CHAPITRE II
Influence de la grossesse sur le myome et du myome
sur la grossesse.
HISTORIQOE.
La grande révolution scientifique de la médecine, en faisant de celle-ci une science à procédés exacts, donna pour adjuvant à l'enseignement théorique l'instruction clinique, telle que nous la connaissons aujourd'hui, s'éclairant de toutes les méthodes véritablement scientifiques dont elle peut disposer.
Qu'on se figure l'abaissement de l'art obstétrical, quand, il n'y a pas bien longtemps, en Angleterre, une assemblée d'hommes réfléchis, décréta l'obstétrique indigne d'occuper l'attention médicale! En France au contraire, l'Académie de Paris, en créant la section d'accouchements, conquit à ce département de notre art sa place légitime, et un rang que la valeur des membres associés a bien justifié. La clinique a eu sa belle part dans le rehaussement des études et dans la rectification des préjugés, ct^ sous ce rapport, Paris, Vienne, Dublin, Heidelberg et Edimbourg ont définitivement acqui
leurs titres de noblesse : tout dernièrement il vient de s'éteindre un homme dont la mémoire est destinée k passer à H la postérité sans s'obscurcir; j'ai nommé Simpson, le grand clinicien, mon vénéré maître : et je désire exprimer ici tous les regrets que j'ai éprouvés de n'avoir pu m'inspirer des conseils de sa vaste expérience dans le cours de ce travail.
La clinique a trouvé un terrain fécond dans cet art, abandonné pendant longtemps à des esprits insuffisants et peu à la hauteur de leur tâche, et, depuis déjà longtemps, les progrès réalisés dans l'art obstétrical ne le cèdent en rien à ceux qui témoignent des progrès de toutes les branches de l'art médical.
Le sujet dont je me suis proposé l'étude n'a pas une histoire cUnique bien vieille. Levret (1) s'attacha à démontrer la possibilité de la gestation dans un utérus atteint de polypes : les travaux de Hunter, Bayle, Baillie établirent l'identité des tumeurs qui se pédiculisent avec celles qui restent incarcérées dans la paroi. La dystocie, par lésion des parties molles n'était pas si rare qu'on ne pût trouver dans les traités classiques à partir de Baudelocque, Denman, des notions suffisantes pour guider l'intervention. La découverte de l'auscultation obstétricale et les travaux spéciaux de M. Depaul (2) à ce sujet, en mettant un terme à bien des hésitations, avaient permis de produire des observations revêtues de toute Texactitude désirable. Nœgelé avait largement étudié la dystocie qui a pour cause les parties molles, et son élève Puchelt (3) en réunit un grand nombre d'exera-
(1) Levret, Mémoires de l'Acad. de chir., t. III, 1749.
(2) Depaul, Thèses de Paris, -1839. Traité d'auscultation ■ obstétricale. Varis, 1847.
(H) Puchelr, Comment, de tumoribiis in pelvi partuin impeiientibm. Heidelberg, 1840. -
pies ; cependant la nature de son travail le renferma dans le classement des faits. A partir de cette époque, les revues scientifiques ont consigné un grand nombre de faits, propres à ouvrir le champ à l'hypothèse et par conséquent à l'esprit de recherche. Tous ces faits restaient isolés; nous les avons recueillis et cités, et nous nous estimons heureux de pouvoir épargner à nos lecteurs des recherches qui nous ont coûté énormément de temps et de travail.
Nous devons à Inrjleby de le citer comme le premier auteur qui ait fait un travail d'ensemble véritablement clinique sur la question qui nous occupe. Son mémoire (1) est intitulé : « Dystocie due aux parties molles, « il s'étend longuement sur les tumeurs fibreuses, et en particulier sur celles du fond, qui sont sous-péritonéales ; il dit : a On peut les ignorer quand elles ont un volume modéré, mais la grossesse survenant, leur accroissement pourrait les faire reconnaître ; elles peuvent rester passives et alors passer inaperçues, ou bien à cet état passif pourra succéder, par une ransition lente, un état subaigu, la tumeur devenant douloureuse à la pression ou au plus petit froissement accidentel. Alors la constitution participe à l'excitation; on voit apparaître du dérangement gastro-intestinal, la fréquence du pouls, l'amaigTissement progressif. Ces symptômes cèdent à un traitement approprié , sangsues , décubitus horizontal, opiacés, laxatifs. Dans les grossesses suivantes, la tumeur ne s'accroît plus dans les mêmes proportions. » Plus loin cependant, il décrit leur évolution continue, quïl a observée à un point où l'accouchement par les voies naturelles ne pourrait avoir lieu. Il paraît connaître la question sous tous ses aspects, si ce n'est celui de l'évolution spontanée du tra-
(4)J. T. Ingleby, in Edinburg. Med. and Surg. Journal, 4836, p. 107.
vail dans les cas de tumeurs de l'excavation, cas dont il ne fait pas mention. Il donne des préceptes très-exacts pour l'intervention chirurgicale, et indique l'accouchement prématuré; provoqué, pour les cas oh la femme n'a pas pu accoucher d'un enfant vivant. Un mémoire d'As/nvell{i) publié dans la même année, traite la question à un point de vue spécial : l'importance de ce travail m'obligera à en parler long-uement dans la suite, aussi je me borne à en présenter le titre « sur l'opportunité de provoquer l'accouchement prématuré comme moyen thérapeutique, propre à prévenir le danger de l'inflammation de mauvaise nature.»
