‹ Etude sur les hymnes de Synésius de CyrèneChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE PREMIER La vie de Synésius · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La vie de Synésius

Synésius se glorifiait volonliers de Tantiquité et de Tillustration de sa race : « Les registres publics de Cyrène, dit-il, font remonter ma naissance jusqu'à la race des Iléraklides ! (1). » La famille de Synésius était, en tout cas, illustre et riche ; et ce fut autant par la noblesse de son origine que par la hauteur de son esprit que Synésius conquit le crédit et l'influence dont il jouissait dans toute l'étendue delà province libyenne.

La Cyrénaïque n'était déjà plus, vers 360, la contrée fertile et heureuse, grenier du monde, active, laborieuse, débordante de richesse. Elle avait vu ses villes se dépeupler et tomber en ruines, les champs abandonnés demeurer en friche, toute sa fécondité s'éteindre dans une désolation plus pesante chaque jour. Ce n'était plus co, jardin délicieux que chantait Pindare (2). La capitale elle-même n'était que l'ombre de ce qu'elle avait été; elle se survivait dans la gloire de sa renommée : « Je pleure, disait Synésius, sur cette terre illustre de Cyrène, qu'ont habitée les Carnéade et les Aristippe (3). » Le discours qu'il adressa à Arcadius est tout imprégné de la même plainte : « Cyrène, dit-il, ville grecque, d'un nom antique et vénérable, célébrée mille fois dans les chants des anciens sages, maintenant pauvre et abattue, grande ruine qui a besoin de l'empereur. . . »

Dans la province déchue, il y avait encore quatre villes florissantes : Apollonie, Arsinoé, Bérénice, Ptolémaïs. Ces

(1) Catasiase II, 5.

(2) Pythiques, V.

(3) Lettre 66. Pour l'indication des lettres de Synésius, nous avons suivi Tordre proposé par M, Druon.

CilAI'lTHE PHEMIEK

quatre villes formaient, avec Gyrène, la Pentapole, nom sous lequel on désignait souvent la province elle-même, car ces cinq centres urbains étaient tout ce qui demeurait debout et vivant au milieu d'une région épuisée et déserte.

Synésius naquit, vers 360, à Gyrène, dans la môme cité qui avait donné le jour, plus de sept siècles auparavant, à Gallimaque. Il aima cette ville d'un amour ardent, pour sa gloire antique et son abaissement immérité. Les souvenirs de sa famille et de sa propre vie l'y entouraient et l'exaltaient, et, à chaque ébranlement de son existence, il revenait s'enfermer avec joie dans le cercle de ces choses familières.

La première partie de sa vie s'écoula tout entière dans le silence et le travail. Abandonné à toutes les tentations de son esprit, il écrivait des poèmes, imitant les maîtres, et méditait de longs ouvrages. 11 voyagea. Il visita Alexandrie, où il suivit les leçons d'Hypatie, de cette Hypatie qui devait Tattirer et le séduire, non seulement par son éloquence, par sa dialectique et sa beauté, mais aussi par l'esprit scientifique, par la mathématique souveraine qui constituaient le fond même de son génie. Il se lia avec elle d'une amitié respectueuse et profonde, qui ne cessa ni ne se ralentit jamais. Les lettres qu'il lui adressa sont empreintes d'une tendresse débordante et lyrique; il l'appelle sa mère, sa sœur, sa maîtresse : M-^isp, xal àoeXcpT], xal 8',oàa-xaA£, xal ùiol TiàvTcov TOUTcov s'JspyeTLXïi, xal auav ot», Ttp.t,ov xal Tipày^xa xal ovo|jLa (1). Il lui écrit : « Quand même les morts oublieraient dans les enfers, moi je m'y souviendrai encore de ma chère Hypatie. Pour toi seule je dédaignerais ma patrie (2) ! » Il lui confie les secrets de son cœur, il lui raconte ses peines, ses luttes, ses souffrances; il l'entretient de ses travaux, de ses projets, de ses rêves. Gette grande amitié fut la lumière de sa vie. Et, dans cette longue correspondance, toute marquée de récits douloureux, de gémissements et de plaintes, c'est dans les lettres à Hypatie qu'il est possible de retrouver quelques pages d'enthousiasme et de joie.

Il est difficile de déterminer quelle action eurent sur le

(1) Lettre 157.

