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LE PRESTIGE DES ASCÈTES

tardé à déterminer la naissance d'un second mouvement analogue au premier. D'Italie, d’Afrique, d'Espagne, de Gaule, d’Orient, les pèlerins s’étaient mis en marche vers les tombeaux des Apôtres : Saint Paulin 1 , Saint Augustin Prudence 3 , Sulpice Sévère 4 et Grégoire de Tours 5 , nous l'attestent à la fois. Et que ce ne soit pas seulement Pierre et Paul qui aient accaparé les dévotions chrétiennes, mais que les saints des catacombes les aient aussi attirées à leurs tombeaux, c’est ce que nous invite â croire Prudence chantant les louanges de Sixte, de Laurent et d'Hippolyte. Voici donc, se pressant autour de ces sépulcres, toute une population bigarrée d'Espagnols, d’Africains et de Gaulois; on pense bien qu'ils n'ont pas fait un si long voyage, enduré, sans doute, tant de fatigues, couru peutêtre tant de dangers, pour se priver du plaisir d’entendre conter l'histoire des martyrs dont ils vénèrent les reliques ; et leurs interrogations se succèdent, pressantes, suggérant aux / essores et aux clercs la réponse que leur imagination pieuse a déjà formulée dans leur àme ; et de cet enthousiasme, dans lequel communie cette foule, la légende naît peu à peu, s'infléchit et se développe, flattant l'orgueil romain, simplifiant, embellissant, « surnaturalisant » l'histoire, n'y voyant que la preuve palpable de la puissance infinie de Dieu et de l’infinie perversité du diable 6 .

Le iv* siècle n'est pas seulement le siècle des martyrs, c'est aussi le siècle des ascètes ; et les deux faits ne sont pas sans d'étroits rapports. Le culte que les premiers inspiraient devait susciter les seconds ; et l'on voit, du reste, que la même vénération qui entourait les uns s'attacha bientôt aux autres. Le besoin de dévouement, la passion du sacrifice que les persécutions avaient avivée se transformèrent à la paix constantinienne ; l’élite chrétienne ne pouvant plus confesser sa foi

1 Ep. XX. XVU. [PL. 61, 235. 247. 382. 392].

* De cura pro morte hab ., VII.

3 Péri Steph., XL

4 Dialog ., I, 3.

b De Gloria Conf ., 62.

6 Cf. Guiraud : Rome ville sainte au V* siècle. [Revue d'histoire et de littérature religieuses , tome III, 1898, p 35] et Dr. Joseph Zettinger : Die Berichte ilber Rompilger aus dem Frankenreiche bis zum labre 800. — Ch. I. Die frânkischen Rompilger bis zur zeit Gregors des Grossen, p. 1 . [Rom. Quartalschrifl . elftes Suppl, heft, 1900.

dans les tortures chercha et trouva d’instinct un autre champ de bataille et de triomphe ; le même saint Jérôme rêva d’écrire l'histoire des martyrs 1 et devint l'apôtre du monachisme ; l'ascétisme prit son essor à l'époque précise ou chômaient les bourreaux.

Partout où il s’épanouit, la morale chrétienne subit une transformation profonde : la vertu la plus méritoire, la plus divine, si j’ose dire, ce n'est plus l'amour du prochain « caritas», c'est désormais la chasteté « castitas ». L'idéal se déplace : ce n'est plus le commandement de l’Evangile : « Aimezvous les uns les autres » ; c’est la consigne du moine, observateur jaloux de la virginité *. L’action morale se transforme : au lieu de pousser les âmes à l’action, elle borne leur ambition à une incessante surveillance d’elles-mêmes ; d’ « impulsif » qu’il était, si l'on me passe ce terme désagréable, le christianisme devient purement « statique » ; n’ayant pas compris à ce moment que l'ascétisme n’a de valeur qu'en tant qu’école de sacrifice, sur la route de la charité, il a reculé d'un pas.

C’est que, sous la pression des circonstances nouvelles que créa la paix de l’Eglise, il absorbait, il intégrait, si j’ose dire, en les rectifiant, certaines tendances qu’il avait jusque-là condamnées. La vieille thèse platonicienne, écho des spéculations orientales, que le corps est une prison pour l’àme, avait été reprise et généralisée par Philon, lequel enseignait que la matière est la source du mal. Elle avait inspiré, à travers lui, toute la spéculation religieuse et morale du n* et du m® siècles : gnosticisme et montanisme, ces deux mouvements parallèles et contradictoires qui tendaient à faire du christianisme l’apanage et comme le monopole d’une aristocratie intellectuelle ou d’une aristocratie piétiste, avaient tous deux, celui-ci avec plus de réserve, celui-là avec moins de retenue, sacrifié à

1 « Scribere enira disposui... ab adventu Salvatoris usque ad nostram aetatem, id est ab apostolis usque ad nostri temporis fecem quomodo et per quos Christi Ecclesia nata sit et adulta, persecutionibus creverit et martyriis coronata sit ». (Vita Malchi , I; P. L., 23, 53). Cf. P. L., 25, 375. Comm. in Ezechiel, XII, 40.

2 « Licet bona coniugia, tamen habent quod inter se ipsi conigues erubescant. » (Ambroise, Exhort. virginitatis , I, vi, 36). — Cf. les cernons du concile de Gangres. — Cf. aussi Thamin : Saint Ambroise et la morale chrétienne , passim. — Des gestes de Nérée et de Cécile, on peut rapprocher le poème de saint Avit adressé à sa sœur (P. L., 59, 372) et un curieux passage de Cassiodore ( Hist . Trip ., I, il. — P. L., 69, 900). Cf. aussi la lettre de Salvien à sa belle-mère. (Ep. IV, P. L., 54).

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