Le traité d'Ingleby (2) a paru après cette publication, et l'auteur consacre un chapitre très-étendu à arguinenter la thèse d'Ashwell ; il conclut avec une logique inflexible contre l'accouchement prématuré, provoqué au point de vue thérapeutique. Il n'existe rien d'aussi bien conçu sur ce point particulier que ce travail d'Ingleby.
Ashwell (3) ne tarda pas à lui répondre, mais par une simple réplique oii il se borne à déclarer qu'il est bien sûr de son fait, et que l'accouchement prématuré provoqué donne d'excellents résultats (dans d'autres cas). A partir de ce moment, il a paru quelques essaisqui sont à noter dans ce chapitre :
J. C. W. Lever (4). Sur les tumeurs qui mettent obstacle à l'accouchement.
(1) Ashwell, in Guy's Hosp. Rep., 1836, 1" s., vol. I, p. 300,
(2) Ingleby, Facts md cases in Obstetric Medicine. Lmàùù, sans date.
^3) Ashwell, in London Med. Gaz., 1837, vol. XIX, p. 398. (i) S. C. W. Lever, in Guy's Hosp. Rep. London, 1842, 1" s., vol. VII, p. 7i.
Oldhara (1). Sur les polypes intra-utérins de gros volume qui se développent pendant la grossesse.
Am. Forget (2). Sur les tumeurs fibreuses pendant la grossesse et après l'accouchement,
Guyon et Tarnier (3) ont consacré des articles à ce sujet.
Dubar (4). Des tumeurs fibreuses de l'utérus compliquant la grossesse.
Etcheverry (5). Des corps fibreux de Tutérus au point de vue de la grossesse, de l'accouchement et des suites de couche.
Guéniot (6). Des tumeurs fibreuses de l'utérus pendant la grossesse et l'accouchement, principalement au point de vue de certains phénomènes non encore signalés et qui en obscurcissent le diagnostic.
Breslau (7). Un résumé d'observations classifiées.
Guéniot (8). Des grossesses compliquées et de leur traitement.
Magdelaine (9). Étude sur les tumeurs fibreuses souspéritonéales de l'utérus compliquant la grossesse, l'accouchement et la puerpéralité.
(1) Oldham, in Guy' s Hosp. Rep. Loadon, 1844, 2' s., vol. III, p. 105. And. Ibid., vol. VIII, p. 71.
(2) Am. Forget, in Bull, de thérapeutique, 18i6, avril.
(3) Thèses de concours pour l'agrégation, 1860.
(4) Dubar, Thèses de Paris, 1864, n" 29.
(5) Etcheverry, Thèses de Paris, 1864, n" 5.
(6) Guéniot, in Gaz. des Hôp., 1864, p. 169.
(7) Breslau, in Mon., f. Geburt., 1865. Bd. xxv, suppl.p. 122.
(8) Le même, m Bull, de thérapeutique, 1866, vol. LXXI, p. 253.
(9) L. Magdelaine, Thèses de Strasbourg, 1869, 3' s., a» 171.
Enfin il me reste à dire que cette question a soulevé une discussion importante au sein de la Société de chirurgie en 1868-1869. Le savant professeur de clinique obstétricale de la Faculté , s appuyant sur un fait très-remarquable de sa pratique, formula une opinion motivée sur les données de sa propre observation. M. Depaul trouva des contradicteurs; un surtout, M. Guéniot, apporta des faits très-intéressants et nia de par l'observation les conclusions du maître. Le débat s'engagea. D'autres faits ont été présentés par les accoucheurs de notre époque. M. Depaul a justifié sa doctrine par des analogies tirées de la physiologie, par l'expérience clinique et par les travaux des auteurs classiques de notre siècle .
Un débat de cette nature et devant des juges aussi autorisés aurait pu se clore par une expression d'opinion, mais les faits sont rares et ne se trouvent pas rapprochés dans la pratique obstétricale. En pareil cas, la valeur de l'observateur a une grande influence sur le jugement que l'on porte sur les faits : c'est justice. — Il était évident qu'une de ces inconnues si communes dans la pathologie se cachait pour troubler un résultat qu'enseignait à livre ouvert la physiologie. Voilà la plus édifiante des expériences toute préparée parla nature; ce merveilleux organe, destiné à faire les frais de la reproduction de l'espèce, a porté atteinte à son intégrité en créant dans son tissu des corps étrangers à sa propre substance : l'œuf, qu'il doit conduire au terme de son développement, se greffe ; que se passe-t-il ? Corps étranger, vivant organiquement aux dépens de l'utérus, comment se comporte le rayome? Afin d'éclairer cette question, j'ai étudié sa constitution, j'ai cherché à montrer comment il vivait, dans l'espoir de trouver l'interprétation des faits cliniques. Corfjs étranger mécanique, créant à l'œuf des conditions imprévues, quel le est son i nfluence sur lagrossesse? Pou r
le savoir j'ai réuni un grand nombre de faits. J'ai consulté les auteurs classiques, et j'ai constaté ce que l'observation avait déjà formulé. J'aifaitdesclasseraents,etchemin faisant, sobre autant que possible d'hypothèses, j'ai tiré les conclusions qui paraissaient en découler.
Je souhaite d'avoir pu contribuer à faciliter l'étude de cette question intéressante.