(2j Lettre 24.

génie, le caractère et les œuvres de Synésius ses relations avec Hypatie. Elle fut en tous cas réelle et continue. La lettre où il lui annonce l'envoi du Traité des Songes, celle aussi où il lui demande de se prononcer sur ses poèmes, montrent quel prix Synésius attachait au jugement de sa glorieuse amie. Il est même permis de supposer que l'intimité intellectuelle qui s'établit entre eux inspira à l'évêque de Ptolémaïs plus d'une de ses œuvres. D'Alexandrie, où elle professait avec tant d'éclat, Hypatie conduisait, comme une Muse invisible, la pensée et le travail du poète. Elle lui enseignait cette philosophie hautaine et grave, qui circule, comme l'âme même du paganisme, dans les plus belles pages de Synésius. Il dut beaucoup à Hypatie, et il le reconnaît volontiers. A',oàa-xa)v£, lui dit-il. C'est à elle qu'il ramène sa science, et l'origine de ses grands travaux. Au milieu de ses longues douleurs, c'est encore vers elle qu'il se tourne, comme vers une mère compatisssante ; et, même au moment où le choix populaire l'aura placé dans la chaire épiscopale de Ptolémaïs, il gardera pour « la Philosophe » païenne la même admiration émue.

Synésius quitta Alexandrie pour Athènes. Il voulait visiter la grande cité, gloire du monde grec. Mais sa désillusion fut profonde. Athènes n'était plus qu'un nom éclatant, et rien n'y subsistait de ce qui avait fait sa grandeur et sa force. Il contempla les ruines du passé, la désolation de cette souveraineté déchue. Le silence qui succédait aux voix sublimes des orateurs et des philosophes le remplit d'amertume et de regret. « Gomme d'une victime consumée, dit-il, il ne reste plus d'Athènes que la peau. Elle fut jadis le sanctuaire de la sagesse, elle tire aujourd'hui sa seule gloire de ses fabricants de miel (1). » Cependant Asclépigénie, fille de Plutarque, y attirait encore, autour de sa chaire, quelques auditeurs charmés. Mais Synésius avait entendu, à Alexandrie, une éloquence inoubliable. Asclépigénie ne put effacer de son esprit l'image d'Hypatie.

De retour à Gyrène, il y reprit sa vie paisible, silencieuse et cachée. Retiré à la campagne, il y partageait ses heures entre les travaux de l'agriculture, la chasse, et la composi-

(1) Lettre 13.

CIIAPITHE PUEMIEH

tion de son poème des Cynégétiques^ dont nous ne connaissons que le nom. « Mes mains, dcrit-il lui-même, sont plus occupées à manier les boches et les épieus qu'à tenir la plume (1). » Cette existence de solitude et de travail champêtre ne l'empêchait point de s'intéresser, aussi vivement que tout autre, aux maux qui désolaient sa patrie. Cyrène, et la Cyrénaïque tout entière, étaient la proie des plus terribles calamités. Des tremblements de terre avaient dépeuplé et ruiné la région, des nuées de sauterelles avaient ravagé et dévoré les moissons. Les Barbares continuaient cette œuvre de dévastation et de mort : ils envahissaient les campagnes, menaçaient les villes, massacraient les habitants. Epuisée, la province se tourna vers l'empereur. Synésius fut chargé de porter à Arcadius les plaintes et les suppliques de la malheureuse contrée, qui demandait du secours contre les Barbares et l'exemption des impôts.

Synésius partit en 397. Sa mission dura trois ans. Ses efforts se heurtèrent à l'indifférence, à l'entêtement, à l'insouciance de la cour de Constantinople. Il attendit sans découragement l'heure d'être admis en présence de l'empereur. Le discours qu'il lui adressa alors est un grand exemple de courage et d'éloquence. Il est fort probable cependant que ce discours ne fut point tel qu'il nous est parvenu. On conçoit mal de telles hardiesses dans la bouche d'un suppliant, et Synésius dut sans doute corriger et rédiger plus tard le texte transformé que nous possédons (2). Il n'en reste pas moins vrai que les fortes idées qui composent ce discours furent, même en termes atténués, l'inspiration qui guida sa parole en présence du prince. Les conseils mesurés et sages qu'il donne, les inquiétudes qu'il exprime

(1) Éloge de la calvitie^ 4.

