VI. Les hôpitaux temporaires
Conclusion.
Avant d’aborder ce programme, il nous paraît indispensable de bien définir les mots hôpitaux , hospices et ambulances , qu’à tort on emploie trop souvent encore comme synonymes ; il importe donc de faire cesser au plus tôt cette confusion ; c’est pourquoi nous définirons :
L’hôpital, un ensemble de bâtiments affectés au traitement des malades pauvres, soit pour la guérison de diverses sortes de maladies qu’ils ont, soit pour pratiquer des opérations chirurgicales que leur état réclame ;
L’hospice ( hospitium ), au contraire, est un établisse-' ment, une maison de refuge, pour ainsi dire, dans lequel on reçoit des enfants, des vieillards, des infirmes ou des aliénés;
Enfin, r ambulance est un établissement hospitalier volant formé près des corps ou des divisions d’armée pour en suivre les mouvements, et destiné à assurer les premiers secours aux blessés et aux autres malades.
On nomme aussi ambulances les hôpitaux provisoires créés près du théâtre de la guerre pour y recevoir également les malades et les blessés. Ces dernières sont de deux sortes, les unes sont établies dans des bâtiments déjà existants qu’on approprie le mieux possible à leur nouvelle destination ; les autres sont des baraquements construits spécialement pour cet usage.
Les hôpitaux, tels qu’ils existent chez nous, étaient inconnus des anciens. Ils n’apparaissent guère qu’au moyen âge et prennent le nom <¥ Hôtel-Dieu; ils font partie des fondations religieuses et sont presque toujours bâtis dans le voisinage des cathédrales, ou du moins des églises paroissiales.
Nous devons dire cependant qu’avant cette époque, sous Antonin par exemple (85 à 160 ap. J.-C.), çet empereur avait fait construire tout près du temple d’Esculape à Epidaure un édifice destiné à recevoir des malades et des femmes en couches. « En effet, dit Pausanias (L. II, C. XXVII), les conservateurs du temple voyaient avec peine que les femmes n’avaient aucun abri pour faire leurs couches et que les malades mouraient en plein air. »
On voit donc par là qu’il serait peut-être témérairë d’affirmer que les anciens n’ont pas eu des édifices semblables à nos hôpitaux, ou du moins en tenant lieu.
Isidore d’Alexandrie (1) et saint Jérome (831 à 420 ap. J.-CA, emploient les premiers le mot vi*oxopt~ov (votoç, maladie et, xo,t«'w, je soigne). Ce dernier nous apprend qu’une riche dame romaine, une certaine Fabiola, avait fondé vers 380 un hôpital dans lequel on recevait lès malades « qui jusque-là gisaient abandonnés dans les rues et sur lés places publiques ». Un peu après, Justinien (483 à 527) emploie (code 1, 2,19 et 20) le mot nosocomium.
Ges quelques citations tendent à prouver que dans le premier siècle il existait au moins un hôpital, et que dès le iv e siècle les hôpitaux deviennent plus nombreux.
Pendant les xi e , xn e et xm e siècles, il se fonde de nombreux hospices ou hôpitaux, car à cette époque la distinction moderne qui existe aujourd’hui entre ces deux termes n’existait pas encore. Nous voyons aussi que les établissements nommés maladreries, ladreries et léproseries sont fort nombreux au xm e siècle; rien qu’en France, il existait à cette époque 2 000 léproseries, et 19000 en Europe (2).
À l’origine, ces fondations consistent en l’abandon d’un local, d’une maison plus ou moins importante,avec ou sans donation de rente. On conçoit que dans ces locaux, qui n’étaient pas appropriés à leur nouvelle destination, la mortalité devait être considérable, ou tout au moins les distributions peu commodes pour assurer un bon fonctionnement du service. A Paris, un des premiers hôpitaux construits spécialement pour cet usage a été sansdoute Y Hôtel-Dieu, qui fut fondé, paraît-il, par Landry, 28 e évêque de Paris, vers l’an 660. Cet hôpital fut ensuite agrandi par Philippe-
(1) Isidore d’Alexandrie, surnommé V'kospitaüer, né' en Égypte vers 318, avait été chargé par saint Atbanase de diriger le® travaux d’un hospice pour les voyageurs pauvres. Il mourut à Constantinople le 15 janvier 404.
(2) Citons a ce sujet un ouvrage intéressant de Labourt : Recherche# sur l'origine des ladreries, maladreries et léproseries.
Auguste et par le cardinal Duprat (1), en 1535, et doté par saint Louis, Henri IV, Louis XIV et Louis XV.
Si nous étudions maintenant l’historique des ambulances, nous verrons que leur origine n’est pas aussi moderne que beaucoup le croient (2).
