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chœur qui ne parle de ceux que le dieu a fauchés (1). » Il prononce ces quelques paroles que nous traduisons en entier : « Car l’armée des Perses est inabordable, et son peuple courageux. Mais quel mortel pourrait éviter les ruses décevantes de Dieu? Qui a le pied assez léger pour être sûrement maitre du bond qu’il fait? Car Até, faisant bon visage, en flatiant, attire l’homme dans les rets d’où aucun moriel ne saurait s'échapper et fuir. Car depuis longtemps un décret divin pèse sur les Perses et leur impose les guerres où l’on renverse les forteresses, les mélées, joie des chevaux, et l'assaut et la conquête des villes (2).
Voilà des expressions qui semblent dénoter une notion moins élevée de Dieu que celle que nous avons constatée dans les autres œuvres de notre auteur. On dirait le fatalisme de lOrient. Les divinités d’un monde inconnu auraient-elles séduit le poète? Nous ne le pensons pas. Remarquons d’abord qu’Eschyle a voulu imiter le langage et les mœurs des ennemis de sa patrie. Son style est émaillé d'expressions orientales. Xerxes est un homme égal aux dieux ; la reine-mére, c’est une splendeur égale aux regards des dieux (3). Elle est mère d’un dieu (4). Atossa s'exprime dans un langage imagé à l'excès (5). Le poète ridiculise volontiers les barbares. Le chœur, se jette la face contre la terre devant la reine. 11 n’ose pas faire à Darius le récit des évènements (6). La reine s’apitoie
(4) V. 161, cf. 649.
sur le délabrement des vêtements du roi (1). Le poète a voulu faire la caricature des barbares. Puisqu’il a emprunté leur langage et leurs mœurs pourquoi ne leur aurait-il pas aussi pris des expressions qui devaient être courantes parmi eux, expressions de désespoir, comme il convient à un troupeau d'esclaves (2). N'y avait-il pas une intention profondément ironique de la part de notre auteur, lorsqu'il fait dire et redire à ces Perses, à celte reine, à ce chœur, à ce roi lui-même, qu'ils étaient victimes de la cruauté des dieux? Montrer ses ennemis tésespérés, incapables de remonter à la vraie cause de leur défaite, quelle ironie et en même temps quel enseignement à donner à un peuple! Mais nous n’insistons pas sur ces suppositions. Le poète lui-même a pris soin de nous exprimer clairement sa pensée. Et d’abord le chœur ne reconnait-il pas que le vrai coupable, c'est Xerxes”? Il s’écrie « Xerxes nous a ruinés, Xerxes a follement agi en tout ceci, lorsqu'il a fait construire son pont de bateaux (3). » Le roi lui-même ne s’avoue-t-1l pas responsable de ces défaites lorsqu'il dit: « C’est moi, hélas ! malheureux et infortuné que je suis, qui ai causé cette ruine de ma race et de mon pays (4). Et encore: « Cette calamité me reviendra (5). » Mais c’est l'ombre de Darius qui nous révèle la vraie pensée de l’auteur. Dans toutes les tragédies d’'Eschyle, il y a un personnage qui
(4) V. 846 et sgq.
(2) V. 75, romavépuoy,
(3) V. 551 et sqq.
(5) V. 942. Traduction de Hermann, « nam hæc calamitas ad me
redit ut scilicet ad auctorem.
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semble plus particulièrement désigné pour livrer le mot de la situation, formuler la philosophie du drame. Dans l'Agamemnon c’est le cœur, dans les Euménices c’est Athéné, dans les Perses c’est Darius. La vérité, comme les oracles, surgira, avec lui, des entrailles de la terre, de Hadès même. Voici les propres paroles du roi: € Hélas! l’accomplissement des oracles n’a pas tardé. C'est sur la tête de mon fils que Zeus a fait retomber ia réalisation des prédictions. J'avais espéré que les dieux différeraient longtemps ce moment, mais lorsque soi-même on se précipite dans le mal, le dieu vous aide. Et maintenant c'est une vraie source de malheurs qui à jailli pour tous les nôtres. Mon fils, ne prévoyant pas ces choses, dans son orgueil de jeune homme, y a mis le comble. Il a voulu contenir, avec des chaines, comme lon contient un esclave, les flots de l’Hellespont sacré, le Bosphore, dis-je, détroit divin. Il a voulu dompter (1) ce bras de mer et en faire une vaste voie pour que la grande armée y passät, en le chargeant, comme d’un joug, des chaines forgées de ses pontons. Lui un mortel, il a pensé qu'il serait supérieur à tous et à Poseidon lui-même. N’était-ce point une maladie de l'esprit qui a saisi mon fils. Se peut-il autrement? (2). Et plus loin ne dit il pas de Cyrus «que dieu ne lui a pas été hostile parcequ’il a eu l'esprit sain (3). » Cest son fils qui, «par son ambition d’agir en jeune homme, vezypovei, a causé ce malheur (4). » Et quelle leçon
(1) Cf. Prom. 249 &iV69 éppipiapær, «on m'apprend l’ordre, l’obéissance ».
