‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 11 sur 32 · EF OVA RE · texte numérisé non relu

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des Moerae antiques. Dans ses autres pièces, où l’ordre s’est rétabli dans les hautes sphères du monde, parmi les dieux, le poète ne craint pas d’exalter ceux-ci; il se plait à montrer l'accord complet entre la loi éternelle et la volonté des dieux. Le sujet a changé. La lutte est descendue du ciel sur la terrè. L'ordre doit s’établir parmi les hommes comme il s’est établi jadis parmi les dieux. Aux mortels maintenant, à l'instar des Olympiens, d’accepter librement, #rep éviyens selon l'expression d’Eschyle, le règne de la loi. Jusqu'à ce que l’homme ait eu cette sagesse, ce sera l’anarchie, ce sera le châtiment. Le but de l’univers c’est l’accomplissement de la loi. En un mot nous concluons des textes que nous avons étudiés que, de même qu’il y a une loi dans la cité, il y a une loi dans J'univers. Elle est l'expression de l’ordre dans le monde physique et dans le monde moral. À ce titre, elle doit se réaliser parmi les dieux aussi bien que parmi les hommes. Le plan du monde se déroule dans la pensée d’Eschyle et, Comme nous le verrons ressortir de plus en plus clairement des textes de notre auteur, il s’accomplit par le libre concours des hommes et des dieux.

La loi est une abstraction. Elle est impuissante à se réaliser elle-même. C’est, pour ainsi dire, un éternel devenir. Notre auteur, mieux que Pindare et ses prédécesseurs, en a dégagé la notion de toutes les scories qui l’en-' veloppaient. On ne peut dire qu’il en ait fait une divinité. Elle conserve, dans sa pensée, son véritable caractère de loi. Il dégage, avec non moins de netteté, l'idée de Dieu, telle qu’on l’entrevoit confusément dans la tradition. Les dieux, ce sont les magistrats suprêmes de l'univers. Leur essence, c'est d'appliquer la loi. Par conséquent, pas de

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conflit possible entre eux et la loi éternelle. Au contraire ils se confondent dans une unité parfaite. Le code s’est incarné dans la personne du magistrat. La loi s'appelle, « loi des dieux », vuç8e&v. Un texte exprime nettement le rapport de la divinité aux lois. Les Choéphores s’écrient : O grandes Moerae, accomplissez, par Zeus, la justice (1). Les derniers vers des Euménides unissent les noms de Zeus et de Moera : Zeus qui voit tout et la Moera sont d’accord pour aider les citoyens de Pallas. Vous avez, dans ces deux passages, la loi qui ordonne et la divinité qui exécute.

Puisque les dieux appliquent la même loi, il y a, dans la pensée d'Eschyle, unité absolue de l’action des dieux dans le monde. Pas d'opposition, comme dans Homère, entre les diverses divinités. On ne voit point ici les dieux prenant parti pour les hommes, les uns contre les autres. Ils ont la sérénité inaltérable qui convient aux gardiens des lois. Eschyle a si visiblement le souci de rétablir l’harmonie dans le monde des dieux qu’il s'efforce d’atténuer les conflits divins de la légende. Rien de plus instructif, à cet égard, qu'une comparaison de la manière dont Eschyle et Euripide ont, chacun, envisagé la légende de l'avènement d’Apollon à Delphes (2). On racontait que Thémis, fille de Gê, avait été violemment expulsée de l’oracle par le nouveau dieu, Apollon. Eschyle s’efforce de faire disparaître le scandale de la légende. Il déclare qu'Apollon a succédé aux anciennes divinités sans choc, sans secousse. Pour marquer nettement son point de vue, il ajoute cette parole qui montre que c'était chez lui une

(1) Choéph., 306.

(2) Eum., 1-19; Eurip. Iph., en Taur. 1259-1283.