(2) M. Druon {Études sur la vie et les œuvres de Synésius^ p. 23 et 134) admet que le discours de Synésius fut prononcé tel que nous le connaissons. M. Aube (Nouvelle Dibliograjjhie générale^ art. Synésius) est d'un avis contraire : « La brutale franchise dont Synésius se targue, et qu'il pousse en eflet jusqu'aux dernières limites, la satire directe qu'il fait des mœurs, des hommes et des choses de la cour, les leçons impertinentes qu'il donne au prince et à ses ministres, tout prouve que ce morceau fut écrit après coup. Il n'aurait pas sollicité et attendu trois ans une audience pour compromettre à la fin, parla rudesse de son langage, le succès de son ambassade; et Arcadius n'eut pas manqué de punir un orateur insolent, au lieu de le récompenser comme il le fit, par le privilège de l'exemption des fonctions et des charges curiales. »

sur le nombre croissant des troupes étrangères mises au service de l'Empire, le large tableau qu'il trace des devoirs et des charges de la royauté, forment un ensemble admirable de pénétration et de sagesse.

En 400, Synésius revint à Cyrène. La ville était plus que jamais menacée par les incursions des Barbares. Synésius organisa contre eux une résistance énergique, une sorte de campagne militaire qu'il dut recommencer à plusieurs reprises, et dans laquelle les citoyens de Cyrène se groupaient autour de lui comme autour de leur chef naturel. Les bandes dispersées, Synésius reprit sa vie campagnarde et ses habitudes de laborieux silence. Dans cette retraite qu'il chérissait, il composa, à cette époque de sa vie, quelquesuns de ses principaux ouvrages, Y Eloge de la Calvitie^ V Egyptien, et termina les Cynégétiques.

Peu après, vers 403, Synésius reprenait le chemin d'Alexandrie; il y revoyait Hypatie, et, durant les deux années qu'il passa alors dans cette ville, il composa deux autres traités : Dion., et le Traité des Songes, profondément imprégnés, tous deux, des influences de la philosophie néoplatonicienne.

C'est à ce moment de sa vie qu'il faut placer son mariage. Théophile, patriarche d'Alexandrie, le maria lui-même (1), et on en peut conclure, sans trop d'invraisemblance, que l'épouse de Synésius était chrétienne. Le rôle qu'elle joua dans la vie du philosophe est mal connu. On sait seulement que Synésius avait pour elle une vénération et un amour que rien ne put ébranler, et dont quelques passages de ses hymnes et de ses lettres (2) nous offrent une éloquente expression.

Quand il rentra à Cyrène, en 405, il se trouva en présence d'une nouvelle invasion barbare. Une fois encore, il se mit à la tête des défenseurs de la ville et les encouragea de sa parole et de son exemple. Ses efforts ne furent point perdus. Cyrène résista: les Barbares, lassés, abandonnèrent un siège inutile. Mais, dès ce moment, la vie de Synésius n'était plus cette (( fête sans tumulte » qui s'était écoulée de 400 à 403,

(1) Lettre 110.

(2) Hymne Ylïl, lettre 110.

G CIIAPITKE PHEMIEK

SOUS les ombrages de ses domaines (1). IMus de longues conlemplations astronomiques, plus de recherches physiques, plus de méditations philosoptiiques ; ni les lois des astres, ni les charmes de la métaphysique ne pouvaient désormais lui faire oublier les préoccupations terribles qui assiégeaient sa vie. Durant quatre années, de 405 à 409, il mena, contre les Barbares, une lutte permanente, où les périodes de repos étaient rares et brèves, où le danger se multipliait et s'aggravait chaque jour. Il se désignait ainsi lui-même, par son courage, sa sollicitude, son infatigable ardeur, à Fadmiration de cette Cyrénaïque, qui ne connaissait plus de tels exemples.

Cette admiration populaire le porta, en 409, au siège épiscopal de Ptolémaïs. Il n'était point chrétien (2); mais le peuple voyait en lui la hauteur de sa pensée, la noblesse de son caractère, la pureté de sa vie ; il honorait en lui un des plus illustres citoyens de Cyrône, auquel sa richesse et son crédit donnaient une puissante autorité morale. Ce fut donc par un élan spontané et naturel, par une sorte de reconnaissance publique, que Synésius se trouva poussé vers une charge dont il ne voulait point. D'autre part, Synésius était, pour le christianisme, une recrue incomparable, dont les évêques chrétiens n'ignoraient point la valeur. Ils s'employèrent avec une ténacité inépuisable à amener à eux ce brillant esprit dont la gloire commençait à se répandre dans l'Empire. Ce furent des négociations pressantes, qui remplirent plusieurs années, et, au total, demeurèrent vaines. La philosophie souriante de Synésius écartait ces assauts redoublés, et, bien qu'il fût doux à toutes les formes de la piété humaine, il ne pouvait se résoudre à accepter des dogmes qui faisaient violence à sa raison.

