger la nature ni la portée, avaient influé souvent sur leurs déformations successives. Peut-être a-t-il discerné pourtant certains traits communs à tous nos récits ; peut-être s’est-il aperçu que certaines influences communes s’étaient exercées sur les traditions martyrologiques, tandis qu’elles se formaient peu à peu. Il convient de préciser cette impression, de rassembler ici ces traits épars et de montrer comment les diverses conditions de vie faites à l’église romaine ont diversement influencé toutes ces traditions dès leur naissance: c’est le début naturel et le préliminaire obligé de leur histoire générale à travers les âges.
La première église, blottie sans doute auTrastevere, abritée peut-être aussi dans quelque domaine de Pomponia Graecina, à la catacombe de Lucine, sur la Voie Appienne, avait été
décapitée et presque toute fauchée dans les massacres de 64,
Ce fut sans doute pour relever le courage des survivants que Marc écrivit son Evangile et Luc sa double histoire ; il faut dire que les circonstances leur furent favorables. La ruine du Temple fit refluer beaucoup de Juifs sur le monde entier, sur Rome notamment; ce désastre national et religieux semblait prouver que Dieu abandonnait leur cause; la petite communauté romaine décimée se trouva vraisemblablement renforcée. — Les réfugiés lui furent encore d'un autre secours :par eux elle rayonna plus facilement parmi les gentils : Vespasieu était entouré d'une petite cour juive, aimable, spirituelle,, dévouée; on sait la fayeur de Bérénice auprès de Titus; Drusilla, sa sœur vit à Rome, où Josephe, raconte « l’histoirede sa nation à un point de vue acceptable pour les vainqueurs. Par ces voies diverses, le judaïsme s’infiltre peu à peu dans les mœurs romaines : Poppée, la célèbre concubine de Néron, passe pour être affiliée 1 » à la vieille religion d’Israël; les synagogues se recrutent et trouvent des protecteurs dans la haute aristocratie. Ce sont elles, sans doute, qui en procurent d’aussi puissants à la naissante église romaine; c’est sans doute par ces Juifs répandus dans le monde impérial que les Flavii Clementes et les Acilii Glabriones connaissent la religion du Christ. Chacune de ces deux familles, qui, toutes deux, doivent donner presque aussitôt un martyr à la religion nouvelle, Flavius Clemens et Acilius Glabrion (en 95) ouvre aux humbles fidèles l’accès de ses vastes tombeaux; et ces tombeaux, aménagés peu à peu et transformés, deviennent les catacombes de Domitille sur la Voie Ardéatine et de Priscille sur la Voie Salara. C’est l’époque où l’église reconstituée, glorieuse de ses premiers martyrs, consciente de ses forces, pleine d’espérance et de foi est dominée par la mystérieuse et puissante figure de saint Clément.
Cette église de la fin du I er siècle, déjà forte de l’appui que lui donnent les deux illustres familles qui s’y rallient et qui la couvrent, étend lentement et paisiblement le nombre de ses fidèles durant tout le il® siècle 2 . Malgré la crise domitienne qui la décapite pour la seconde fois, — si le pape Clément ne
1 Duchesne, Origines , 173.
J C/est au ir siècle que les Caecilii et les Oornelii embrassent le christianisme.