LA VIE DE SAINT SÉVERIN
Il est donc très probable, ainsi que nous l’avons soupçonné, que l’influence des vies des saints dont les fidèles étaient alors si friands ont été la cause particulière 1 qui suscita, à ce moment, la rédaction de nos légendes. La vie de saint Martin, la vie de saint Ambroise, les vies de saint Hilaire et de saint Honorât, celles de saint Séverin et celles de saint Epiphane ont poussé les dévots des martyrs à rappeler à leurs contemporains la gloire des premiers témoins de Jésus : et peut-être l’écrit d’Euchaire sur les martyrs d’Agaune n’a-t-il pas été sans influence sur quelqu’un de nos rédacteurs, jaloux de la gloire romaine 2 .
Tillemont raconte qu’en 509 « on publia une lettre d’un laïque de qualité, qui y faisait la vie d’un moine d’Italie nommé Basilique, (qu’on ne connoist pas aujourd’hui). Eugippe ayant vu cette lettre, témoigna avoir de la douleur de ce que ceux qui en estoient capables, négligeoient de mettre de même par escrit une vie aussi admirable qu’estoit celle de saint Séverin ! Cette plainte vint jusqu’à l’auteur de la vie de Basilique, lequel manda aussitôt à Eugippe qu’il estoit prest de satisfaire à son désir, s’il vouloit luy envoyer des mémoires. Eugippe dressa pour cela l’ouvrage qui est venu jusqu’à nous, avec quelque regret néanmoins de fournir une aussi belle matière à un laïque et à un homme qui en l’ornant par une éloquence humaine, osteroit la connaissance des vertus du saint, à tous ceux qui n’estoient pas tout à fait instruits des lettres humaines, (c’est-à-dire aux personnes les plus capables d’en profiter). Car
Cassiodore ( Revue critique , 1894, t. II, p. 275-276. — Cf. Meyer, Gbtlingische gelehrte Anzeigen, 1893, p. 17 sq.) et M. Couture dans le Sacramentaire Léonien ( Musica Sacrüy septembre 1893, p 9): le cursus du Sacramentaire Léonien est plus tonique que métrique, d'après M. C.
Je n’ai trouvé aucun rapport — et le contraire m’eût étonné — entre notre littérature et les écrits aréopagitiques.
On entend bien que, lorsque je date les gestes romains de l'époque ostrogothique, je ne prétends nullement exclure par là quelques rédactions antérieures : je n’y vois que des faits isolés.
1 Sur les causes générales du mouvement littéraire à l'époque gothique, qui produisit, entr’autrcs, les triples Gesta Apostolorum , Pontificum et Martyrum, — à savoir l'exaltation de l'église romaine qui suit le pontificat de saint Léon et la nécessité de la lutte contre les Manichéens — cf. notre étude de Mani chaeismo apud Latinos... et infra.
2 Les gestes des martyrs d'Agaune reproduits par le Codex Vindobonensis 357 faisaient peut-être partie du Liber Martyrum primitif: mais peut-être aussi ont-ils remplacé les actes de saint Cyprien, — dont le chronographe nous atteste le culte romain.
on voit par Ennode et par Cassiodore, que l’art de l’éloquence de ce temps-là estoit de ne se faire entendre qu’à peu de personnes, et par une grande contention d’esprit (Eugippe ne dit pas comment il se dégagea de ce laïque). On voit seulement que deux ans après (en 511), le diacre Pascase, qui estoit un homme de piété et d’érudition l’ayant prié de luy faire voir les mémoires qu’il avait dressez, il embrassa avec joie cette occasion ; et en lui envoyant ses mémoires, il le pria d’en composer une histoire, sans s’arrêter aux sentiments que son humilité avoit accoutumé de luy donner 1 » . Ainsi naquit la vie de saint Séverin ; ainsi naquirent, sans doute dans des circonstances assez analogues, la plupart des gestes romains.
1 Mémoires , XVI, 179.
« Domino sancto ac merito venerabili Paschasio, Eugyppius in Domino salutem. — Ante hoc ferme biennium, consulatu scilicet Importuni, epistola cuiusdam laici nobilis ad quemdam directa presbyterum nobis oblata est ad legendura, continens vitam Basilici monachi, qui quondam in monasterio montis cuivocabulum est Titas super Ariminum commoratus, post in Lucaniae regione defunctus est,vir et multis et mihi notissimus. Quam epistolam,cum a quibusdam describi cognoscerem, coepi mecum ipse tractare necnon et viris religiosis edicere, tanta per B. Seuerinum diuinis afîectibus celebrata, non oportere celare miracula. » (Yita Severini, I, P. L., 62, 1167). — On démêle chez Eugyppius exactement la même préoccupation que chez le rédacteur des gestes d'Agnès et de Cécile : « Non oportere celare miracula » (P. L., 62, 1167) ; « res mirabiles quae diu quadam silentii nocte latuerant » (P. L., te/., 116H). — Cf. dans les gestes, « infructuoso silentio tegi ».