‹ Etude sur les hymnes de Synésius de CyrèneChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE II Les éléments et la formation de Fœuvre poétique · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Les éléments et la formation de Fœuvre poétique

La biographie de Synésius n'est point inutile à l'étude de ses œuvres poétiques. Les événements de sa vie ont joué, chez ce poète, un rôle prédominant. Ce sont eux qui, dans une large mesure, dévoilent, expliquent, coordonnent les tendances et les conceptions diverses qui ont dirigé et déterminé le labeur de ce génie mobile et varié. Plus que tout autre, Synésius ressentait l'impression violente des faits ; sa longue correspondance nous montre un homme incertain, sincère et faible, livré sans résistance et sans volonté à tous les caprices de la destinée. 11 nous aura suffi de tracer à grands traits le tableau de cette vie toute consacrée à la culture de la philosophie, à l'amour de la justice et de la science, pour voir apparaître, l'un après l'autre, les mobiles qui l'ont conduite, l'inspiration qui a enfanté l'œuvre, et les caractères distinctifs qui l'ont marquée à jamais. La poésie de Synésius en sortira comme une conséquence naturelle : elle s'expliquera par le tempérament, par l'éducation, par la nature spirituelle de Synésius, qui trouvera en elle l'expression la plus haute de son effort. Au milieu de cette œuvre multiple et diverse, quelques clartés nous guideront aisément : en mesurant la part exacte qui fut faite, par Synésius, à chacune de ses études favorites, nous les verrons se combiner proportionnellement dans ces Hymnes où le grand évêque a mis toute sa foi et tout son cœur.

On peut ramener à deux sources principales les penchants de cette intelligence féconde : la philosophie et la science. Curieux de tout, passionné de tout, il s'est livré à toutes les recherches qui sollicitaient sa pensée; mais, dans cet innombrable labeur, c'est à ces deux inspirations maîtresses qu'il revient sans lassitude.

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Philosophe, il le fut par son éducation, par hjs len<lances méditatives de sa nature, par toutes les séductions que pouvait exercer sur ce dernier Hellène la forte morale de Platon. La philosophie charme sa solitude et exerce son esprit ; c'est, pour lui, une hahitude heureuse oii il entretient la vigueur et la logique de sa raison. Il la place à la base de sa vie ; elle devient la cause déterminante de ses actes et de ses projets; elle coule à pleins bords dans chaque page de son œuvre. On se représente sans trop de peine les longues rêveries philosophiques qui remplissaient les journées de ce sage, dans son ermitage délicieux. Dans le décor champêtre qui isolait son âme de tous les tumultes de la vie, il se nourrissait silencieusement de la pensée d'Epicure et de Platon. C'était en quelque sorte les limites de sa vie morale, les limites où il s'enfermait avec tant de rigueur qu'il n'en voulut jamais franchir le cercle sacré. Peut-on s'étonner qu'une telle habitude de l'esprit ait constitué en lui un élément profond, dont les traces demeurent ineffaçables? Les hymnes de Synésius, que beaucoup d'années séparent de cet âge d'éducation philosophique, en portent l'empreinte évidente, et l'enthousiasme du néophyte chrétien ne parvient qu'à modifier les formes extérieures d'une inspiration immuable. Cette philosophie néo-platonicienne circule dans ses Hymnes avec autant de force que dans ce traité de la Providence^ qui demeure la plus vivante traduction d'une métaphysique antique. C'est la sagesse hellénique qui ressuscite et qui reparait :

" Que j'aie pour compagne la sagesse : précieuse dans le jeune âge, précieuse dans les vieux ans, elle l'emporte sur la richesse. La sagesse, en souriant, me fera supporter aisément la pauvreté, inaccessible aux amers soucis de la vie. Puissé-je seulement avoir assez pour n'aller rien demander à la chaumière du voisin, pour n'être pas courbé, dans la détresse, sous le poids des cruelles inquiétudes.

(( Ecoute le chant de la cigale qui boit la rosée du matin. Voici que les cordes de ma lyre retentissent d'elles-mêmes. Autour de moi vole une voix divine : quel chant va donc enfanter en moi la céleste parole ? (1) »

(1) Uipnne I. Cette citation, comme celles qui suivent, est empruntée à la traduction de M. Druon (1878).

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C'est dans ce large fleuve que se retrempera cette muse affaiblie par les influences alexandrines. Elle remontera à ses sources pures, elle se dégagera par moments des oppressions qui l'environnent et qui Tétouffent. La philosophie, qui fut sa première nourriture, sera encore sa dernière inspiration.

Dans la pense'e de Synésius, la philosophie se se'pare mal de la science. L'une et l'autre ne sont que les faces diverses d'une même vérité. C'est pourquoi, à côté de la philosophie, il a fait dans sa vie et dans ses travaux une large part à la science. De même, Hypatie enseigna à la fois, et l'une par l'autre, la philosophie et la géométrie. Synésius s'adonne à l'astronomie ; il observe le cours des astres ; il analyse les métaux, étudie le secret des corps, et prend place dans la longue liste des alchimistes de l'antiquité (1). En même temps qu'il se penche sur les livres de Platon, il surveille ses creusets, et détermine les lois naturelles avec la même passion qu'il apporte aux choses de la philosophie. Bien plus : la philosophie n'est à ses yeux qu'un corollaire de la pure science. Il met l'arithmétique et la géométrie à la base de tout effort intellectuel, comme une règle infaillible de vérité (2) ; ce sont elles qui engendrent l'astronomie, la philosophie, la théologie. Il n'est pas difficile de retrouver dans de telles conceptions l'enseignement de la philosophie d'Alexandrie. Les sciences occultes attirent Synésius et le captivent : il va de l'astronomie à l'astrologie, il interprète les songes, et poursuit infatigablement la recherche de la transmutation de la matière. C'est dans une de ses lettres à Hypatie (3) que l'on trouve la première indication que nous connaissions de l'aéromètre. Ses préoccupations scientifiques le tourmentent avec tant de violence, qu'en une nuit, « sur l'ordre reçu dans une vision», il écrit tout entier son Traité des Songes (4). Ainsi son ardeur de savant n'est pas inférieure à son amour de la philosophie. Toute sa vie et tout son génie se balancent entre ces deux grandes inspirations, qu'il finit par concevoir

(1) Berthelot, Introduction à Vétude de la chimie des anciens; Origines de l'Alcfiimie; Collection des anciens alchimistes grecs.

(2) A Pœonius, don d'un astrolabe, chap. 5.

(3) Lettre 52.

(4) Lettre 63.

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