‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 14 sur 32 · IN PE · texte numérisé non relu

IN PE

tre, même en cela, jaloux (1). À d’autres moments l’excellent conteur reconnaît que c’est l’homme qui est coupable. Crésus, lorsqu'il reçoit la réponse de l’oracle de Delphes déclare que c’est sa faute et non celle du dieu (2). La voilà, la pensée populaire dans sa naïveté et dans ses fluctuations. Tantôt l'homme s’accuse lui-même, tantôt il impute tout le mal à la divinité. C’est qu’il était bien difficile de croire, sans fléchir, à la justice absolue des dieux, en présence de tant de faiis qui semblaient la démentir à chaque instant, et surtout en présence d’un anthropomorphisme exagéré qui avait complètement effacé le sens naturaliste des anciens mythes. Pourtant le Grec n’alla jamais jusqu’à concevoir un dieu du mal. Pas de Satan dans la religion grecque (3). Voilà où allait Ja pensée populaire et même celle d’honnêtes gens comme Hérodote. Aussi, comme nous le disions, à cet affaissement de la conscience religieuse, surtout à partir des guerres médiques, correspond lexpansion de l’anthbropomorphisme. On sait à quel degré de superstition abrutissante le peuple est tombé, même à Aihènes. Après Eschyle, l’idée de dieu, en dehors des philosophes et de quelques hommes comme Euripide, très cerlainement s’amoindrit. Eschyle, avons-nous dit, incarne en Jui les aspirations religieuses les plus pures de son pays. Îl est resté fidèle à sa conception de Dieu. La volonté des dieux et la réalisation de la loi sont identiques. Les dieux donc ne sont jamais arbitraires, injustes. Ils chätient l’impie, mais ils récompensent l'homme de bien.

(1) NII, 46.

(3) Revue de l'Histoire des religions, deuxième année, p. 336 article de M. Decharme.

ls —

C'est là leur conduite invariable. Parmi tant d’autres passages, en voici un qui ne laisse pas de doute sur la pensée de Pauteur. Nous choisissons, de préférence, les morceaux que nous citons dans les chœurs, puisque l’on s'accorde à y reconnaitre les idées personnelles du poète. Nous lisons ces paroles frappantes dans les Euménides : « Dieu préfère en tout la mesure. Il regarde avec défaveur tout excès. J'ajoute une parole qui s'accorde avec ce que je viens de dire. En vérité, Porgueil est fils de l’impiété. Mais lorsque l'esprit est sain, on a la prospérité que tous désirent et que tous demandent. Je te dis : ea toute circonstance, respecie l'autel de la justice. Ne le foule pas aux pieds, eu impie, par amour du gain. Car le châtiment t’atteindra. La fin sera celle que l’on a méritée. C’est pourquoi, que chacun donne la première place au respect qui est dû à ses parents et qu'il vénère l’hospitalité qui honore l'étranger. Celui qui, volontairement, sans contrainte, demeure juste, prospérera. Il ne périra jamais complètement. Mais je dis que laudacieux transgresseur qui, sans égard pour la loi de la justice, agit, sans règle, selon son caprice, sera bien forcé un Jour comme le nautonier, de carguer sa voile, une fois les vergues brisées, lorsque le malheur laura surpris. Et Jui, emporté dans un tourbillon inéluctable, crie aux dieux qui ne l’écoutent pas. La divinité se rit du malheureux imprudent lorsqu'elle le voit, contre son attente, faible et à la merci de ces calamités inextricables, et ne pouvant pas maintenir la tête au-dessus des flots. Le jour viendra où, heurtant son ancienrie prospérité sur le récif de la justice, il périra, corps et âme, sans qu’on le pleure (1) ». Le passage parait suf- (A) V. 529-565.

nn

fisamment concluant. Qu'il me soit pourtant permis de multiplier les exemples et de discuter la question à fond, car, comme le dit M. Decharme, « on a tort de parler de la puissance du destin et de son action fatale chez Eschyle; erreur tenace, accréditée, qui n’est pas encore détruite au- Jourd'hui (1) ». Voici encore un passage où l’auteur semble opposer son opinion au préjugé populaire : « On à dit que les dieux ne daignent pas se préoccuper des mortels qui ont foulé aux pieds la sainteté du mariage. Celui qui a dit cela, est impie. Il à été manifesté que les dieux s’occupent des mortels, même aux descendants de ceux sui, dans leur présomption, s’enflent d’orgueil plus qu’ils ne le devraient (2) ». Le chœur de l’Agamemnon s'’écrie : « La justice resplendit même dans les cases enfumées et honore l’homme droit. Mais, les yeux détournés, elle abandonne les palais plaqués d’or, mais où les mains sont impures, pour aller dans celles où est la piété. Elle ne vénère point la puissance de la richesse, frappée, fausse monnaie, à l'effigie &e la louange populaire (3) ». Le chœur des Suppliantes dit au roi d’Argos : « Si tu respectes les droits du suppliant, tu ne seras jamais dans le besoin (4) ». Pour l’encourager, le chœur lui dit encore : « Fais de la justice ton alliée; préfère ce qui estsaint aux yeux des dieux ()». Que l’on relise ces prières si ferventes que ce même chœur des Danaïdes adresse à Zeus. Elles en appellent à Sa Justice; illes protégera(6). Clytemnestre, elle-même, reconnaît

(1) Rev. des rel., article déjà cité, tome IV, p. 338.

(2) Ag., 369-375.