Nous voyons en effet que lors de la peste de 1681, les états de Metz « avaient fait construire à neuf (d’une voix unanime) la cour des Gélines, non comme une ferme telle qu’elle était auparavant, mais de manière à pouvoir contenir commodément ceux des bourgeois qui seraient attaqués par la contagion ; ce qui fut exécuté magnifiquement aux dépens de la cité. Chaque malade y avait sa petite chambre à part et tous étaient soignés avec exactitude par des personnes commises et payées par la ville (3);
Dans I’opuscule ou traictés divers et curieux en médecine, par François Ranchin, publié à Lyon en 1640, nous trouvons plusieurs passages qui ont trait aux ambulances ; ainsi nous voyons, page 196, le chapitre XXXVII, intitulé : des aïs, rois, clovs pour faire des hvttes, et dans le corps de ce chapitre nous lisons ce qui suit : « C’est une matière à laqvelle peu de gens pensent et qui me semble néanmoins nécessaire, et av général et avx particvliers. »
« Il est tovt certain qve le plvs souvent les hospitavx, ny les maisons champestres ne svffîsent pas povr recevoir les malades, et les infects, et il est expédient de faire des hvttes et de pierre et de bois, à cevx qvi ne trovvent pas de logements; mesme parfois, comme qvant il favt faire sortir tovt le pevple povr désinfecter vne ville, le pvblic fait faire grande qvantité de hvttes povr .le loger. C’est povrqvoy les
(1) Du Bruel, Le théâtre des antiquités de Paris, 1612. t. I, page 74.
(2) Les Romains en campagne avaient des terrains réservés pour les hommes et les chevaux malades.
13) Histoire générale de la ville de Metz par les moines Bénédictins.
svpérieurs doivent, obliger les particuliers qvi ont des moyens de faire provision de certaines quantités d’ais,
clovs et de bois povr faire des hvttes en cas de besoins.
Pour les maistres charpentiers, il s’en trovve tovjiovrs povr dresser des hvttes, mais tovs ne les sçavent pas faire; les vns les vevlent simples, les avtres dovbles, povr devx personnes, ou vne à chaqve loge, et la favt covvrir de tvyle svr les aisaffinqve laplvye covle mievx, et bien joindre ou covvrir avec des listeavx les entre-devx des ais, affin qve le vent n’entre pas... Il y a d’avtres hvttes qve l’on fait en galerie, qvi contiennent qvatre chambres de chaqve costé. Novs en fismes faire cent, mes compagnons et moy, lorsque nous désinfectasmes la ville de Montpellier. »
Enfin, dans le chapitre suivant, Ranchin ajoute : « Dans vne ville bien policée, ovtre les hospitavx qvi sont povr les malades, et les avtres lievx qvi servent à la retraite des infects, il favt qve les magistrats et les consvls des villes, ayent des maisons povr retirer cevx qui sortent des hospitavx, après estre gvéris de la peste povr y faire qvarantaine. » Et il termine en disant « qve si les svpérievrs n’ont pas des maisons dans ce dessin, l’on pevt constrvire qvantité de bonnes hvttes. »
Ces trois citations montrent d’une façon évidente que l’origine des ambulances remonte au xvn e siècle.
l’hôpital monumental et les petits hôpitaux.
Après l’historique des hôpitaux et des ambulances, nous devons étudier l’hygiène hospitalière et nous demander tout d’abord s’il convient* de construire de grands ou do petits hôpitaux ; c’est là un point fort important,, et nous
pouvons dire immédiatement que la question a reçu une solution très-certaine; c’est que le grand hôpital, l’hôpital monumental, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a été reconnu comme ne donnant pas d’aussi bons résultats que les petits hôpitaux.
Ce résultat est affirmé par l’ensemble des travaux des chirurgiens et des médecins les plus éminents qui sont à la tête des services des hôpitaux de Paris (1).
Nous ajouterons que quelques chirurgiens désespérant, malgré tous ces perfectionnements, de posséder jamais des hôpitaux aussi salubres que l’habitation privée, proposèrent une réforme radicale, celle de supprimer les hôpitaux et de leur substituer l’assistance et les soins à domicile.
C’était de beaucoup la meilleure solution, mais il faut songer qu’il y aura toujours des malades qu’il sera impossible de traiter chez eux, soit parce qu’ils sont sans domicile, soit qu’ils chercheront autant une maison de refuge et de protection que des soins médicaux. Nous voulons parler en dernier lieu des femmes qui vont dans les maternités.
