‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 27 sur 32 · ENT TE · texte numérisé non relu

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qu'il ne saurait concevoir des divinités capricieuses et arbitraires. Ce régime est sévère. La consolation est virile, le juste n’a rien à craindre. Le pécheur même ne s’attire le châtiment divin que lorsqu'il à atteint un certain niveau dans le mal. Mais alors malheur à lui! Tout espoir disparait. Se préserver des grands crimes, c’est la grande affaire. Est-ce là une justice que l’homme ne puisse réaliser? Il me semble qu'au fond Echyle est moins exigeant que nous, épris de justice idéale. Celle qu’il rêve me parait assez extérieure ; car il faut avouer qu'au-dessous des grands criminels il y à encore place pour des pécheurs moins notables. Assurément nous pensons que si on l'avait interrogé sur le sort de ces personnes qui, sans violer par nn acte brutal les lois de la justice, mériteraient peut être un châtiment aussi sévère, notre auteur aurait été assez embarrassé. Sont-ce là des problèmes que l’on pouvait se poser à une époque encore aussi grossière que la sienne? Parlez-nous alors de forfaits barbares, de rapt et de meurtre. Laissez les questions de fine psychologie à Socrate et aux Athéniens subtils de son temps. Dans les drames de notre poète, il s’agit avant tout de crimes de famille, de violations brutales des droits les plus sacrés. Qui nous autorise à supposer que ces chätiments divins, cette perturbation de l'intelligence par un Alastor, ces folies surnaturelles qui font croire à tant de lecteurs à je ne sais quel fatalisme oriental, frappentla catégorie des pécheurs toute entière, tous les injustes”? L’injuste, c’est le réfractaire en grand. Voilà « celui que foudroie, dans les yeux, le dard enflammé de Zeus (1). » Quant aux autres, notre auteur, tout occupé des lois éternelles, n’y songe guère.

(1) Ag., 470.

Mais Eschyle ne conçoit pas l'individu, en lui-même, en dehèrs de son entourage. Une étroite solidarité morale unit tous les membres de la même famille. A-t-il cherché à déterminer la part exacte de responsabilité qui revient et à l’individu et à sa famille? C’est là, est-il nécessaire de le dire? une question qui ne se présentait pas même à son esprit. Nous venons de voir que la conception d’'Eschyle n'exclut pas toute spontanéité humaine. L'homme conserve dans les limites de son humanité une part de liberté très considérable. Les textes vont nous montrer qu'au sein même de la famille, où l'individu semble s’effacer entièrement, il lui reste la responsabilité. L'auteur a-t-il voulu sauvegarder jusqu’au bout les droits de la morale et admirerons-nous la logique de sa pensée? Que lon ne nous prête pas des suppositions aussi tranchées. Eschyle maintient la responsabilité de l'individu, parce qu’au fond rien n’est plus contraire à sa conception de Dieu et de l'univers que toute espèce de prédestination où de fatalisme. Il ne faut pas, en outre, oublier que, lorsque nous cherchons à déterminer quelle est la place de l'homme dans le système d'Eschyle, il faut se garder d'insister. Sa pensée le portait ailleurs. L'analyse des sept chefs devant Thèbes ou de l’Orestie nous montre un enchainement organique des crimes de familles (1) ; les forfaits des pères appellent ceux des fils. C’est là une conception que l’auteur semble avoir empruntée à Slésichore (2). Eschyle en a fait la raison d’être de son système

(1) Buchholtz, die sittl. Wellansch. des Pind. und Æsch.,p. 182; Schmidt, die Eth. der alt. Griech., 1, p. 244 Hild, Les démons en Grèce, p.175, Paley's Æsch. préface p. 21.

(2) Schmidt, 1, p. 245 ; Hild, démons, p. 155 et 184.

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trilogique. Dans cette forme dramatique, la conception morale et la conception artistique constituent une admirable unité. L'une est aussi indispensable que l’autre. La preuve en est que, lorsque Sophocle et Kuripide ont abandonné la conception eschyléenne des crimes de famille, ils ont également écarté larrangement trilogique.

Derrière cette succession sinistre de meurtres au sein de la même famille, il y a la divinité. C’est elle qui en pousse les membres à s’entretuer. C’est une Até, suprème châtiment, qui aveugle les maudits. « Il y a », s’écrie le chœur de l'Agamemnon, € un lien puissant entre cette famille et l’Até (1). » La divinité qui inspire l’Até, c’est le plus souvent cette personnification abstraite du châtiment l’Alastor, c’est encore Zeus (2), c’est Diké (3), ce sontles Arae (4), ce sont surtout les Er.nnyes (5). Celles-ci s’attachent aux familles criminelles ; Eschyle les appelle Edyyovar (6). De même l’Alastor est un dxiswr yérnç (7). En un mot, les crimes s’engendrent les uns les autres dans la même famille. C’est une divinité qui maintient cette fécondité du meurtre de génération en génération. On se souvient de cette peinture horrible des Erinnyes, qu'évoque la visionnaire d'Iium. Le cri désespéré du chœur des

(1) Ag., 1566. Nous traduisons d’après la leçon donnée par Paley, xer0NANTE Jévos rpùs Gta ; Cf. D TÔVO pJEvRe. 70 lArus rxyz, Choéph.. 466 ; ibid. 635.