Il résista avec force aux sollicitations de tout un peuple. Il invoqua successivement les prétextes les plus divers. Il ne croyait point à la résurrection (3). Il se refusait à se séparer

(1) « Loin du tumulte des affaires, ma vie tout entière a été comme une fête perpétuelle » (Dans la traduction de M. Druon, Conh-e Andronicus, 4; dans les anciennes éditions, lettre 57).

(2) Photius, Mi/riobiblon, XXVI; Evagrius, Ilist. eccL, I, 15.

(3) Lettre 110. Notons seulement pour mémoire, Fopinion, d'ailleurs tout à fait isolée, de JJaronius, qui croit voir ici un stratagème de Synésius pour écarter de lui, par ce moyen, le fardeau de Tépiscopat (Baronius, A?in., tome V).

de sa femme : « Dieu lui-même, dit-il, la loi, et la main de Théophile m'ont donné une épouse. Je déclare, j'affirme que je ne veux ni me séparer d'elle, ni vivre furtivement avec elle, comme un adultère ; je désire et je souhaite, au contraire, en avoir de beaux et nombreux enfants (1). » Il invoquait ses goûts, qui ne le portaient point aux travaux apostoliques : (( Songe donc, écrit-il à son frère, que tout mon temps se partage entre le plaisir et l'étude. Quand j'étudie, surtout les choses du ciel, je me retire en moi; dans le plaisir, au contraire, je suis le plus sociable des hommes. Mais un évêque doit être un homme de Dieu, inflexiblement étranger à tout plaisir; entouré de mille regards qui surveillent sa vie, il s'occupe des choses célestes, non pour lui, mais pour les autres, puisqu'il est le docteur de la loi et doit parler comme elle (2). ))

Mais la voix publique, qui demandait la consécration de Synésius, ne s'arrêtait point à des arguments théologiques ; ce qu'elle réclamait, ce qu'elle voulait, dans Synésius, c'était, plutôt qu'un évêque orthodoxe, un pasteur qui fût à la fois un guide sincère, dévoué et bon, et un défenseur attentif et courageux. Les preuves qu'il avait données de sa sollicitude et de sa vaillance semblaient le désigner naturellement pour cette charge redoutable. D'ailleurs, dans la masse populaire, les luttes dogmatiques, les discussions ecclésiastiques, n'avaient en somme qu'un vague écho. Les querelles d'évêques ne dépassaient guère les limites des conciles, et ne produisaient dans la foule des croyants que des remous éphémères et indécis. Le dogme n'était point encore l'essentiel de la croyance. Le christianisme n'était alors, pour beaucoup, qu'un ensemble de tendances sociales, que quatre siècles de batailles vaines n'avaient pu tout à fait définir et préciser. Le scepticisme de Synésius n'était donc point, aux yeux du peuple, un obstacle insurmontable, et dire, avec M. Druon, que la voix des fidèles ne l'eut pas désigné s'il n'eût pas déjà embrassé la foi chrétienne (3), c'est commettre à la fois une erreur de fait et un anachronisme historique, en transposant

(1) Lettre 110.

(2) Lettre 110.

(3) Druon, Etudes sur la vie et les œuvres de Synésius, p. 38.

CIIAPITHK PHEMIEi;

dans un siècle tumullueux, où tout se mêle et s'agite confusément, un état moral et une conscience chrétienne qui n'apparaîtront que beaucoup plus tard. Synésius lui-môme cachait mal son dédain des querelles théologiques, qui divisaient les plus illustres évoques d'Orient. La philosophie de Platon et les leçons d'Dypatie l'avaient habitué à d'autres hauteurs, et le byzantinisme étroit de ces disputes assourdissantes n'était pas fait pour amener aux nouvelles formes religieuses un esprit que son éducation et ses goûts avaient disposé à une large tolérance.