C’est pourquoi il faut chercher à réaliser dans les hôpitaux eüx-mêrhes soit par leur disposition, soit par leur construction ou leur dimension, les conditions les plus favorables à leur salubrité, car nous pensons qu’il s’écoulera encore un long temps avant que des institutions de secours
(I) Nous avons-étudié les travaux de Bouchardat, Notice sur les hôpitaux, hospices civils et secours à domicile de là ville de Paris; d’ÜLYSSE Trélat, Annuaire scientifique, 1866; de B. Sarazin, Éssai sur les hôpitaux; Essai sur les hôpitaux dé Londres; de B. Jacquet, Dés hôpitdux et des hospices; Dés conditions que doivent présenter ces établissements au point de vue de l’hygiène et des intérêts des populations; de Lauth, Annales d'hygiène, 2° série, t. XXVI; de A. Motard, Traité d’hygiene générale; de Le Fort, des Maternités; de T arnier, Hygiène des hôpitaux; de Husson, Statistique médicale des hôpitaux de Paris, 1861 et 1862; enfin, les divers auteurs que nous citons dans le courant de cette étude.
plus parfaites que celles que nous possédons puissent permettre l’assistance à domicile.
Jusqu’à ce jour, les deux conditions que les hygiénistes ont réclamées avec raison comme indispensables, c’est la pureté de l’air et son renouvellement.
Dans un mémoire fort connu présenté à l’Académie de médecine en 1865 par le docteur T. Gallard (1), le célèbre médecin de la Pitié semble préférer la ventilation naturelle à la ventilation artificielle ; et le docteur Gallard trouve que les constructions d’un hôpital doivent être disposées de façon « à ne pouvoir s’abriter mutuellement ni du vent, ni du soleil. Quand les choses seront ainsi, ajoute ce docteur, on n’aura pas à craindre de voir entrer dans une salle l’air évacué de la salle voisine ; on pourra dès lors appliquer la ventilation naturelle, qui offre sur toutes les autres cet avantage immense de fournir l’air pris non-seulement au ras des murs de l’hôpital, comme dans l’appel simple, ou à quelques mètres soit dans le sens horizontal, soit dans le sens vertical, comme dans la propulsion mécanique, mais de l’air apporté de fort loin par l’action des vents. »
Aujourd’hui ces idées sont partagées de tout le monde ; nous pourrions, rien que par des citations, faire un gros volume qui prouverait toujours cette thèse, à savoir : que la ventilation s'effectue beaucoup mieux et plus facilement dans les petits hôpitaux que dans les grands; car tous les hygiénistes sans exception ont reconnu que la nourriture, l’aliment le plus indispensable c’était : Pair pur. Les chirurgiens surtout ont affirmé hautement l’urgence de cet air pur, et ils ont réclamé des salles en plein air pour pratiquer leurs opérations chirurgicales; ils ont déclaré
(1) Aération, ventilation et chauffage des salles de malades dans les hôpitaux (Mémoires de l'Académie de médecine, 1865),
en outre la valeur absolue de la ventilation naturelle.
Voici comment s’expriment à cet égard MM. Guyon et Labbé (1) : « Malgré le large cube d’air actuellement aspiré dans la plupart de nos établissements hospitaliers, la question de l’aération reste encore à l’étude. Il est, en effet; fort difficile de placer dans les conditions requises par une aération parfaite, une agglomération d’individus malades.
Il suffit d’ailleurs de jeter les yeux sur les communications nombreuses et importantes faites à l’Académie de médecine et à la Société de chirurgie, pendant les discussions que nous avons déjà rappelées, pour se convaincre que, dans ' l’esprit de tous, une aération large et renouvelée est la première des conditions requises pour le traitement des blessés et des opérés. La ventilation naturelle est préférable à la ventilation artificielle ; son efficacité n’est plus à démontrer, elle a fait ses preuves : ce qu’il faut reconnaître, c’est sa valeur absolue. »
Ce n’est pas d’aujourd’hui que la ventilation naturelle a été reconnue supérieure à toute autre, puisque dès 1849 on a pratiqué au Val-de-Grâce, pendant le choléra, une aération permanente de jour et de nuit ; les docteurs Gosselin et Empis ont également pratiqué le même mode d’aération à la Pitié : le premier, dans le service de chirurgie, le second, dans celui des femmes en couches ; nous ajouterons que dans la salle d’accouchements de l’hôpital de Lyon, célèbre par l’absence de fièvre puerpérale, la ventilation est pratiquée au moyen de grandes fenêtres ouvertes sur chaque mur opposé de la salle et singulièrement favorisée par des trémies pratiquées au plafond qui communiquent avec des combles ouverts à tous les vents.
