BÈ0 ES
GALCAPIREOEAL NT
Les Justiciers
De leur nature, tous les dieux sont justiciers, puisqu'ils maintiennent les lois éternelles de l’ordre et de la justice; mais certaines fonctions plus redoutables, le châtiment dumeurtre, par exemple, réclament des divinités spéciales pour les remplir. Ce sontles Erinnyes, les Arae, PAlastor. Comment notre auteur conçoit-il ses divinités ? En a-t-1l emprunté la notion, telle quelle,à la religion populaire, ou bien l’a-t-il transformée (1) ?
D'abord quel est le sens primitif de ce terme Egw.? II désigne, à l’origine, une violente émotion, un mouvement subit de colère ou d’indignation. Or quel acte de brutalité soulève le cœur autant que le meurtre ? Aussile Grec se figurait que celui qui en avait été la victime s’en allait, emportant avec lui la soif de la vengeance, l’indignation implacable.
Ille croyaitd’autant plus facilement que,dans sa pensée, le mort conserve, dans Hadès même, son intelligence, ses affections, ses passions ; c’est le prolongement de l’existence affaiblie (2). Le meurtrier, de son côté, ne l’oubliait
(1) Nous nous sommes guidés, pour cette partie de notre travail, d'après les beaux chapitres de Welker, Gœtterlehre, vol. I, p. 75-95 et d’après le chapitre très intéressant de M. Hild, sur les démons dans la tragédie.
(2) Choéph., 395.
guère ; 11 ne savait que trop que le mort pouvait se venger (1); il se prenait à trembler. Ajoutez à cette terreur superstitieuse, le remords. Rien de surprenant, sile misérable à fini par se figurer la colère du mortsous la forme d’un esprit vengeur, destiné à le poursuivre. Aussi les Grecs, avec leur tendance à tout personnifier, firent bientôt de l’évis la divinité que nous connaissons. Ainsi nous remarquons, dès le début, un dualisme dans la notion de l’Erinnye, un côté objectif et un côté subjectif, lun plus particulièrement religieux, l’autre plus ‘moral, la crainte du vengeur et le remords. Tel est le fond de la conception populaire des Erinnyes.
Je ne m'arrête pas à toutes les questions de mythologie qui se présentent à nous au sujet des Erinnyes d'Eschyle. Comme le fait remarquer M. Welker, Eschyle ne distingue pas entre les diverses divinités qui s'appellent les Erinnyes, les Semnae,les Euménides.GCe sont là troiscatégories de divinités bien distinctes,malgré de nombreuses ressemblances dans leurs fonctions et dans leur culte. Eschyle a donné aux anciennes divinités d'Athènes, les Semnae, établies, selon la légende, par Epiménide de Crète, le nom des divinités de Sicvone, les Euménides. Il nous suftit de constater ce fait sans nous y arrêter (2).
Il n’était ni dans le génie d'Eschyle, ni dans le courant des tendances intellectuelles de son époque, de creuser le
côté subjectif de la notion des Erinnyes. Par contre, c’est lui qui en achève et en fixe le côté objectif. À lorigine, l’Erinnye n’est que la personnification de la vengeance,
(1) Eum., 116.
(2) Passage d’'Eschyle relatif au culte des Erinnyes, Æum., 106-
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l'esprit vengeur de la victime. Cette divinité a un caractère tout personnel. Elle venge l'individu lésé (1). Pourtant on lui assigne déjà des fonctions plus élevées. Ce sont les divinités de l’ordre. Elles ne souflrentaucune interruption des lois éternelles. On se souvient que ce sont les Erinnyes qui ne permettent pas aux chevaux d'Achille de parler plus longtemps (2). Mais tout cela est encore bien confus. En somme, c’est l'antique conception qui prime encore. Les Erinnyes sont toujours les divinités de la rétribution. Elles personnifient la loi dutalion. À Eschyle et à son temps de rattacher des Erinnyes aux lois universelles, d’en relier définitivement la notion aux conceptions fondamentales de la religion. Désormais ces divinités ne sont pas uniquement les ministres de la vengeance individuelle ; c’est liufraction d'une loi universelle dans la personne de la victime qu'elles punissent, lorsqu'elles poursuivent le meurtrier. (est cet aspect si élevé de la conception des Erinnyes qu'Eschyle, mieux que tout autre, a mis en relief. Il en exclut tout arbitraire ; il la revêt de la sérénité des lois souveraines. Voici quelques passages qui montrent clairement la connexion intime entre les Érinnyes et les lois universelles. Elles s’écrient: « Voici la fonction que la Moera universelle nous a assignée et fixée définitivement (3). » Elle les en a investies à leur naissance (4). Les dieux mêmes n’ont pas le droit d'en troubler l’exercice, 4aviroy d'aréyeus yipzs (D). Au con-
(1) Ainsi Odysseus dit à son insulteur, Antinous, qu’il y a des Erinnyes des pauvres, rrwy@y ’Epivôes, Od., XVII, 475.
