‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 8 sur 32 · AIDE · texte numérisé non relu

AIDE

supposer qu'Eschyle soit resté en dehors de ces diverses influences religieuses ou intellectuelles ? Il nous est impossible de préciser nettement ce qu'il doit, soit aux orphiques, soit aux pythagoriciens, soit aux moralistes et aux philosophes, mais enfin nous pouvons indiquer, sans trop y insister, les points de ressemblance.

Que pouvait emprunter aux mystères notre auteur, à supposer qu’il y fut initié (1)? Ce n’est pas une théologie supérieure aux croyances populaires qu'il y aurait pu puiser (2). Les mystères bachiques et orphiques, il est vrai, pouvaient lui enseigner aussi bien qu'à Pindare la doctrine de la métempsycose. Mais nous n’en trouvons pas trace dans les drames qu’ils nous à laissés (3). Les mystères ont éveillé chez les Hellènes un vif besoin de purifications religieuses et même d’une plus grande pureté morale. Ce sentiment nouveau inspire, sans aucun doute, notre auteur. Oreste a beau recourir à tous les rites, à toutes les cérémonies de la purification liturgique, il ne trouve pas la paix. La divinité ne cesse pas de poursuivre celui dont les mains sont impures, yepouvote, De leur côté les associations pythagoricienne sont accentué les aspirations religieuses de l’ép que. Eschyle, dit-on, était pythagoricien (4). La morale de notre auteur, comme celle des sectateurs du réformateur de Samos, était religieuse. Mais ces inspirations plus pures qui lui venaient des mystères orphiques et des communautés pythagoriciennes n’expliquent pas la tournure particulière de son génie, cette

(1) Girard, Sent. relig., p. 338.

(2) Zeller, Histoire de la philosophie des Grecs, 1, p. 57. (3) Nægelsbach, Nachhomerische Theologie, p. 413.

(4) Cicéron, Tuse, IT, 10.

pente à euvisager l’ensemble de l'univers, à tout ramener à des lois cosmiques, cette préoccupation enfin des problèmes du mal, tels qu'on pouvait alors se les poser. Ne doit-il rien à ces cosmogonies qui se succèdent depuis celle d'Hésiode? Ne devait-il pas connaitre les systèmes cosmologiques d'un Phérécyde de Syros, d’un Epiménide, et surtout ceux des Orphiques? On en trouve des traces dans:ses tragédies (1). IL connait les révolutions d'Uranus ou Ophion, de Cronus et de Zeus (2). C’est cette conception d’une transformation dans la divinité suprême, d’un développement divin qui est au fond du Prométhée. Mais, en outre, la cosmologie, en fixant sa pensée sur les dieux et sur les origines de l’univers, a, sans doute, détourné notre auteur de l’étude de l’homme ; il y a puisé le goût de la théologie mythologique. De là le rôle si considérable des lois universelles et des dieux dans son œuvre; de là l'effacement de l’homme devant la divinité dans cet univers immense imaginé par le poète ; de là une morale extérieure, que l’on pouvait appeler cosmologique.

Mais n’y a-t-il aucune affinité entre lui et l'esprit philosophique de son temps? Gertes, nous ne voulons pas dire qu'on trouve en lui les traces des spéculations d’un Anaximandre ou d’un Héraclite. Mais au point de vue formel, n’y a-t-il rien de commun entre lui et les physi-

(1) Zeller, Phil. des Grecs, TI, p. 91 et note 5.

(2) Prom., 957; Agam., 170; Eum., 641. Dans un passage de l’'Agam., 56, le dieu Pan est nommé avec Zeus et Apollon. Pourquoi cette importance donnée au dieu arcadien ? Est-ce parce que Athènes honorait en Pan le dieu qui l’avait fait vaincre à Marathon et à Salamine (Welker, Gætterlehre, IL, 955, cf. Perses, 440) ou bien est-ce un souvenir du Pan de la cosmologie orphique ? (Zeller, I, p. 92.)

EHESS

ciens? Ne se ressemblent-ils pas, le poète et les philosophes, par la même manière de penser, d'envisager les choses et, jusqu’à un certain point, par des préoccupations voisines ? Il est probable qu'Eschyle a ignoré la philosophie de son temps; sa foi traditionnelle en eût été, à coup sûr, ébranlée. Mais qui ne sait que les mêmes tendances dominent les esprits supérieurs d’une même époqué, que dans la diversité de leurs points de vue, des objets de leur méditation, dans les contradictions mêmes de leurs opinions diverses, on peut leur reconnaitre certains traits généraux, certaines directions de la pensée qui se ressemblent, des points communs qui marquent la physionomie de l’époque? Ainsi les tendances générales qui dominaient la philosophie de son temps doivent, en quelque mesure, se retrouver chez notre auteur; et elles doivent nous aider à comprendre la forme particulière de ses conceptions. Autrement nous nous trouvons en présence d’un phénomène anormal, d’un prodige inexplicable, d’un génie qui ne ressemble en rien, dans ses traits les plus accentués, ni aux poêtes qui l’ont précédé, ni à ses successeurs immédiats. C’est là une sorte de prodige que nous ne pouvons admettre en histoire. Il est donc très légitime de chercher à faire rentrer notre auteur dans la grande communauté des intelligences supérieures de son temps. N’est-il pas, comme les philosophes ses prédécesseurs et ses contemporains, porté à envisager l’univers dans son ensemble, à négliger le détail, à s'éloigner de l'observation psychologique? Dans ses drames, n’est-cè pas l’homme taillé à grands coups de ciseaux! Combien différent d'Euripide ! Mais encore les philosophes de son temps ne distinguent pas nettement le spirituel du cor-

Page 1