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opinion réfléchie : « Phoebe, autre fille de la Terre, remplaça sa mère avec son consentement et sans faire violence à qui que ce soit. Celle-ci donna l’oracle à Phoëbus comme cadeau de naissance. » Euripide, tout heureux d'exposer les luttes intestines des dieux de la légende et même de les ridiculiser (1), insiste sur le conflit qui éclata entre Apollon et Thémis. Loxias chasse l'antique divinité, Guy drevécours, [La Terre irritée envoie de mauvais présages. Zeus lui-même est forcé d'intervenir. Le dénouement de l’Orestie et probablement celui de la Prométhéide S’explique par la préoccupation constante du poëte, de voir (2) régner l'harmonie dans le monde des dieux. En voulonsnous une preuve intéressante, fournie par les textes mêmes? Voyons les dieux d'Eschyle, accomplissant tous la même fonction auguste, celle de châtier le coupable. N'est-ce: pas à Zeus qu'Oreste et Electre demandent la vengeance de leur père (2)? N'est-ce pas Apollon qui ordonne à Oreste de punir Egiste et Clytemnestre (3)? N'est-ce pas Athéné qui institue l’Aréopage el qui le préside? Artémis ne menace-t-elle pas la famille d'Agamemnon? Ne vengera-t-elle pas le sacrifice impie d’Iphigénie (4)? Oreste ne demande-t-i] pas justice à Gé et aux divinités chthoniennes (5)? Hades n’enregistre-t-il pas dans son esprit toutes les actions des hommes (6)? La Nuit elle-même enfante des divinités qui exigent le paiement

(1) ph. en Taur., 1274, 1276.

(2) Choëph., 380.

(3) Ibidem, 274.

(4) Ag., 135.

(5) Choëph., 399.

(6) Eum., 272.

de

de la dette du crime (1). Est-il nécessaire de rappeler les fonctions terribles de PAlastor et des Erinnyes ? Tous les dieux sont des justiciers. Ainsi, dans toute circonstance, dans toute action, il y a trois choses à considérer, la loi suprème, les dieux qui l’'appliquent, l’homme qui obéit ou désobéit à la loi. Deux vers prononcés par Clytemnestre expriment nettement ses rapports : Ma prévoyance, non vaincue par le sommeil, exécutera avec l’aide des dieux les arrêts de la justice (2).

(est surtout Zeus qui est l’expression la plus complète de l’idée de Dieu, chez notre auteur. À vrai dire, Zeus remplit les drames d’'Eschyle. Et même la tragédie des Suppliantes n’est qu’un long hymne en son honneur. C’est vers lui que monte un concert de prières. C’est avant tout à lui que les outragés, les malheureux s'adressent. Voici la fameuse invocation des Suppliantes : « Roi des rois, parmi les dieux bénis, le plus béni, puissance la plus efficace de toutes les puissances, bienheureux Zeus, écoutemoi et qu'ainsi soit-il (3) ». Zeus est supérieur à tous les autres dieux. Apollon reçoit de lui le don de prophétie (4). Zeus lâche les Erinnyes sur le transgresseur (5). Le chœur de l’Agamemnon s’écrie avec raison : que font les hommes sans l’aide de Zeus (6) ? J'ajoute quelques passages tirés

(1) Eur, 323...

(2) Ag., 912, 913.

(3) Suppl., 524-597, cf. Choéph., 784-788, Suppl. 810-824. Rien ne marque mieux l’universalité des fonctions de Zeus que la diversité de ses titres; il est Zebc Aidoinc. mpocirrop, yervértop, Éévroc, KAïproc, #Tngtoç, yboveos, etc.

(4) Eum., 17.

(5) Ag. 69, 748:

des Suppliantes, qui nous donnent une haute idée de Ja piété d’Eschyle et de la grandeur de sa conception de Zeus. Le chœur s’écrie : Zeus ne se tient pas assis sous l'empire d’un autre, moins puissant que des supérieurs. Il ne vénère pas d'en bas un despote trônant en haut. L'action suit de près sa parole pour exécuter les conseils de sa sagesse (1). Et encore ces paroles dignes des prophètes hébreux : « Il n’est pas aisé de connaitre la volonté de Zeus. Les mortels, doués de langage, dans l'incertitude de leur sort, la voient briller même dans leurs ténèbres. L'événement qui s’accomplit sur un signe de tête de Zeus, tombe d’aplomb et non, comme un lutteur battu, sur le dos. Car les desseins de son esprit sont comme les sentiers qui s'étendent obscurs et ombragés; ils sont impénétrables à l'œil. Il renverse de leurs ambitions, hautes comme des tours, les mortels misérables. 11 ne s’arme d'aucune puissance. Ses actes divins ne lui causent aucune fatigue. Cest assis, du haut de son saint trône, qu’il exécute néanmoins ses desseins (2). » Mais il semble qu'Eschyle n'ait pas trouvé dans ce titre de Zeus, qui rappelle encore irop le dieu-homme d'Homère, l'expression parfaite de sa conception de la divinité. Non seulement il se sert très souvent des termes plus généraux de + Deioy, de Ge, de ipwr, (3) mais il se demande, dans un passage remarquable, que] titre peut bien convenir au dieu suprême : « Zeus, quel qu’il soit, voilà le titre que je lui donne, si

(1) 595-600. J'ai conservé la traduction usuelle de foto, n’en trouvant pas de meilleure.