OYNIT.UXIX US:
(3) Eum., 334, 335.
(4) Ibid, v. 347.
(5) Ibid., v. 350.
traire, les dieux lâchent l’Erinnye sur les transgresseurs (1). Zeus lui-même les accompagne lorsqu'elles vont punir les contempteurs des droits de l'hospitalité (2). Elles disent encore que leur loi est garantie par la Moera et les dieux, Oesp0v, Tv pospéxpayroy àx Dec) odévre (3). Ges passages et d’autres encore, que nous étudierons plus Join, montrent clairement la place qu'Eschyle a voulu assigner aux Erinnyes dans l’économie du monde. Elles prennentrang à côté de Zeus et des Moerae. Elles sont parmi les grandes puissances de l’univers et en ont le caractère, Elles aussi ont l’auguste fonction d'appliquer les lois éternelles. N'est-ce pas là une transiormation de l’ancienne conception des Erinnyes? N’en est-ce pas là un aspectbeaucoup plus moral et plus religieux ? l
Eschyle semble avoir été très conscient de lélargissement qu'il faisait subir à l'antique point de vue. On dirait qu'il accentue celui-ci pour y mieux opposer la nouvelle conception. Ainsi nous retrouvons dans ses Erinnyes tous les traits de la légende. On se souvient de leur première entrée en scène après le meurtre de Clytemnestre, de l'horreur de la Pythie lorsqu'elle les voit dans le temple de Delphes, de l’empressement d’Apollon lorsqu'il les en chasse. Ce sont làdes passages bien connus. Onse souvient aussi de tant d’endroits où il est dit qu’elles « lapent » le sang comme une meute de chiens (4), que l’odeur de la chair humaine leur donne un frémissement de plaisir (5).
(1) Ag., 55-59.
(2) Ag., 748,
(83) Eum., 591, 392.
(4) Ibid. 265.
(5) Ibid. , 254.
Rien de plus puissant dans l’horrible queces descriptions. Ce sont les divinités de la légende, mais peut-être avec les traits grossis. Mais ce qui frappe surtout, c’est qu'elles reparaissent avec leur physionomie antique d’esprits vengeurs de la victime. Clytemnestre, elle-même, leslance à la poursuite de son meurtrier. La crainte des Erinnyes de son père éperonne Oreste (1). Mais si Eschyle conserve ces côtés sombres de la conception traditionnelle, c’est pour la transfigurer. Nous l'avons déjà dit, Eschyle rattache les Erinnyes aux lois universelles. Son point de vue ressortira plus clairement d’un examen détaillé des fonctions qu’il attribue à ces divinités.
Elles punissent l’impie, celui qui méprise l'étranger, celui qui n’honore pas ses parents (2). Elles châtient tous les excès. « Mon cœur spontanément entonne le triste chant de l’Erinnye », s’écriele chœur des citoyens d’Argos, lorsqu'il pense à l'expédition de son roi et aux excès dont cette armée s’est rendue coupable (3). En un mot, que l'injuste ne se flatte pas de leur échapper, car les noires Erinnyes finissent par troubler sa prospérité (4). Mais ce sont les meurtriers et surtout ceux qui ont frappé leurs parents, que poursuivent les Erinnyes. Elles disent : « J'enreprends de détruire les familles lorsque le meurtre des proches s’y introduit (5) ». Le meurtre est une infraction à la loi éternelle (6). Voilà pourquoi les divinités de l’or-
(1) Choëéph., 286.
(2) Eum., 270, 271.
(3) Ag., 990, 991.
(4) Ihid., 462, 463.
(5) Eum., 354, 356, cf. Choëph., 283, 284, ibid , 401, 409, ibid. 649, 651.
(6) Choëph ., 400-403.