CHAPITRE II
unies et confondues dans l'identité de leurs principes et de leurs fins.
Telles sont les deux grandes sources où Synésius puisera toute son œuvre, les deux traits dominants qui expliquent cette œuvre et en marquent révolution constante et logique. Ainsi façonné, ainsi enfermé en quelque sorte dans ses limites inébranlables, le caractère de Synésius s'illumine tout entier. Les divers actes de sa vie, son courage, son amour de la justice, son éloquence hautaine, dont aucune bassesse, aucune flatterie envers le pouvoir ne vient ternir la noble fierté, les conseils qu'il donne à l'empereur Arcadius, et que lui inspire une morale toute païenne, les inquiétudes qu'il exprime de voir les étrangers pénétrer dans l'Empire et y accaparer peu à peu les hautes fonctions, tout s'éclaire et s'enchaîne avec une vigoureuse netteté.
Avec la même logique, il aboutit à cette forme poétique, qui sera la dernière expression de son génie. Avec la même logique, il y transporte la double inspiration de toute sa vie, et ranime son mysticisme chrétien de toute la richesse de sa philosophie et de toute la précision de son esprit scientifique. Son tempérament l'y conduit sans effort. Doux, solitaire, rêveur, il aime la poésie de sa jeunesse, il la cultive, il s'y consacre avec passion.
C'était alors pour lui une sorte de distraction, une sorte d'exercice intellectuel, plutôt qu'une tâche profonde et réelle. Il s'amusait à ce jeu de rythmes et d'images, sans chercher à y enfermer une œuvre durable. Il se plaisait à imiter les anciens poètes et les auteurs contemporains, à reproduire leur style, leurs qualités et leurs défauts particuliers, et à tromper un public confiant (1). Ce n'était là sans doute qu'un passe-temps de jeune homme qui rappelle les joutes littéraires de la Rome impériale, mais, malgré les succès qu'il put obtenir, il ne faut point attacher d'importance à ces essais sans portée. M. Druon écrit : « Admettrons-nous facilement qu'il ait été l'égal de tous les poètes qu'il imitait? Ces improvisations littéraires, qu'on accueillait avec tant d'applaudissements, si elles nous étaient parvenues,
(1) Dion, cap. XXI.
LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DE l'œUVRE POÉTIQUE 17
auraient-elles servi beaucoup sa réputation? » (1) Evidemment non. On ne peut voir ici qu'une gymnastique littéraire-, destinée à étonner quelques auditeurs, etSynésius lui-même ne put jamais confondre la gloire avec le succès d'un jour dont on saluait ses lectures.
Mais, à côté de ces jeux poétiques, Synésius entreprenait de plus vastes et de plus hauts travaux. Outre quelques tragédies et comédies que nous ne connaissons que par l'allusion qui y est faite dans le Bion^ Synésius commençait un long ouvrage, les Cynégétiques, sorte de poème didactique sur la chasse, composé sans doute à l'imitation des Travaux d'Hésiode. Il en parle dans plusieurs de ses lettres (2), et ce fut pour lui l'objet d'un patient et minutieux labeur. Qu'était en réalité ce poème, dont le titre seul nous est resté et dont aucun auteur contemporain ne parait avoir gardé le souvenir? Synésius ne le dit pas. Nous savons seulement qu'il aimait beaucoup la chasse et qu'il y consacrait d'interminables loisirs. Dans son exil champêtre, son temps se partageait entre la méditation, l'agriculture et la chasse (3). 11 se trouvait donc naturellement porté à en célébrer les joies, les émotions^ les fatigues et les combats, à en formuler les règles, les principes et la conduite, et à consacrer à son exercice favori le même enthousiasme attentif que le poète ancien avait consacré aux paisibles soucis de l'agriculture. C'était en quelque sorte une inspiration permanente, aux péripéties quotidiennes, qui lui dictait ce premier ouvrage (4).
Les années qui suivirent furent moins fécondes. C'était le moment où des occupations plus graves l'absorbaient tout entier, où il se trouvait éloigné de ses travaux poétiques par la guerre et les malheurs. Mais quand le siège épiscopal de Ptolémaïs vint lui rendre une paix momentanée et tourner son âme vers les méditations religieuses, ce fut encore sous cette forme lyrique qu'il exprima les lamentations et les extases qui tourmentaient sa pensée. Jeté dans le courant
(1) Druon, Études sur la vie et les œuvres de Synésius, p. 103.
(2) Lettres 34 et 63.
(3) Éloge de la Calvitie, 4.
(4) En outre des Cynégétiques, il faut mentionner, pour être complet, une épigramme et deux fragments d'épigrammes, de Synésius, dans VAnthologia graeca de Jacob, tome II, p. 449.