La conquête de Synésius fut longue et difficile. Les instances du patriarche d'Alexandrie le décidèrent. Sans abandonner ni sa femme ni ses opinions philosophiques, il devint évêque de Ptolémaïs. Les mêmes études qui avaient charmé les méditations de sa jeunesse et de son âge mûr, les mêmes problèmes métaphysiques et astronomiques, les mêmes préoccupations littéraires, les mêmes travaux poétiques, continuèrent de remplir sa vie. Il n'y eut rien de changé dans son existence ni dans ses habitudes spirituelles, et, détaché des soucis politiques comme des controverses religieuses, il continua de méditer et d'écrire, et de répandre autour de lui cette mansuétude native que l'Evangile ne lui avait point enseignée.

Reçut-il le baptême ? On ne sait. L'opinion de Holstenius, fondée sur l'autorité de Photius et d'Evagrius (1), est qu'il fut baptisé au moment même de sa consécration épiscopale. Mais le fait reste douteux, si l'on se rapporte aux Hymnes mêmes du glorieux évêque, où il demande à Dieu de le marquer de son signe, c'est-à-dire de lui accorder le baptême (2). Déjà vieux, il ne varia plus, et si, dès ce moment, il accepta les formules chrétiennes, ces formules ne couvrirent jamais qu'une foi vacillante, indécise et troublée.

Ce qu'il considérait, dans l'épiscopat, c'était moins l'autorité morale qu'il y pouvait recueillir que le bien qu'il lui permettait d'accomplir. Toute idée de pouvoir politique, tout désir de domination et de prosélytisme violent, demeurait absent de sa pensée. Il faut rappeler, à ce sujet, de

(1) Uist. eccL, I, 15.

(2) Hymne m.

grandes et hautes paroles qui sont comme une réponse indirecte aux agissements belliqueux des prélats qui bouleversaient l'empire par leurs expéditions militaires contre les dernières ruines du paganisme, par leurs intrigues à la cour impériale, et par leurs ambitions désordonnées.

« Autrefois, dit-il, les mêmes hommes étaient à la fois prêtres et juges. Les Egyptiens et les Hébreux furent longtemps gouvernés par les prêtres ; mais comme l'œuvre divine s'accomplissait ainsi d'une manière tout humaine, Dieu sépara ces deux formes de l'autorité : l'une demeura religieuse, l'autre uniquement politique. Pourquoi essayezvous donc d'unir de nouveau ce que Dieu a séparé, en mettant dans les affaires, non pas l'ordre, mais le désordre ? Rien ne saurait être plus déplorable. Si vous avez besoin d'une protection, adressez-vous au juge, gardien des lois ; si vous avez besoin des choses de Dieu, adressez-vous au prêtre de votre ville. La contemplation est le seul devoir du prêtre qui ne prend pas faussement ce nom (1). »

Ces fortes maximes tombaient dans le vide. Elles étaient impuissantes à apaiser les luttes qui déchiraient l'Eglise, à ramener dans ce monde agité la grande sérénité de la philosophie et de la méditation. Elles n'étaient d'ailleurs point incompatibles, aux yeux de Synésius, avec une ferme autorité, avec une vigoureuse défense des intérêts de son troupeau. Il le montra bien, quand Andronicus, gouverneur de la Cyrénaïque, déploya, sur les ruines de cette riche province, sa cupidité et sa cruauté, faisant périr dans les tortures, dans des supplices inconnus du monde grec, les citoyens les plus illustres et les plus vénérés. Synésius se leva alors. Il prit en mains la cause des opprimés, qui était en même temps celle de la Cyrénaïque tout entière. Comme ses conseils et ses prières demeuraient vains, il frappa le gouverneur d'une sorte d'excommunication qui avait sur l'esprit des foules chrétiennes d'autant plus d'effet qu'elle venait d'un homme respecté et admiré dé tous. Le concile qu'il assembla à Ptolémaïs se termina par cette sentence terrible :

<c L'Eglise de Ptolémaïs adresse à toutes les Eglises de la terre, ses sœurs, le décret suivant : qu'Andronicus, Thoas et

(1) Contre Andronicus, 9 (dans les anciennes éditions, lettre 58).