(2) Choéph., 395.

(3) Ibid., 950.

(4) Sept Th., 951-956. ‘

(5) Eum., 934; Choéph., 651.

(6) Ag., 1190.

(7) Ibid. 1477.

Choéphores n’est pas de trop : « Quand s’apaisera dans l’assoupissement Ja violence d’Até ! »

Telle est Ja conception du crime au sein de la famille, développée par Eschyle. Qu'on ne se hâte pas de conclure au fatalisme (1). D'abord c’est toujours une première faute, un premier acte de l’Hybris qui provoque ce déchainement du châtiment divin’ (2). Nous n’insistons pas, après tant d’autres, sur les causes toutes morales qui ont amené la ruine des Priamides, des Plisthénides ou des Labdacides. Le soin que le poète à mis à rappeler le crime originel, le point de départ de la série d’horreurs qui se déroule à travers sa trilogie, montre qu’il voulait à tout prix sauvegarder la Justice divine. C’est l’homme qui lâche lui-même sur sa famille la « meute » des Erinnyes. Mais enfin, dans cette race maudite, n’y a-t-il pas des innocents °? Faut-il qu’il périssent aussi ?

Sur ce point aussi la pensée du poète n’est pas moins élevée. Elle ressort clairement du dialogue entre le chœur et Clytemnestre, après la mort du roi. La reine vient de frapper son époux. Elle reparait sur la scène, couverte de sang; elle avoue sans honte son crime. C’est une juste vengeance ; il a offert Iphigénie en sacrifice. À son tour maintenant. Pourquoi cet homme adultère, bien aimé des Cryséis, ne subirait-il pas le châtiment mérité ? Le chœur exprime son horreur ; il se souvient de cette suite lugubre

(1) Nous suivons les traces de critiques comme Schmidt, Eth. der alt. Griech,T, 241et sqq; Buchholtz, die stittl. Weltansch. des Pind. unl'Æsch, p. 180 ; voir surtout le chapitre de M. Hild sur les démons dans la tragédie; Decharme, Revue des Religions, IV, p. 388 Nos recherches personnelles nous font croire qu'ils ont beaucoup plus raison que les partisans du prétendu fatalisme.

(2) Ay., 1193 et sqq ; tb id., 217-293, etc.

de forfaits; il s’écrie : «O divinité quiattaquescette famille. » Ciytemnestre s'empare de cette parole ; elle y voit sa justification. « Oui », dit-elle, « tu viens par tes paroles d’exprimer l'idée juste lorsque tu as invoqué le monstrueux (1) dieu vengeur de cette race. Car e’est grâce à lui qu'elle à dans les entrailles l’ardent désir de laper le sang. Avant même que l’ancien malheur ait cessé, voici un nouveau meurtre ». Le chœur répond : ÇAh! vraiment {u mentionnes un dieu vengeur grand etdont la colère est terrible. » Puis discrétement il rappelle que c’est elle qui de sa hache à deux tranchants a frappé le roi. Clytemnestre a compris, elle s’écrie: « Tu prétends que ceci est mon œuvre. Ne m'appelle ps l'épouse d'’Agamemnon. Celle que tu vois, c’est l’ancien et violent Alastor d’Atrée, l'hôte cruel. C'est lui qui a pris les traits de la femme de cette homme, maintenant un cadavre. C’estlui qui a sacrifié cet homme. La mort d'un guerrier a payé celle des deux enfants. » Mais voici la riposte, claire, indiscutable. C'est le verdict de la conscience du poète : « Qui donc témoignera que tu n’es pas coupable de ce meurtre, quoiqu'assurément le dieu vengeur à pu êlre ton associé? » Plus loin, le chœur jettera à la reine en face son meurtre et son adultère. Il est difficile de ne pas admettre que l’auteur ait voulu, dans ce dialogue, rétablir les responsabilités et écarter certains sophismes commodes qu’il met dans la bouche de Clytemnestre. On peut s'attendre à tout d’une conscience comme la sienne. Si j'osais exprimer toute ma pensée, je dirais qu'Eschyle est pius théoricien qu’on ne veut bien l’admettre. Cet homme me parait très conscient de sa pensée.

(1) Nous préférons la leçon de Hermann, Weil etc, ruméyuvr », énorme, engraissé de sang.

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