(3) Ag., 1498, Choéph., 60, etc.

cela lui plait d’être ainsi nommé. Après avoir pesé toutes les circonstances, je ne puis conjecturer dans tout ceci la présence d’un autre que Zeus, s’il faut vraiment décharger mon esprit du poids d'anxiété qui pèse inutilement sur lui. Oui, on ne parlera pas de celui (Uranus) qui était grand aux yeux des anciens. Il étalait sa violence irrésistible, mais il a existé. Celui qui est né après lui (Gronus), à trouvé son vainqueur. Mais l’homme qui, avec un cœur bien disposé, chante des hymnes de victoire en honneur de Zeus, sera tout à fait sage — de Zeus, dis-je, qui conduit les mortels dans les voies de la modération du cœur, lui qui fait de la souffrance un enseignement tout particulier (4) ». Peut-on, à la lecture de ces passages et de bien d’autres que nous ne citons pas, méconnaitre un développement notable de l’idée de Dieu depuis Homère? Il y a de quoi donner l'illusion du monothéisme. Ils sont rares, dans la littérature grecque, les exemples d’une piété aussi profonde et, disons-le, d’un sentiment religieux aussi élevé. Socrate seul, croyonsnous, quelque bizarre que puisse paraitre ce rapprochement, a eu une intuition aussi juste de ce qu'est la providence divine (2).

Voilà ce qu'est Zeus. L’humanité resplendissante dont l'avait revêtu la légende, a disparu devant sa divinité. Il est maintenant, Zeus, le plus grand de tous, révrov péqisros Zeëc (3). Sa haute fonction c’est d'appliquer la loi. Sa volonté en est l’expression parfaite. Thémis appartient à

(1) Ag., 160-178.

(2) Mém., I, 1 Cap., surtout 19.

(3) Choéph., 245.

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Zeus (1). Diké est fille de Zeus (2). Les fonctions de Zeus et de Dikè se confondent. La loi c’est que l’homme apprenne l’obéissance par la souffrance (3). Zeus, est-dit dit, fait de la douleur un enseignement (4). L'application de la Moera, c’est la volonté suprême de Zeus — telle est la doctrine constante de notre auteur (5). Un passage des Suppliantes, parmi tant d’autres, précise très nettement les rôles respectifs de Zeus et de la loi dans l’économie du monde : Qu'ils vénèrent le grand Zeus, le très haut protecteur des Suppliantes, qui selon l’ancienne loi maintient l’ordre suprême ê roké viuo dev ôpôoï (6). Zeus a si bien concentré en lui la piété de son adorateur qu’il en a diminué le prestige des autres dieux. Nous ne retrouvons plus, excepté dans le Prométhée, les personnages de la légende, les charmants Olympiens aux passions si humaines de l’Iliade. Le polythéisme subsiste, mais épuré, moralisé, presque purgé de l’anthropomorphisme. La vraie divinité, c’est Zeus. À peine ose-t-on prononcer son nom !

Telle est la notion de Zeus dans les Suppliantes, l’Orestie, les Perses, les sept chefs devant Thèbes. Elle nous apparait tout autre dans le Prométhée. Dans les Suppliantes, nous avons un Zeus affranchi de l’anthropomorphisme, Ici c’est une divinité passionnée, mesquine, révoltante. Les dieux du Prométhée sont cruels: ils ne peuvent souffrir la bonté du Titan à l’égard des hommes. Voici les pa-

(1) Suppl., 360.

(2) Sept Th., 662.

(3) Ag., 249.

(4) Ag., 177.

(5) Suppl. 1048, 1049, ibidem 436, 437.

(6) Suppl., 671-673.

roles de Kratos au fils de Thémis, cloué sur le roc: «Il lui faut payer aux dieux la dette d’un pareil péché afin qu'il apprenne à supporter la domination de Zeus et à se défaire de son humeur bienveillante à l'égard des hommes » (1). La domination de Zeus, +iy Atèe rupawstda — mot qui revient si souvent dans ce drame — nous savons tout ce qu'il avait d’odieux pour les Athéniens qui avaient chassé les Pisistratides. Ces dieux ont une singulière idée de la Justice. Pour eux, aimer les hommes, c’est violer l’ordre de l'univers. Hephaestus dit à Prométhée : En donnant des privilèges aux hommes, tu as outrepassé la justice (2).

