LE CULTE DES MARTYRS
noms dans les chambres sépulcrales où reposent les saints les plus célèbres ; ils n’ont pas de plus cher désir que d’être ensevelis à leurs côtés ; il faudra que l’autorité ecclésiastique, gardienne des cimetières, intervienne afin d’en prévenir la destruction. C’est le moment où Jérôme les décrit avec recherche, mais non sans puissance 1 ; c’est le moment où, quoique partatageant, en somme, l’admiration de la masse, il semble parfois penser que le culte qu’elle rend devient excessif ; c’est le moment où Vigilantius-, qui, après avoir été son ami comme Rufin, l’a trahi comme lui, attaque ce culte comme idolatrique ; c’est le moment où Julien l’Apostat le poursuit tour à tour de ses railleries et de ses invectives 3 ; c’est le moment enfin où l’autorité religieuse s’aperçoit qu’il n’est plus possible d’ignorer ce mouvement et que le plus sûr moyen de le diriger, c’est encore de s’y associer. Et voilà précisément, ce me semble, le caractère et la signification et la portée de l’œuvre de Damase (366-384) : comme il prévient la ruine des cimetières, en les embellissant, il prévient les empiétements delà dévotion populaire, en la régularisant.
Durant les dix-huit années qu’il passe à la tète de l’église romaine, la Rome souterraine change d’aspect : au cimetière de Calliste, il fait réparer la crypte papale et la décore de deux inscriptions splendides gravées avec le plus grand soin par Dionysius Furius Filocalus ; il agrandit la crypte de Sainte- Cécile et en élargit le luminaire ; il creuse l’escalier par lequel on y descend 4 . En même temps qu’il décore les tombeaux des saints, il s’efforce d’assurer leur mémoire : de là, ces inscriptions magnifiques qu’il fait graver dans tous les cimetières et qu’on retrouve jusqu’au vingt et unième mille delaVoie Cassia 5 . Quel est donc le motif de sa conduite? Un pieux respect pour les martyrs ? Oui, sans doute, mais n’y a-t-il pas quelque chose de plus? On peut tenir pour probable qu’il connaît la fresque qui représente le martyre d'Hippolyte: son contem-
1 Cf. supra, p. 28. note.
* 2 Saint Jérôme, Ep. 109. Ad Riparium P. L., 22, 906. — Cf. aussi, 27, 602). Yigilantius attaquait l'usage des cierges et des reliques, la coutume des vigiles, les miracles qui avaient lieu sur les tombeaux.
3 S. Cyril., adv. Iulian., VI, 203, E., 204, A. (édit. 1638).
4 II entreprend des travaux analogues à Prétextât, Domitillc, Commodilla, Cenerosa.
5 A la crypte de saint Alexandre. — Du//., 1873, 143.
porain Prudence nous en parle 1 . Il est certain, d’autre part, qu’il n’en fait pas usage dans son elogium 2 : il connaît la tradition et il la dédaigne. N’est-il pas, dès lors, permis de penser qu’il se défie 3 de ces légendes incertaines, d’autorité si mal définie, d’origine si obscure, et que, racontant à la foule pieuse des Romains le peu que l'on sait de ses saints martyrs, il veut couper court au succès des légendes qui circulent déjà parmi elle 4 .
L’œuvre de Damase ne devait pas lui survivre. En rendant de plus en plus difficiles les ensevelissements AD SANCTOS, il arrivait, sans doute, à préserver les cimetières d’une ruine immédiate ; mais il ôtait ainsi, peu à peu, à chaque famille, la raison particulière qui l’avait poussée jusque-là à descendre dans les hypogées : c’était en allant visiter ses morts que chacune allait vénérer les reliques les plus célèbres ; le jour oü elle ne les trouva plus à côté des martyrs, il était inévitable que ces visites à leurs tombeaux devinssent peu à peu plus rapides et plus rares.
Son œuvre religieuse était menacée dans un avenir beaucoup plus proche ; sous la pression des pèlerinages, le mouvement légendaire prenait de plus en plus d'intensité. Au lendemain de la paix, c’était la Terre Sainte qui avait attiré les curiosités pieuses des fidèles désireux de connaître le théâtre de la vie terrestre de Dieu; et l’intérêt qui s’attachait au monachisme naissant dans ces mêmes contrées 5 aiguisait encore le désir de les connaître. Mais la popularité des apôtres Pierre et Paul, morts à Rome, ensevelis à Rome, n’avait pas
1 Cf. supra. C'est à ce moment qu’on commence à peindre les murs des églises : saint Paulin fait décorer les murs de celle qui est dédiée à saint Félix de tableaux représentant les scènes des deux Testaments : l’usage n'en est pas encore établi : raro more , dit-il.
- Ihm., 37, p. 42.
3 Noter combien de réserves dans l 'elogium d’Hyppolytc. Cf. supra , p. 24, 27. — Cf. saint Martin : non temere aclhibens incerlis fidem (S. Severi, Vit. Martini, 11, 2). L’attitude prudente, défiante môme de Damase, ne lui est pas particulière : voici le quatorzième canon du cinquième concile de Carthage en 41C : « Omnino nulla memoria martyrum probabiliter acceptetur, nisi... aut... vel... Nain quae per somnia et per mânes quasi revelationes quo rumlibet hominum uqicuuique constituuntur altaria omni modo reprobentur. »
4 La persécution de Julien, la reprise des reliques aux Novatiens sous Innocent I* r (401-417) durent aviver cette religion des martyrs; Polemaeus Silvius cite en 449 innumerae cellulae martyria consecratis {R. S ., I, 129). Cf. ce que dit Zaccarias, d’après un témoignage qui est de beaucoup antérieur à 340.
b Cf. infra.