Dans son Annuaire de 1866, le docteur U. Trélat est
(1) Rapport sur les progrès de la chirurgie,. 1867.
très-affirmatif sur ce point. « Les expériences, dit-il, prouvent d’une manière péremptoire qu’on ne peut impunément renoncer à la lumière du soleil et remplacer le mouvement naturel de l’atmosphère par un ventilateur, ni l’espace par des superpositions d'étages; le mieux serait de n’avoir qu’un rez-de-chaussée disposé de façon à bénéficier le plus possible des deux agents naturels de dépuration et de circulation -des couches atmosphériques, la pluie et le vent. »
On voit donc par tout ce qui précède que l’hôpital monumental est réprouvé par tous les hygiénistes, et qu’il ne peut être donné satisfaction aux conditions de salubrité qu’ils réclament comme indispensables que par la construction de petits hôpitaux qui sont enveloppés d’air et de lumière de toute part.
Si nos lecteurs n’étaient pas complètement édifiés sur la nécessité de construire à l’avenir de petits hôpitaux, nous les prierions de méditer l’analyse très-concise que nous allons donner d’un célèbre rapport du professeur Broca (1) et qui, en dernier ressort, condamne, d’après nous, Yhôpital. monumental.
M. Broca dit au commencement de son rapport que les questions que soulève la reconstruction de l’Hôtel- Dieu (de Paris), sont de deux ordres distincts : les unes purement financières, et il n’a pas à en parler, et les autres qui s’occupent de l’hygiène et de la salubrité, qui priment toutes les autres en importance.
Le rapporteur parle de remplacement qui, pour notre sujet, n’a rien avoir dans la question qui nous occupe, puis
■ (1) Rapport de la sous-commission chargée d’émettre un avis sur l’avantprojet du nouvel Hôtel-Dieu. Commissaires : MM. Grisolle, Tardieu, Guérard, Cullerier, Gosselin, Danyau, Régnault, Rlondel et Rroca, rapporteur (nov, 1864).
de la disposition des services ; enfin, il aborde la disposition des bâtiments, c’est-à-dire ce qui nous intéresse surtout, nous architectes ; l’éminent professeur prétend avec juste raison qu’avant les mémorables travaux de Tenon, la disposition des bâtiments nosocomiaux n’était soumise à aucune règle, qu’on entassait les malades les uns sur les autres dans des espaces restreints, et qu’il résultait de cet entassement, surtout en temps d’épidémie, une mortalité épouvantable. L’enquête confiée à la fin du dernier siècle à la commission dont Tenon fut le rapporteur révéla tout à coup l’étendue du mal et tout le monde reconnut : « que la mortalité d’un hôpital, en médecine comme en chirurgie, s’accroît en raison de l’encombrement des salles. Mais Tenon ne se borna pas à réclamer plus d’air et plus d’espace pour chaque malade, il fit ressortir la nécessité de restreindre les dimensions des salles, de les multiplier, de les rendre autant que possible indépendantes les unes des autres, d’assurer à chacune d’elles le libre accès de l’air et du soleil, » c’est alors que Tenon donna l’idée de construire des pavillons parallèles disposés autour d’une vaste cour. Ce système, après quelques essais partiels, a été exécuté en grand à Lariboisière et, dit M. Broca, « s’il fut jamais permis de concevoir des espérances, ce fut certainement le jour où l’administration, sans reculer devant les dépenses, appliqua toutes ' les ressources modernes de l’art, de la science et de l’industrie à l’exécution d’un plan conçu et mûri par un savant illustre, dont la compétence en, matière d’organisation hospitalière est universellement reconnue : ces espérances ne se sont pas réalisées, » Au contraire, les statistiques prouvent que la mortalité est plus grande dans cet hôpital que dans les autres. A quelles causes attribuer un aussi triste résultat? « L’exposition est excellente, ajoute le rapporteur, l’aménagement est admirable, la pror^f
est poussée jusqu’au luxe ; les salles, très-spacieuses, donnent à chaque lit une moyenne de 54 mètres cubes d’air ; la cour centrale est immense ; de grands jardins entourent la construction ; le périmètre primitif, déjà considérable, a été agrandi à tel point que la superficie correspondant à un lit représente une moyenne de 87 mètres carrés. »
Devant tout ce luxe, le rapporteur arrive à se demander si ce système de pavillon parallèle ne serait pas défectueux en lui-même, indépendamment des applications qu’on en fait, et les conclusions du rapporteur sont : que ce système doit être écarté. Ce qui nous amène à conclure nous-même que puisque le meilleur, l’unique mode de construire les grands hôpitaux ne vaut rien, il faut se contenter d’en construire de petits.