INTRODUCTION XI
en effet, par sa nature spéciale, une ample matière à d'intéressantes recherches et à des remarques importantes. En 1842 et en 1843, Thilo publia, à Halle, son Commentarius in Synesii hymnum secundum. Quelques années plus tard, un écrivain allemand, Rees, donnait, en 1848, la première étude complète consacrée àSynésiuspoète (1). Il faut arriver ensuite jusqu'à 1859 pour retrouver, sur les hymnes de Synésius, un effort de critique méthodique. C'est l'époque où paraît le livre de M. Druon, qui reste, par beaucoup de côtés, le plus minutieux et le plus complet. Le même auteur, dans la traduction, qu'il publia plus tard, en 1878, des œuvres complètes de Synésius, a introduit une étude, dont une large part est consacrée aux Hymnes. En 1877, Aug. Nauck a publié quelques remarques critiques sur les poèmes de Synésius (2), et, la même année, M. Flacli publiait ses Studïen zii den Hymnen des Bischofs Synesios.
Mais il serait imprudent de considérer cette œuvre poétique dans un plan d'isolement, séparée de son temps, de ses influences, ou de ses origines. C'est ce qu'on a trop souvent oublié. Bien des aspects de la poésie de Synésius ne s'expliquent que par les circonstances historiques, philosophiques et littéraires dont elle a été environnée. Il faut la situer dans son milieu moral, en mêler l'inspiration et l'évolution aux grands courants métaphysiques qui traversent alors le monde, et coordonner en quelque sorte cette œuvre particulière au large travail social qui jette, dans cette époque de divisions, de troubles et de guerres, une lumière suprême d'espérance et de génie.
La poésie est, à ce moment, le refuge naturel des grands esprits que les discordes politiques et religieuses affligent et effraient. On s'y repose des troubles de la vie civile, et, au milieu de la décomposition de l'ancien monde, c'est dans la douceur des anciens rythmes que
(1) Uebei' den griech. Hymmendichtev Synésius von Cyrene, Constance, 1848.
(2) Dans le Bulletin de l'Académie impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg, XXII, p. 74-76.
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survil encore le souvenir des splendeurs païennes. Le chi'isLianisme lui-même y pénètre peu à peu. Grégoire de Na/ianze venait de donnera la nouvelle religion le poète qu'elle attendait. Mais son exemple, en faisant surgir une pléiade de poètes chrétiens, ne semble point avoir fait éelore en eux le grand souffle du génie, et le plus célèbre, Nonnus, est plus intéressant par les documents historiques qu'il a laissés que par la beauté propre de ses poèmes. Tous ces poètes grecs^ venus après Grégoire de Nazianze, ont définitivement oublié la grande tradition poétique. Il faut citer, à leur sujet, l'opinion de Léon Allatius, remarquable au moins par la violence de la critique : « Leurs muses n'ont, dit-il, ni grâce ni beauté; au contraire, on n'y voit rien que d'affreux, de rustique et de grotesque. Ce n'est plus le langage des hommes ; on croit entendre le jargon des sauvages, ou les sons mal articulés des animaux (1). »
Il ne s'agit pas, bien entendu, d'appliquer à Synésius ce jugement sévère. L'étude de ses Hi/miies nous amènera à des conclusions toutes différentes. Mais il faut bien convenir que l'époque au milieu de laquelle apparaît la Muse de l'évêque de Ptolémaïs n'est pas propice aux grands élans lyriques. Une poésie languissante et énervée s'épuise à répéter des formules antérieures. Les esprits sont tournés vers d'autres préoccupations, où les conceptions de Fart et de la poésie ne pénètrent plus. L'Empire se débat au milieu des troubles. Des secousses morales et politiques l'ébranlent et le disloquent. Le fanatisme chrétien ne laisse plus de place à la pensée antique, et, par haine du paganisme, proscrit la philosophie et la sagesse. Le Serapeum est en cendres, tout le trésor du génie grec n'est plus qu'un peu de poussière brûlante, où roulent les membres calcinés des dieux. Sur cette dévastation morale, le christianisme proclame son dédain des arts et des lettres, et répète avec Tertullien : « Nous
(1) DiaMb. de Gregor. eorumque scriptis, p. 372.
