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LES HÔPITAUX FLOTTANTS

Cette impérieuse nécessité de donner aux hôpitaux de l’air neuf et venant de loin a fait que quelques hygiénistes dnt demandé de construire les hôpitaux non-seulement sur les bords des fleuves et des rivières, mais sur leur cours, sur le lit même de ces fleuves.

L’idée a pu paraître originale, bizarre même de prime abord, elle a comme tout véritable progrès trouvé des détracteurs acharnés ; mais, pour notre part, nous la trouvons excellente, et nous sommes bien persuadé qu’avec le temps elle fera son chemin. Pour rendre hommage à la vérité, nous devons signaler un des hardis pionniers de cette idée pratique : nous voulons parler du docteur Rochard, qui, dans deux mémoires présentés à la société de chirurgie (1),

(1) Un premier mémoire a été lu à la Société de chirurgie dans la séance du 7 février 1872 et un second à la séance du 26 juin 1872.

démontre les avantages des hôpitaux flottants et combat victorieusement tous les arguments et toutes les objections qu’on pourrait faire contre ce nouveau genre d’hôpital.

En effet, puisqu’on a reconnu que l’aération est l’élément le plus essentiel à fournir aux malades, il devient évident qu’après l’air vif des montagnes, l’air qui suit un courant d’eau donne, avec la pureté de l’air, une ventilation suffisante, car le courant d’une rivière ou d’un fleuve augmente la vitesse de l’air de l’atmosphère. En outre, cette même eau courante permet d’entretenir avec beaucoup de facilité une température uniforme.

L’objection capitale qui s’opposerait aux hôpitaux flottants^ c’est que l’humidité provenant de l’évaporation de l’eau peut exercer une funeste influence sur les malades ou les blessés ; or, en l’étudiant un moment,’ cette objection tombe d’ellemême, car, à moins d’une sécheresse complète qui met à nu le lit d’un fleuve ou certaines parties de ce lit, il n’y a rien à redouter. Les statistiques mêmes tendent à prouver que malgré les constructions vicieuses ou du moins mal comprises de l’ancien Hôtel-Dieu, la mortalité y est moins grande qu’à Beaujon et même qu’à Lariboisière, cet hôpital modèle qu’on a toujours cité comme le type le plus perfectionné du genre ; or, la salubrité de l’ancien Hôtel-Dieu n’est due en très-grande partie qu’à une ventilation régulière et abondante obtenue par le courant du fleuve. Ce précieux avantage a été reconnu et constaté par des hommes éminents et rapporté par un administrateur qui s’est beaucoup occupé de la question, comme directeur de l’Assistance publique. Or, voici ce que Husson, dans son livre sur les hôpitaux, a écrit page 52 : « Dans un mémoire présenté à l’Académie en 1756 et intitulé : « Observations intéressantes, concernant le service de VHôtel-Dieu, par MM. Dehoc, Fontrina, Cochu, Dejan, Baron, Belleteste,

Payen el Meinjault delà Faculté de Paris, nous lisons, à l’article de Salubrité de l'air , le passage suivant : le courant d’air qui traverse tous les bâtiments de l’IIôtel-Dieu, en suivant le cours de la rivière, est un avantage de la position de cet hôpital, qui peut, en quelque sorte, balancer les autres inconvénients de cette même position au centre de la ville ; mais pour ne rien perdre de ce précieux avantage, il serait nécessaire de donner toute attention à ce qui est capable d’infecter l’air... »

Le baron H. Larrey, médecin en chef de l’armée, dans un rapport officiel qu’il serait trop long d’analyser, réfute également les critiques fondées sur la prétendue mauvaise influence de l’humidité, et trouve très-sain et très-salubre l’hôpital flottant.

Les hôpitaux flottants sont encore susceptibles d’acquérir, pour ainsi dire à volonté, une plus ou moins grande extension et de suppléer à l’insuffisance des établissements hospitaliers ; en effet, en temps d’épidémie, on peut ajouter des pavillons supplémentaires.

Il n’est pas de marin ayant passé par Londres qui ne connaisse le Dreadnought ; c’est un hôpital flottant situé sur la Tamise au-dessoüs de Londres, et qui, depuis les guerres du premier Empire, est ouvert aux malades de toutes les marines marchandes du monde. On parle toutes les langues dans ce vaste capharnaum, où des milliers de matelots ont retrouvé la santé. Le premier bâtiment qui a servi à cet usage s’appelait le Dreadnought (le Sans-Crainte) et c’est le nom perpétuel dés vaisseaux qui se succèdent et se transforment ainsi en hôpital.

Sans employer comme à Londres de vieux navires, on pourrait, sur les larges fleuves ou au confluent de deux rivières, élever sur des pilotis de simple sbaraques flottantes, qu’on pourrait disposer par groupes rayonnants de quatre

baraques de vingt à vingt-cinq lits. Ces baraques seraient distantes les unes des autres par un espace de 20 mètres, elles seraient convenablement orientées, et leur isolement favoriserait le renouvellement de l’air; elles porteraient sur un soubassement en briques.

Chaque baraque, s’ouvrant sur un large promenoir, devrait mesurer 30 mètres de longueur, 9 de largeur et 4 de hauteur, ce qui donnerait un cube total de 4 080 métrés ; ce qui ferait, suivant le nombre de lits contenus dans une salle, 43 mètres cubes environ pour vingt-cinq lits ou 54 mètres cubes pour vingt lits, chiffre très-suffisant.

On pourrait ventiler en hiver par une chambre de chauffe située en sous-sol, et par des gaines d’appel aboutissant à la lanierne de chaque salle.

Un hôpital flottant de cinq cents lits construit sur pilotis avec des baraques de la dimension de celle que nous venons de décrire, avec tous les services et lès aménagements divers dépendant d’un hôpital, ne reviendrait certainement pas à plus de 5 à 6 millions s’il était construit dans la banlieue de Paris : ce serait donc une dépense de douze mille francs par lit ; comme nos lecteurs le voient, ce prix n’a rien d’anormal, surtout en présence des magnifiques résultats qu’on obtiendrait au point de vue de l’hygiène et de la salubrité. Aussi, avons-nous lieu de nous étonner que les projets dressés par notre camarade Jœger sur les données du docteur Félix Rochard, médecin des prisons de la' Seine, n’aient pas été pris en considération par l’administration de l’Assistance publique, et qu’une idée si humanitaire, dont les académies ont reconnu toute la haute portée pratique, et cela depuis cinq années, n’ait pas reçu un commencement d’essai, sinon d’exécution.

Espérons que les peuples voisins s’empareront de cette idée, et que les hôpitaux flottants, donnant de meilleurs ré-

sultats que les autres hôpitaux, finiront par acquérir chez nous droit de cité.

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