(2) V. 739 et sgq.
tire-t-il de ces événements? (est que celui qui n’est qu'un mortel ne doit pas entretenir des desseins trop ambitieux (1). « Apprenez à Xerxès », dit-il au chœur, « à cesser d’offenser Dieu par son orgueil violent et excessif:(2). Car Zeus, en magistrat sévère, s’
», S'applique à châtier les pensers démesurés (3). Ces passages nous semblent catégoriques. Nous remarquons, dès maintenant, quitte à discuter plus loin la question à fond, que notre auteur dit que la race de Xerxès est maudite. Un malheur devait la frapper un jour ou l’autre. Mais remarquez l’importante condition qu'il met à la réalisation des oracles. Aussi longtemps que des rois justes, un Cyrus, un Darius, sont sur le trône, la menace divine n’éclate pas ; mais, dit-il à plusieurs reprises, lorsqu'un roi comme Xerxès aux desseins ambitieux, à l’orgueil effréné, veut se hausser jusqu'à la divinité, — ne se faisat-il pas appeler un dieu et n'est-ce pas cette prétention qui révoltait le plus la conscience grecque? — et même lui être supérieur, puisqu'il veut jeter sur l’Hellespont sacré un immense pont de bateaux, lorsqu'enfin, il veut s’affranchir des lois éternelles, Dieu le frappe et le pousse lui-même à combler la mesure de ses fautes, il l’aide. C’est donc l’orgueil, ce sont les prétentions de ces rois qui se laissent donner le titre de « dieux », qu'Eschyle met surtout en relief. Un passage de l’Agamemnon montre combien le faste oriental le révoltait et même lui semblait criminel. C’est le roi qui reproche à Clytemnestre de faire ostentation de son luxe: « N’ouvre-pas la bouche pour () V. 820.
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m'adresser, comme ferait un barbare, des flatteries abjectes, et n’étend point ces tissus sur mon chemin, ce qui m'attirerait la jalousie divine. » (1) C’est l’orgueil démesuré de Xerxes que les dieux ont frappé, telle est la pensée qui ressort très nettement de cette tragédie. Il ne s’agit pas ici d’une divinité arbitraire, châtiant au gré de ses caprices mais de dieux, qui, en bons magistrats, appliquent fidèlement la loi souveraine. Partout, dans les Perses comme dans l’Orestie ou les Suppliantes, c’est la même notion de Dieu.
Un dernier point pour dissiper tout malentendu. M. Schmidt fait remarquer que la conception populaire de Dieu, qui impute à celui-ci indifféremment le mal et le bien, et peut-être, le plus souvent, le mal, a laissé son empreinte sur la langue (2). Nous avons ainsi, dans tous les auteurs, une foule d'expressions quisemblent contredire leur propre conception. Elles ont passé inaperçues. C’est là un usus loquendi dont il est bon de tenir compte. Nous pouvons glaner bon nombre de ces expressions chez Eschyle, surtout dans le dialogue où l’auteur se sert de la langue courante. Ainsi le messager dans l’'Agamemnon parle des artifices de Zeus, pnyavai Aus (3), le même personnage parle aussi d’une tempête soulevée par la colère des dieux, dæyives zéro (4), Nous retrouvons deux fois l'expression, tenter dieu, c’est-à-dire tenter la fortune, Juipovos reipästai (5), Clytemnestre dit que la nouvelle de la
(HV. 049:
(2) Eth. der alt. Griech, I, p.236.
(4) Ag. 635.
(3) Tbid., 1663, Choëéph., 518.
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prise d'Iium est exacte, pourvu que « dieu ne la trompe pas, » pñ Joxbaævro Geov (1). À propos du même événement, le chœur s’écrie : Ne serait-ce pas un mensonge des dieux, Betoy Y006? (2). L'expression dodiues, qu'on rencontre à chaque instant (3), contient l’idée dune action malfaisante des dieux. Nous trouvons dans les Perses l’expression, maux divins, c’est-à-dire envoyés par les dieux, daôve &yn (4). Le langage populaire a pénétré même dans les chœurs. Ainsi, on nous parle d’un dieu aux mauvaises intentions, x2409p076% daivoy (5). Nous disons : naître sous une heureuse étoile ; le Grec dit : naitre avec un dieu qui ne vous fait pas de mal, éorvet dxiuon vu (6). Ne cherchons pas dans de pareilles expressions la pensée de notre auteur. Elles n’entament en rien le fond de ses idées.
Nous pouvons donc conclure qu’Eschyle est resté fidèle à sa conception de la divinité et que les dieux n'existent, dans sa pensée, que pour appliquer la loi et la justice. Pourquoi donc en faire des divinités arbitraires”? Est-ce là la pensée d’Eschyle ? Leur justice, il est vrai, peut être si inexorable qu'elle écrase, efface l’homme. C’est là, si je puis ainsi parler, la phase humaine de la question que nous diseuterons en temps opportun. Notre seul but, actuellement, a été de montrer ce qu'était, dans la pensée de l’auteur, l’action des dieux dans le monde.
(1) Ag, 273.
(2) Ibid., 478.
(3) Perses, 952; Ag., 936, elec.
(5) Ag., 1174,
(6) bid. 1342 ; Cf. Ag., 668, 664; Choëph., 566, duyrvg Jaune varoïc: Cf. Eur. Phœn., 888, 5ç dxovorrez:, expression appliquée aux Labdacides.