INTRODUCTION Xlll
n'avons plus besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni d'investigations après l'Évangile. » Le culte des grands génies nationaux^ l'héritage spirituel de la Grèce, ne se transmettent qu'à quelques esprits magnifiques, qui seront la gloire et la lumière de ces temps agités. Ils opéreront ainsi, à travers les vicissitudes des siècles, la transfusion de l'âme hellénique, ils en continueront l'œuvre laborieuse et féconde, et Téclatante mission. Platon renaît avec Plotin, et le spiritualisme attique se retrouve tout entier, déformé, dénaturé, mais reconnaissable encore, dans la philosophie alexandrine. C'est la pensée grecque qui porte la vie, qui anime ce monde énervé et affaibli, et qui lui donne sa dernière clarté.
Au milieu de ce bouleversement moral, où tous les éléments sociaux se décomposent pour aboutir à des combinaisons et à des créations nouvelles, la poésie n'a point de place, ou plutôt elle n'a plus, elle ne peut plus avoir la place prédominante, souveraine, absolue, qu'elle avait gardée dans le monde grec. Le mépris qu'affichent pour elle les premiers propagateurs du christianisme la rend pour longtemps suspecte. Elle ne renaît qu'avec Grégoire de Nazianze, qui la transforme sous la forte action de son génie. Elle s'ouvre alors tout entière à l'inspiration de la religion nouvelle. Le mysticisme chrétien l'envahit et la submerge.
Mais, là encore, là surtout, la circulation du génie grec se continua sans arrêt. Dans la voie qui s'ouvrait, il pénétra à son tour, et roula comme un torrent jusqu'aux limites des âges nouveaux. Le gnosticisme, qui exprime si bien la confusion des idées philosophiques et religieuses de cette période indécise, fut l'unique source poétique. Il éclata en images violentes, en idées multiples, où l'orthodoxie se distinguait mal de l'erreur, où tout se heurtait avec fracas, dans une tempête d'influences diverses et mêlées. Les œuvres poétiques qui naissent alors portent l'empreinte profonde de cette indiscipline, de cette anarchie intellectuelle. L'art oriental, avec ses
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réalisations énormes, ses conceptions enflées et lourdes, pénètre de toutes parts l'Occident; il niarclie à la suite des moines chrétiens. Le monde sémitique, berceau du christianisme, se répand, avec ses formes littéraires et philosophiques, jusqu'aux confins du monde romain ; il pèse, comme un héritage inévitable, sur les générations qui grandissent et la poésie qui éclot.
Dans ce iv*^ siècle finissant, où le souvenir de Julien n'est pas mort encore, où le grand exemple de sa philosophie et de sa tolérance s'oppose encore aux violences de la conquête chrétienne, une sorte d'attraction ramenait vers le paganisme les âmes éclairées et les esprits libres. Sur ceux qui ne rêvaient d'autres luttes que celles de la parole et de la dialectique, d'autres triomphes que les triomphes pacifiques de la raison et de l'idée, on peut mesurer le prestige que pouvaient exercer les hautes paroles de Julien : « J'ai ordonné, dans mon humanité et ma clémence, qu'on n'exerçât aucune violence contre les Galiléens, qu'on ne les traînât point de force dans les temples et qu'on ne les contraignît d'aucune manière à agir contre leur persuasion. C'est par les discours, par les exhortations, par la compassion, non par les supplices et les mauvais traitements, qu'il faut ramener les hommes égarés. » Par son éducation, par les penchants de son esprit et de son cœur, Synésius était tout entier pénétré de la même douceur. Dans sa pensée aussi, il n'y avait d'autre motif d'action, d'autre influence déterminante que la vérité démontrée, que la logique et l'absolu de la raison.
Le reflet de cette tolérance, qui cache un scepticisme persistant, donne aux hymnes de Synésius un intérêt spécial et complexe. La conception dont ils sont nés, le caractère dont ils sont empreints, l'inspiration qui les anime, tout concourt à justifier une étude minutieuse et une critique attentive.