‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 10 sur 32 · RATES · texte numérisé non relu

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fonctionnement de la nature, allant à cette investigation pleine de confiance en elle-même, ne se posant pas les questions de méthode, ne doutant pas de l’infaillibihité de ses facultés, partant pas du tout analytique, ignorant l’homme, ne se connaissant pas elle-même et ne se distinguant qu'à peine du monde sensible ; les questions troublantes de la responsabilité humaine et de la justice divine, des origines du mal et de la souffrance surgissant à l’horizon ; au milieu de ce chaos et de cet enfantement, des politiques et des sages formulant en de courts aphorismes l'expérience de leur vie, tel fut, semble-il, Ie milieu qui a formé notre poète religieux et philosophique.

ÉFUDE

PREMIER CHAPITRE De l’idée de la loi et de l’idée de Dieu

Le Grec, également épris de liberté et d'ordre, ne reconnaissait dans l’état que l’autorité des lois, autorité impersonnelle, qui n’est pas sujette aux variations de la volonté individuelle. Elle seule peut le garantir du despoüsme et assurer l’ordre dans la cité. Eschyle exprime en deux vers la sagesse politique de ses compatriotes : N’approuve pas une existence sans gouvernement, sans direction, et n’approuve pas non plus une vie d’esclave, une existence soumise à la volonté d’un seul (1). Mais la loi n'est pas seulement l'autorité suprême dans l'Etat, la garantie de l’ordre général plutôt que du droit individuel,

(1) Eum., 596-B98.

elle est aussi l’éducatrice des citoyens, Qu'on en juge par les pages du Criton, où Socrate fait protester les lois de la cité contre les propositions de fuite qu’on lui fait, En voici quelques phrases : « N'est-ce pas à nous que tu dois la naissance ? n'est-ce pasgràce à nous que ton père à épousé ta mère et t’a engendré. Nous t’avons fait naître, nous avons nourri et élevé, nous t’'avons donné une éducation, nous t’avons fait participer, toi et tous les autres citoyens, à tout ce que nous pouvions donner de meilleur (2). » C’est cette notion si grecque de la loi qui est au fond de la République de Platon. La loi c’est la grande ordonnatrice de la cité. A ce titre elle maintient,non-seulement l’ordre dans les pouvoirs publics, mais elle règle aussi tous les détails de la vie privée ; elle pénètre dans la famille ; elle est la norme absolue de la conduite. Quant au magistrat, sa seule fonction est d'appliquer la loi, sa volonté ne doit être que l'expression de la loi. Tels sont les magistrats que rêve Platon. C’est là lidéal politique qui répondait le mieux aux profonds besoins d'ordre et de liberté qui caractérisent l’Hellène.

L'idéal religieux des, Grecs ne diffère pas de leur idéal politique. L'univers devient la grande cité. Il a ses lois et ses magistrats comme la cité terrestre. Le Grec n’a voulu, ni au ciel ni sur la terre, le pouvoir irresponsable. Il répugnait au monothéisme aussi bien qu’à la monarchie absolue. Dans sa pensée, des lois éternelles régissent l’univers tout entier. Elles sont l’expression de l’ordre et dans le monde physique et dans le monde moral. Elles sont à la fois des lois de justice et deslois de la nature. Le Grec les appelle les lois non-écrites. Socrate dit à Hippias: « Tu

(1) Criton, 50 D, 51 C; comparez Répub., IV, 441.

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connais ce qu'on nomme les lois non-écrites, n'est-ce pas ? Oui, dit-il, ce code universel reconnu dans tous les pays (1).»

Quelques passages d’Eschyle expriment clairement la conception des véuux #yserra, Ainsi le chœur des Suppliantes répudie toute alliance avec les fils d'Egyptus, « car c’est une union défendue par la loi suprême » (2). Un mot inexplicable,si l’on ne se souvient pas qu’il s’agit d’une loi de l'univers, se trouve dans les Euménides. Le chœur des Erinnyes vient d’énumérer les malheurs qui frappent l’insolent qui voudrait s'élever au-dessus des conditions humaines. Il ajoute ces mots, garantie suprême de la réalité des châtiments: Cela demeure, c’est une loi immuable, pére: y#p (3). Les Suppliantes s’écrient: O dieux, ne permettez pas à ces jeunes gens d'accomplir leurs desseins et de me prendre en mariage contrairement à la loi suprème, rep isa (4), J’ajouteun autre passage quine laisse aucun doute sur la pensée d’Eschyle. Le-<hœur des Suppliantes termine une ode magnifique par cette réflexion : Car le respect que l’on doit avoir pour les parents est le troisième article inscrit dans les lois de la justice vénérable (5). Eschyle fait allusion à une idée que l’on dit de Pythagore et qu'Euripide exprime dans un fragment : Il y à trois vertus que l’on doit pratiquer: honorer les dieux, les parents qui vous ont donné la vieetles lois communes des Grecs (6). On différait sur les articles de ce code,

(1) Xenoph., Memor., IV, 4, 19.

