‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Action des dieux dans le monde moral.

Comment les dieux appliquent-ils la loi dans Punivers? c'est Ja question qu'il nous faut maintenant aborder. Puisque notre but est de montrer le lien intime qui existe entre les idées religieuses et les idées moroles de notre auteur, nous ne parlerons pas de l’action des dieux dans le monde physique. Nous nous bornerons à exposer sa conception du gouvernement de l’homme par les dieux. Nous l'avons vu, l'essence de la divinilé, c’est d'appliquer la loi. Conception, celle-là, commune à tous les Grecs, conception toute républicaine, puisque les dieux jouent le même rôle dans univers que les magistrats dans là cité. Seulement, Eschvle, en faisant res-ortir si nettement la suprématie de la loi, a du même coup dégagé plus clairement qu’on ne l'avait fait jusqu'alors la notion de Dieu. Cette précision, que notre auteur à donnée à la conception grecque de la divinité, a mis pleinement en évidence la conséquence qu’elle impliquait : la justice absolue des dieux. Cest là la conclusion logique de ces deux prémisses que nous avons exposées dans notre premier chapitre, la notion de la loi et la notion de Dieu. Les dieux appliquent la loi suprême, en d’autres termes, ils identifient leur volonté avec la loi d'ordre et de justice. Hs ne peuvent donc faire le mal, commettre une injustice

sans s'imsurger contre la loi dont ils sont la garantie suprême. Un dieu injuste ne serait plus un dieu ; il n’aurait plus sa raison d’être, puisque les Grecs, et en particulier Eschyle, ne conçoivent la divinité qu'en tant qu’appliquant Ja loi universelle. Loin de nous de prétendre qu'Eschyle soit arrivé, par un syllogisme, à une conception de la Justice divine, affirmée par lui, comme nous le verrons, avec tant de rigueur. Nous n'avons pas toujours une conscience très claire du lien qui nous force à passer d’une conception à une autre. Nous ne disons que ceci : Eschyle, arrivant après le long travail d'épuration des conceptions religieuses que nous constatons au VIesiècle, a pu dégager, plus nettement qu’on ne l'avait encore fait, les idées de la loi et de Dieu. Tout naturellement, sans trop s’en rendre compte, il en est venu à affirmer ce qu’elles impliquaient si nécessairement, la justice absolue des dieux.

Je remarque une autre conséquence, impliquée dans la conception grecque de Dieu, telle qu’elle surgissait, enfin, de la confusion des légendes. Conséquence qui devait finir par éclater tôt ou tard et que nous voyons apparaitre, timidement, à l’insu du pieux Eschyle, dans ses tragédies. C’est l’élimination de l’anthropomorphisme, je ne dis pas du polythéisme. La justice absolue de la divinité n’implique pas son unité. Le grand conseil du monde peut être aussi juste qu'un seul souverain de l'univers. Si les philosophes ont repoussé le polythéisme, ce n’est pas parce qu'ils ont cru que le gouvernement du monde par plusieurs dieux ne pouvait être juste, c’est parce qu'ils ont cherché à expliquer la formation du monde au moyen d’un seul et même principe. Aussi ils ont trouvé absurde

la croyance populaire à une multitude de dieux. Il n’en est pas de même de l’anthropomorphisme. Si les dieux sont parfaitement justes, comment pouvons-nous leur prêter nos faiblesses et nos passions ? Comment pouvons-nous les humaniser ? Notre humanité peut-elle jamais servir de manteau royal à la Justice absolue? Eh bien! que dit l’histoire? Elle confirme à la lettre ces conclusions. C’est au nom de la morale que les philosophes, depuis Xénophane jusqu’à Platon, ont combattu les dieux d’Homère. Mais ne sortons pas de la sphère religieuse. Nous constatons dans ces deux siècles féconds qui ont précédé les guerres médiques, un double courant de pensée religieuse. L'un entraine l'élite des âmes, l’autre charrie la masse du peuple. Cest dans les hautes sphères de l'intelligence et de la piété que s’est opérée l’épuration progressive des idée religieuses de la Grèce qui atteignent, avec Eschyle, leur plein développement. C’est là que l’on affirme avec une insistance croissante la sainteté et la justice des dieux (1). L’anthropomorphisme d'Eschyle n'est-il pas bien pâle? Sont-ce là les dieux d'Homére? L’attitude est sévère, la conduite irréprochable. Voilà où on en était venu. L’anthropomorphisme se mourait à mesure que l'idée de Dieu s’épurait. D'autre part, tandis que les notions religieuses’ arrivaient, pour ainsi dire, à leur pleine croissance dans les âmes les plus élevées, elles avortaient, plantes rabougries, dans la conscience populaire. Et alors que voyons-nous? [ci plus la sainteté et la pureté de la divinité se voilent, en un mot, plus la religion s’étiole et devient une misérable superstition, plus l’anthropomor-

(1) Schmidt, Eth. der alten Gr., 1, p. 50-58.

Ne

phisme s’exagère (1). Quelques exemples mettront en pleine lumière le fait que nous signalons. Le fond obscur de la pensée populaire fera ressortir avec d'autant plus de vigueur la clarté sereine de celle de notre auteur. Ainsi, dans les premiers vers de l'Odyssée, Zeus se plaint que l’homme accuse les dieux de ses fautes et de ses malheurs. Le mot dont le poète se sert, xx4, nous dit M. Schmidt, signifie à la fois le mal moral et sa conséquence, la souffrance, les maux (2).

Dans les Troyennes d’Euripide, Hécube dit que l’on met toutes les folies sur le compte d’Aphrodite (3). Mais prenons quelques exemples dans Hérodote, cet écrivain si modéré, qui représente l'opinion courante, celle des honnètes gens de son temps. Que dit Solon à Crésus? «Tu me poses une question au sujet des affaires humaines, à moi qui sais que la divinité est d’une disposition tout à fait ombrageuse et d'humeur à troubler l’homme (4) ». Crésus dit à Adrastus qui lui à tué son fils : Tu n’es pas, toi seul, cause de ce malheur, mais c’est quelque dieu (5). Crésus, en descendant de son bûcher dit à son vainqueur Cyrus : C’est un dieu des Hellènes qui est cause de tout ceci. Il m'a poussé à faire la guerre (6). Artabane dit à Xerxès, et l’on ne peut douter que ce sage conseiller ne nous donne les idées de l'historien lui-même : Dieu,

nous ayant fait goûter des plaisirs de l'existence, se mon-

(1) Schmidt, I, p. 231-236.

(2) Schmidt, Eth. der alt. Gr. p. 232.

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