Ce dieu esclave accuse lui-même Zeus de tyrannie : Celui qui vient d'arriver au pouvoir est toujours violent (3). Kratos déclare que personne n’est libre, excepté Zeus (4). Les Océanides s’écrient : Zeus, illégalement, gouverne par de nouvelles lois, àferéx (5). Certes ce n’est pas le Zeus dont les Suppliantes disent qu’il gouverne selonles lois anciennes, rahaiou vouous. Au dire des Océanides le Zeus du Prométhée gouverne par des lois à lui, tdou véoue (6). C’est le propre du tyran que de mépriser l’ordre établi des choses. Ces texteslaissent-ilsaucun doute sur la pensée de l’auteur? N°y a-t-il pas dansle Prométhée une conception de Zeus toute différente de celle qui nous aravi dans les f'uppliantes et dans l’Orestie ? Peut-on prétendre, comme le fait un critique allemand, que la distinction n’est pas réelle, que le Zeus de notre auteur, est partout identique à lui-même,

(6) V. 404, cf. V. 189.

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enfin, que c’est un quasi-Jehovah (1). Mettez en regard de ce Zeus violent et arbitraire, le Titan. Sans lui Zeus eût, de sa foudre, mis en pièces les hommes (2). Un mot résume la belle œuvre du Prométhée et montre assez pour qui sont les sympathies de l’auteur. «Jai empêché, dit-il, les hommes de contempler sans cesse l’inévitable mort ». « Comment cela? » demandent les Océanides. « J'ai mis parmi eux les espérances qui voilent le regard (3). » Un dernier trait et celui-ci important. Le Titan est fils de Thémis ou Gê. C’est tout un (4). Il possède ainsi la connaissance des lois éternelles, des lois anciennes ; il connaît le plan de l'univers ; il sait ce que l’avenir réserve. Il est évident que dans la pensée de l’auteur, celui qui est dans l’ordre et qui doit par conséquent, triompher ce n’est pas Zeus, mais Prométhée.

Voilà une contradiction réelle qu’il s'agit d'expliquer. Et cela en nous tenant sur le terrain purement historique, en d’autres termes en cherchant la solution au sein même des conceptions religieuses de notre auteur. Dans la plupart des explications que l’on a données du Prométhée, on oublie l’acteur principal du drame, le protagoniste que lon ne voit pas, mais sans lequel la pièce n’a pas de sens, les lois éternelles, la Moera. Cest elle qui préoccupe visiblement la pensée de l’auteur. Il insiste, nous l’avons VU, dans le Prométhée, sur son caractère de nécessité. La loi doit s'appliquer de la manicre la plus absolue. Zeus lui-même ne peut échapper à l’ordre inévitable des choses,

(1) Chœæmann, Æschylos gefesselter Prometheus, p. 29. (2) V. 236.

aux lois qui harmonisent l’univers tout entier. Eh bien! le fond du drame, c’est la lutte de Zeus contre la loi. Il se révolte contre la Moera en s’attaquant à son représentant, Prométhée. Ne pensons pas, un instant, que Prométhée incarne en lui l'humanité. Le Titan n’est pas l’homme souffrant, luttant avec héroïsme à travers les siècles, contre toutes les fatalités de la vie. Ne faites pas d’Eschyle un prophète qui a eu, un jour, la vision lointaine, de l’apothéose de l’homme. Cest là une idée qui a pu séduire un Shelley, mais assurément ce n’est pas une conception qui ait jamais pu surgir dans le cerveau d'Eschyle. D'ailleurs, il est trop pieux pour glorifier l'homme ainsi. Tout autre est sa pensée. Prométhée, dans son drame comme dans la légende, est fils de Thémis et de Gé, qui est dépositaire des lois éternelles du monde. Elle lui communique la science de l'avenir. Prométée seul a la pleine conscience de la réalisation inévitable de la Moera. C’est lui qui la représente. D'autre part, Zeus s’insurge contre les lois de l’ordre et voilà pourquoi il torture le fils de Thémis. Car si Eschyle n’en a pas fait un révolté contre les lois éternelles, comment explique-t-on son insistance à répéter, par la bouche de presque tous les personnages de son drame, que Zeus cherche à gouverner par de nouvelles lois, à sa ouise, idote veu? Zeus n’est pas dans l’ordre. L’harmonie n'existe pas encore parmi les dieux. Eschyle est remonté jusqu’à ces époques reculées où, dans sa pensée, les lois éternelles s’imposaient peu à peu dans le monde des dieux, de même que, dans lOrestie, il nous la montre s'imposant parmi les hommes. L’issue d’un pareil duel, entre Zeus et le représentant des Moera n’est pas douteux. Prométhée

l'annonce. Un nouveau dieu succédera à Zeus. Périsse

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