(3) Ibid., 713-780.

(4) Suppl., 362.

(5) Tbid., 395-396.

(6) Ibid., 77-85.

la justice supérieure des dieux et elle dit des vainqueurs de Troie : « S'ils vénèrent les dieux protecteurs de la cité, Je veux dire, ceux du pays conquis et leurs temples, on ne les reprendra pas, cux qui ont pris (1) ». Nous savons, en outre, que, dans la pensée d’Eschyle, la justice s’identiflait avec la piété, l’impiété avec l'injustice (2). Le chœur des Thébains, confiant dans la justice de Zeus, le supplie de permettre que la guerre se termine sans que la sainteté en souffre, c’est-à-dire, sans que les deux frères se battent (3). El que d’invocations passionnées adressées aux dieux pour que la justice se fasse! Assurément Eschyle ne doutait pas des dieux, de leur inaltérable fidélité aux lois éternelles. Cette foi est le nerf de ses drames. C'est elle qui soutient Oreste. C’est la Justice, dit-il quelque part, qui dirige mon bras. Le Zeus de notre auteur est incapable de souffrir aucune infraction aux lois de l’univers. If punit le meurtrier, l'orgueilleux, l’impie, l’adultère, le contempteur des droits de l'hospitalité. Ecoutez ces paroles que le chœur des Danaïdes adresse au roi d’Argos : « Aie égard à celui qui veille d'en haut, à celui qui protège les malheureux mortels, qui, dans l'attitude de suppliants devant d’autres hommes, n’obtiennent pas la justice qui leur est due. (4) » Que l’on parcoure l’Orestie, les Suppliantes, et l’on gianera, partout, de nombreux passages où le poète affirme que Zeus et les dieux en général, veillent sans relâche à l’accomplissement des lois éler-

(1) Ag., 337-340.

(2) Suppl., 403-404; dira pèv auroïc, oœux d'évvôunts, Cf pour l’usus loquendi, Eur. Oreste, 646,647 ri roude roû ruxov Gdinov tu map aov

(3) Sept Th., 161-162.

(4) Suppl., 281. &

nelles, à la réalisation de l’ordre dans le monde moral, de la justice (1).

d’insiste sur ce point parce que lon n’a pas toujours compris qu'Eschyle avait nettement dégagé la notion de Dieu des légendes traditionnelles et en avait tiré la conséquence immédiate : Ja justice immuable des dieux. Ainsi M. Alfred Maury nous dit : « Chez Eschyle, l’idée du destin apparait avec une force particulière. C’est une puissance invincible qui préside à toutes les révolutions du monde, aux grands succès, aux grands revers, changeant au gré d’un aveugle caprice ou d’une Justice sévère, le désespoir en joie et les lriomphes en désastres, répandant du haut du trône où elle règne despotiquement sur les hommes et même sur les dieux, les biens et les maux, les châtiments et les récompenses (2). Ai-je besoin d’une autre excuse pour poursuivre la défense de notre auteur el pour m'efforcer d'aller jusqu’au fond de tous les malentendus qui ont fait croire au soi-disant fatalisme d’'Eschyle? En ce moment je discute la question au point de vue de l’action des dieux. Est-elle toujours conforme aux lois universelles, à la justice ou bien est-elle parfois arbitraire ? Quelle mesure de liberté posséde l’homme en présence de la divinité, qui, sans se livrer à d’aveugles caprices, pourrait l’écraser par l'application rigoureuse des Jois, en un mot, quelle part de liberté reste t-il à l’homme dans le système de notre auteur, c’est là une question qui se po= sera à nous plus tard. Qu'il nous suffise en ce moment d'établir qu'il n’y a pas d’arbitraire dans l'action des

(1) CF. Ghoëph., 783813, ibid. 935-061, ibid. 61-65, ibid. 946, ibid. 18; Ag., 362-366, ibid. 700-707.

(2) Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce, vol. HT, p. 54.

dieux d'Eschyle. C’est surtout la conception du #dév « Haine qui peut nous donner le change. La retrouvons-nous chez Eschyle, telle qu’elle nous apparait chez des écrivains plus populaires, par exemple chez Hérodote? On sait que, d’après cet auteur, le 4%6vos dev ou, puisque nous ne pouvons traduire plus exactement, la jalousie des dieux, la plupart du temps, frappe l’homme, par le seul fait que sa fortune ou son bonheur dépassent une certaine moyenne, à lui permise. On connait l'épisode de Cléobis et de Biton qui succombent au plus beau moment de leur vie (1). Une conversation de Xerxès avec son oncle nous donne la conception de l’auteur dans sa forme la plus complète et la plus réfléchie. Artabane dit au roi que de même que la foudre frappe les arbres et les maisons les plus élevées, de même la divinité abat les plus puissants et les plus prospères. € Car, dit-il, le dieu a l’habitude de retrancher tout ce qui dépasse le niveau général (2). » Il suffit donc d'être très riche pour devenir l’objet de la jalousie des dieux. C’est là une conception qu'Eschyle a transformée. Il l’a rendue plus morale. Assurément, comme le fait remarquer M. Schmidt, les personnages des drames d’Eschyle expriment souvent la notion populaire de la jalousie des dieux, mais le poète en à une conception à lui, qui diffère sensiblement de celle d'Hérodote (3). L’historien insiste sur ce que nous pourrions appeler le côté objectif de la notion. Le seul trop-plein de richesse ou de bonne fortune attire le courroux divin. Le motif qui provoque le

Page 1