(2) Suppl., 38

(3) Eum., 381.

(4) Suppl., 79.

(5) Suppl., 707-709.

(6) Antiope, fragm. 38; ef. Esch. Eum., 545-549.

mais tous en admettaient l'existence. On cite souvent ce vers de Pindare : La loi qui gouverne tous les mortels et les immortels, voue 0 mérruv Baoueïs (1). Est-il nécessaire de rappeler les belles paroles du chœur de l'Œdipe Roï (2), ou la fameuse protestation d’Antigone ? De tous ces passages 1l ressort qu'aux yeux du Grec, l'autorité suprême dans l’univers, c’est une loi primordiale.

Mais quels sont les termes qui désignent le code des lois de l’univers? Ce sont : Moïgx, Alox, n mencopivn, Aizn, Oépie, On aura une idée plus juste de la portée de chacun de ces mots dans la pensée de notre auteur, si l’on tient compte de deux faits importants. N'oublions pas d’abord que les Grecs n’ont jamais eu de clergé national, exerçant une influence prépondérante sur lopinon publique. Par conséquent, pas de dogmatique officielle chez eux. Les conceptions fondamentales de leur religion se sont spontanément développées ; elles ontsubiles libres inspirations des génies religieux aussi bien que l’influence des évènements ; aucune formule n’a entravé leur croissance. Rien ne serait plus erroné que de les traiter en dogmes, fixés par la tradition. Nous osons croire que c’est là le défaut des admirahles analyses du savant Nægelsbach (3). Les croyances des Grecs forment un organisme vivant où tout vibre, se meut, se transforme. Assurément elles ont chacune un sens central, permanent, mais les contours n’en sont pas du tout arrêtés. Les mêmes termes changent de sens selon les auteurs et selon les époques. Telle applicacation d’un mot se retrouve plus souvent à une époque

(4) Fragm, 146.

(3) Nachhomerische Theologie (141-151).

MONS Puu

religieuse qu'à une époque politique. Tel auteur affectionne un terme dans un sens particulier. Il faut tenir compte de ses habitudes d'esprit, de sa manière générale de juger les choses, de son caractère. Ainsi Hérodote, comme nous le verrons, se sert de Moera dans un sens que l’on rencontre moins souvent chez Eschyle. Il est bon de se rappeler que lélément accidentel, individuel, entre pour beaucoup dans la formation des notions fondamentales de la religion grecque, et par conséquent que les termes qui les désignent ont une grande élasticité. Il y a une autre considération qu'ilimportedenepas négliger.Les Grecs ontune tendance marquée àpersonnifier les notions les plus abstraites. 11 leur faut la chair et le sang. La loi universelle, qui est une des conceptions essentielles de leur religion, est en somme bien abstraite. Aussi les Hellènes n’ont pas manqué de la personnifier. Mais ne nous y trompons pas, et ne prenons pas la loi suprême pour quelque puissance divine, écrasant et les dieux et les hommes. Ii faut encore ici tenir compte des différences individuelles. Pindare personnifie plus qu'Eschyle. On le voit, rien de plus de délicat que de déterminer le sens exact de termes comme ceux de Moera, Aesa.

Le terme de prix, signifie au sens propre une portion, un lot ; il vient de la même racine que :époc, pépowos. On le retrouve au sens primitif dans ce vers des sept chefs :

ils ont pris, chacun, sa part des biens, époipécarro (1). De là ce mot vient à désigner la portion de bonheur ou de

malheur que lon à dans la vie, ainsi Xerxès s’écrie qu'ila eu un malheur terrible, oruyeäc poipac (2). C’est là un sens

(1) 907, cf. poipur luyovres ibidem, 947.