10 cnAiMii'.i': im;kmii:i;

leurs complices ne trouvent aucun temple ouverl ; que toutes les demeures sacrées, tous les lieux saints J(;ur soient fermés. Le démon n'a point de place dans le paradis: s'il y entre furtivement, on l'en chasse. Je prescris donc aux simples citoyens et aux magistrats de ne point partager avec eux le môme toit ni la môme table ; je le prescris surtout aux prôtres, qui devront ne point les saluer pendant leur vie, ni leur accorder après la mort les honneurs de la sépulture. Si quelqu'un méprise notre Eglise particulière, à cause du peu d'importance de la ville, et recueille ceux qu'elle excommunie, comme s'il était dispensé de lui obéir parce qu'elle est pauvre, qu'il sache que c'est diviser l'Eglise, une, d'après la volonté du Christ. Quel qu'il soit, lévite, prêtre ou évoque, nous le mettrons au rang d'Andronicus, nous ne lui donnerons point la main, nous ne mangerons point à la même table, bien loin de nous associer dans la célébration des saints mystères à quiconque aura pris le parti d'Andronicus ou de Thoas (1). »

La formule de cette condamnation rappelle étrangement les formules antiques qui vouaient, dans la Grèce, les coupables aux dieux vengeurs, et Synésius dut se souvenir de cette forme redoutable d'exécration qui séparait de la communauté des hommes celui qui en était l'objet.

Cette mesure solennelle eutson effet. Andronicus, disgracié, fut réduit à implorer la protection de l'évêque contre la fureur de la foule. Synésius, dont le cœur était bon et ne savait point se souvenir des maux passés, défendit Andronicus contre la vengeance de ses victimes.

Mais la disparition d'un préfet tyrannique 'et prévaricateur ne suffisait plus à ramener la paix et la prospérité dans la province désolée. Une nouvelle invasion de Barbares menaçait cette terre malheureuse. Leurs incursions ne se ralentissaient pas, malgré la résistance énergique dont la Pentapole avait donné l'exemple. La dévastation des campagnes s'étendait peu à peu jusqu'aux portes des villes, et refoulait vers quelques centres les paysans affolés. Synésius nous a laissé un saisissant tableau. (2) de ces peuplades où les

(1) Contre Andronicus, xiv.

(2) Calastasell, 2-;{.

hommes et les femmes étaient également armés, qui, sur leur passage, massacraient les êtres vivants, incendiaient les villages et les moissons, et n'épargnaient que les enfants, afin de les élever et de les enrôler. Tout ce qui subsistait encore des monuments de Fart grec, tout ce que le génie hellénique avait réalisé, tous les souvenirs des âges glorieux, s'effondrèrent, disparurent dans la tempête.

Les plaintes de Synésius s'élevèrent sur cette désolation avec une douleur inexprimable :

« Malheureuse Ptolémaïs, dont j'aurai été le dernier ôvêque! Je ne puis en dire davantage; les sanglots étouffent ma voix!... Combien de temps encore me tiendrai-je debout sur les remparts et défendrai-je les passages de nos tours ? Je suis vaincu par les veilles, par la fatigue de placer des sentinelles nocturnes, pour garder à mon tour ceux qui me gardent moi-même. Moi qui souvent passais les nuits sans sommeil pour épier les cours des astres, je suis accablé de ces veilles pour nous défendre des incursions ennemies. Nous dormons à peine quelques moments mesurés par la clepsydre ; ma part de repos m'est enlevée par le cri d'alerte; et si je ferme les yeux^ que de rêves affreux où me jettent les pensées du jour! Nous sommes en fuite, pris, blessés, chargés de chaînes, vendus en esclavage !... Cependant je resterai à mon poste, dans l'église ; je placerai devant moi les vases sacrés, j'embrasserai les colonnes du sanctuaire qui soutiennent la table sainte; j'y resterai vivant, j'y tomberai mort. Je suis ministre de Dieu, et peut-être faut-il que je lui fasse le sacrifice de ma vie (1) ! »

Une fois encore, le courage de Synésius fut l'instrument du salut. La même énergie qu'il avait déployée pour sauver Cyrène, il la déploya pour repousser les Barbares qui assiégeaient Ptolémaïs. Autour de lui, les habitants se reprenaient à espérer, s'excitaient à sa vue, s'enthousiasmaient à son contact. Dans un suprême effort, Ptolémaïs se délivra. Les Barbares durent renoncer à cette proie magnifique. Mais ils ravagèrent les terres voisines, accumulèrent les ruines, et désolèrent pour jamais cette vaste province. L'anéantissement méthodique de la civilisation et du génie bel-

(1) Catastase II, 3-6.

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