‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 30 sur 32 · APE · texte numérisé non relu

APE

s’écrient qu’elles iront vers le: dieux chthoniens, puisque les Olympiens ne les écoutent pas (4). « O terre, préservemoi d'Argus » s’écrie Lo (2). De même Hadès n'oublie pas les crimes; il les punit (3). L'application de la justice, telle est la fonction générale des dieux de la terre (4). C'est par ellequeles Olympiens et les Chthoniens se rencontrent dans l'unité d'action. Eschyle a voulu rapprocher et réunir dans un même conseil les dieux anciens et les dieux nouveaux. Il les réconcilie dans l’Orestie, comme il avait réconcilié Zeus et le Titan. Dens sa pensée, les dieux sont multiples, mais l'unité de leur action est parfaite. Ils ont une fonction commune, l'application de la loi. Pour mieux marquer l’union du monde souterrain et du monde supérieur, il parle du Zeus des morts (9). Mais puisque la terre conserve les lois éternelles, elle contient aussi les secrets de l'avenir. Elle est la source des oracles. Apollon a reçu d'elle le pouvoir fatidique. C’est des régions souterraines que surgissent les songes, révélations, eux aussi, de l’avenir. Il yen a qui annoncent uniquement quelque évênement à venir. Tel est le songe d’Atossa, tel celui d’'Io. D’autres ressemblent au remords, ils font pressentir au coupable le châtiment mérité. Dans la pensée de notre auteur, c'est la nuit que l’esprit est le plus éveillé ; c’est alors que le souvenir du passé trouble le cœur (6). On se souvient du songe de Clytemnestre, précurseur de sa mort. C’est la nuit que la terreur du pressentiment fait

(4) Suppl., 156-161.

(2) Prom , 569.

(3) Eum., 273-275.

(4) Choéph., 40. Perses, 628-630.

(5) Suppl., 157.

(6) 4g., 179, Choéph., 285, Eum., 105.

trembler (1). Telles sont les anciennes et vénérables divinités de la terre.

Mais l’homme, que devient-il après la mort? Eschyle, comme ses prédécesseurs, ne croit pas à la disparition définitive de l’homme. On connait ces paroles du chœur des GChoéphores : « La dent dévorante du feu ne détruit pas le sentiment du mort. Plus tard, il manifeste son courroux (2). » Il est vrai que cette existence après la vie est bien triste On n'est qu’une ombre, un spectre, 5% (3). C'est l’homme, mais diminué. Avantque Darius s’émeuve, il faut qu'on lui raconte, en détail, le grand désastre des Perses (4. Le phénomène de la mort laisse l’homme appauvri, pourtant très reconnaissable. C’est Darius qui surgit du tombeau, avec sa tiare et sa sandale (5). Apparemment celui-ci est resté couché au sépulcre. C’est là sa demeure. Il ressent l’ébranlement des plaines sous le choc des armées, le creusement des ornières par les roues des chars de guerre. Oreste et Electre ont bien lair de croire que leur père n’est pas sorti de son tombeau, qu'il y est localisé (6). Et pourtant tous ces morts ne demeurent-ils pas dans le même lieu? Agamemnon n'est-il pas encore roi parmi les 6mbres? (7) On se souvient des plaintes de Clytemnestre; elle subit les insultes de ces spectres (8). Elle dit encore que, sans doute, son Iphi-

(1) Choéph., 288.

(2) Ibid., 323-3926.

(3) Eum., 116.

(4) Perses., 715.

(5) Ibid., 660.

(6) Choéph., 724.

(7) Ibid., 355.

(8) Eum., 97.

génie ira à la rencontre de son meurtrier, lorsqu'il traversera le fleuve et lui enlacera les bras autour du cou (1). Darius aussi se dit roi parmi les morts. Les Suppliantes d'autre part disent que les morts ont leurs cercueils (2). Il semble que nous ayons là des croyances assez contradictoires. Le mort reste-t-il dans sa tombe ou demeuret-il dans un Hadès quelconque? Ces deux conceptions se trouvent chez notre auteur.

Quel sort attend les morts dans le séjour souterrain ? Un passage des Suppliantes fait croire à un jugement quelconque, présidé par Hadès. « Là, un autre Zeus, selon Ja tradition, juge sans appel les crimesdes coupables (3).» Eschyle nous dit qu’Alastor poursuit le criminel jusque dans Hadès (4). De même l’Erinnye (5).

L'influence des morts sur les vivants tient une place considérable dans la conception escha‘ologique de notre auteur. Le Grec ne sépare pas l’en-deçà de l'au-delà par un abime infranchissable. Le monde des morts touche au monde des vivants. La mort n'est-elle pas l'existence continuée dans de nouvelles conditions? Le défunt ne conserve-t-1l pas ses passions, ses rancunes et ses affections? Aussi les morts ne laissent pas d’influer sur les vivants. Ils le font, presque en tant que puissances chthoniennes. On les honore avec une certaine mesure de crainte. Ils sont Fagériwn, Ils ont le droit de vengeance. La victime du meurtre suscite les Erinnyes (6). Zeus, la Diké, Hadès,

(1) 4g., 1526 et sqq.

(2) Suppl., 26.

(3) Ibid., 230 et sqq.

(4) Suppl., A6.

(5) Eum., 267, 374, 388.

(6) Choéph , 409, ibid., 9286, Eum. 767.

Page 1