(2) Perses, 909.

courant du terme pps (1). On à bientôt étendu la signification de ces deux mots, et poïge el uépos désignent la condition la plus triste, la mort. Ainsi Cassandre s’écrie, en loulant aux pieds ses insignes de prophétesse : jele tuerai avant ma mort, rpo poipasräc êuñe (2). On parle aussi de la mort par don Xevotñpz uôgoy (3). De [à on en vint à désigner par pote ét aussi par les termes de péposs, de À rerpouéyn(uoiva), les évènements inévitables de la vie outre la mort, le sort auquel on ne peut échapper. Ainsi Etéocle dit d’un guerrier : qu’il veut bien faire l'expérience du sort qui l'attend dans le combat, éroropñou noise (4). C'est là le sens ordinaire de pépowos, Etéocle s’écrie: Vous n’en éviteriez pas plus facilement l'inévitable, ro pépruo (5). Le Grec exprime encore le même ordre de faits par le terme de ro rerpouévoy OÙ (le # rerpopéyn paige, Ces mots désignent tout simplement la série d'évènements qui constituent l’application des lois naturelles. (est la constatation des faits qui sont dans l’ordre des choses, que l'homme ne peut pas contrôler (6). Faut-il accuser Eschyle de fatalisme, comme on l’a fait, parce qu’il parle de ces circonstances qu'il faut bien accepter, malgré qu’on en ait ? Tout dépend de ce que l’on entendpar l’inévitable. Celui qui considère la destinée humaine comme déterminée dans sesmoindres détails, en un mot qui adonné à l’inévilable, au rè rerpouévor une portée universelle, est à juste titre fataliste. On aura bien de la peine à prouver que telle était la pensée d’Es-

(1) Ag, 1146.

(2) Ag., 1266.

(3) Sept Thèb., 199, ibidem 383, 490, 704.

(4) Sept Thèb., 506, ch Ag. 1451:

(5) Sept Thèb., 281, ibidem 263.

(6) Ag., 685 : mpovoicuot vou nerpouévou, CÊ. Pro, 519.

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chyle, ou même qu’il eût pareille conception sans trop se rendre compte de son caractère. Nous avons ici un exemple de ce que nous disions un peu plus haut. Le motgreec, qui n’a jamais reçu de signification officielle, se prête fort bien à des extensions ou à des limitations de sers." FMést livré à l'arbitraire. Ainsi l’un est porté plus que d’autres à envisager l’enchaïinement logique des circonstances ; frappé par cette considération, il oublie plus facilement l’homme. Il verra, si je puis ainsi dire, partout lererpouévor, l’inévitable. Un esprit religieux voit derrière les évènements l'agent divin, etlemmêmemot prend avec lui une toute autre portée. Enfin, un autre,considérant surtout ce que l’énergie humaine peut faire, rétrécira la sphère de l’inévitable. Dans sa pensée, l’homme se fait, en grande partie, sa destinée. Ainsi Hérodote, esprit pratique et observateur, aimant la symétrie des choses, voit dans l’histoire se dérouler, avec une précision presque mathématique, le plan universel; instinctivement il écarte linitiative humaine dont les mouvements inattendus dépareraient l’ensemble harmonieux du monde, et lorsque l’homme y mêle sa note discordante,il y a la jalousie divine, prête à le frapper. Aussi l'expression % rerpopén poipz à un Caractère sensiblement plus absolu chez cet auteur que chez Eschyle. « Dieu même », dit-il, «ne peut échapper à ce qui doit s’accomplir (1) ». Loxias lui-même ne peut pas sauver Crœsus de la ruine qui le menace. Il est vrai que l’on peut mettre en regard de ces passages le mot du Promethée: Zeus ne saurait échapper à la Moera inévitable. Mais c’est là un passage (rop isolé et qui tient trop

(1) Herod., I, c. 91.

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étroitement à la conception particulière de cette tragédie pour qu'il soit typique de la pensée de l’auteur.

Nous passons maintenant de ces sens courants de uuipz pour arriver à sa plus haute signification. La poige désigne la loi universelle qui maintient l’ordre dans le monde physique et dans le monde moral. De même les termes de Aîsa, de Aim et de @éque avec de lécères nuances. Quelques exemples mettront en pleine lumière la conception de la Moera. Ainsi les Erinnyes reprochent à Apollon d’avoir forcé le cours normal des choses en prolongeant la vie de certains hommes: Tu as diminué les anciennes Moerae contrairement à la loi des dieux, rapé vôu v (1). Nous avons déjà cité un texte où Æsa est employée exactement de la même manière, ra di, contrairement à la loi suprême (2). âin el @éux désignent plus particulièrement la loi morale, tout en désignant la loi universelle puisque, dans la conception grecque, la loi morale fait partie du code général des lois de l’univers (3). Mise s'emploie aussi dans le sens plus restreint de justice. Eschyle dit dans son langage figuré: La Moera aiguise, en vue d’un nouveau châtiment, la justice sur d’autres pierres (4), c’est-à-dire la loi éternelle va frapper d’autres coupables. Tels sont les termes qui désignent cette loi abstraite qui est Pautorité suprème dans l’univers, de même que la loi écrite est la régulatrice de la cité, Nous l’avons déjà dit, le Grec n'aime pas l’abstrait. Aussi Eschyle lui-même personnifie parfois les lois éternelles. Ainsi les Erinnyes appellent les

(1) Eum., 171.

(2) Suppl, 79.

(3) Ag. 1431, 1432.

(4) Ag., 1536, 1537.

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Moerae, sœurs par leur mère (1). De même 6x, mère de Prométhée (2). Il parle d’Æsa qui forge un glaive (3) Nous nous hâtons d'ajouter qu'Eschyle laisse à la Moera son caractère abstrait, de pure loi beaucoup plus que ne le fait Pindare. Celui-ci transforme les Moerae en de véritables divinités. Il leur assigne des fonctions spéciales comme aux autres dieux. Elles président aux naissances (4). Pindare avait l'esprit moins philosophique qu'Eschyle. Un dernier mot achève de caractériser les Moerae. C’est le mot #iy:. Dans son langage poétique Eschyle dit que les Moerae et les Erinnyes dirigent l’Ananke (5). Il est curieux de constater que ce n’est que dans le Prométhée que nous trouvons ce terme, appliqué aux lois universelles. Mais quoi, est-ce à dire qu'il s'agisse d’une nécessité absolue? Est-on fataliste parce que l’on croit les lois naturelles nécessaires, inévitables? La loi de l’ordre, de la Diké doit s’accomplir. Est-ce à dire que l’homme n’a pas la liberté de désobéir? Nous le verrons, telle n’est pas la pensée d’Eschyle. Il serait bon d’écarter ces mots de fatalisme, de destin, qui n’expriment pas la vraie conception grecque et d'appeler Se Moerae, les lois suprêmes de l’univers.

La loi universelle, avons-nous dit, est souveraine. On n’en appelle pas à une autorité supérieure. A ce titre les dieux doivent s’y conformer. Elle les domine. Ainsi les Choéphores s’écrient que «la divinité est retenue en sorte

(1) Eum., 961, ct. Eum., 724, Prom., 516.

(2) Prom., 209, 874, Eum.., 2

(3) Choeph., 647.

GRO ER OTENNS):

(5) Prom. 515, 105.

AD, 7: Pc

qu'elle ne vient pas en aide aux méchants, rpareirar ro Oeioy CE: Dans un autre passage, incertain, il est vrai, mais qui laisse percer la pensée de l’auteur, Eschyle subordonne les dieux à la loi (2). Les Erinnyes elles-mêmes reconnaissent l’autorité supérieure de la Moera. Cest d'elle qu’elles reçoivent leurs redoutables fonctions (3). Mais c’est dans le Prométhée qu'est affirmée le plus nettement la suprématie de la loi. Les dieux, jeunes encore, n’ont pas appris à s’effacer devant elle. L'univers va-t-il être livré à l’arbitraire, à des dieux despotes? Cela ne se peut pas. Prométhée, qui a le secret des choses, déclare que Zeus et les siens doivent reconnaitre les anciennes lois d'ordre, car ils ne peuvent rien contre elles. Ainsi Prométhée s’écrie : Zeus ne saurait échapper à ce qui a été déterminé par la loi (4). Il dit encore que Zeus qui a provoqué la malédiction redoutable de Cronos par ses actes audacieux ne peut en éviter les effets. « Il n’y a aucun des dieux », dit-il, « qui puisse lui indiquer un moyen d'échapper à ces malheurs excepté moi » (5). Le sujet de la trilogie des Prométhées obligeait le poète à mettre en reliefle caractère absolu des lois. Leur triomphe définitif, c’est le fond même du drame, triomphe qui se réalisera lorsque les dieux se réconcilieront avec Prométhée, fils de Thémis. La condition de l’ordre et de l'harmonie dans l’univers c’est la libre soumission des dieux aux lois éternelles. Voilà pourquoi Eschyle insiste tant, dans ce drame, sur la souveraineté

(1) Choéph., 957-959.

(2) Ag., 1026-1027.

(3) Eum., 334,335; cf. ibidem, 208; 391 : Heou0v pouporpavror. (4) Prom., 518.

(5) Prom., 913, 914.

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