‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'Eschyle [microform]Chapitre 4 sur 12 · INTRODUCTION HISTORIQUE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION HISTORIQUE

L Au vp siècle avant notre ère, une réforme relii^ieuse s'est produite en Grèce. Ce ne fut pas seulement une réforme du culte, une innovation dans le rituel, ce fut aussi, à en juger d'après certains faits, une épuration des conceptions religieuses et morales des Hellènes. On s'efforça de donner aux antiques légendes un caractère plus moral en voilant certains C()tés qui blessaient des consciences plus religieuses. VEschyle clôt cette période si intéressante, qu'on a appelée le moyen-àge grec. Une comparaison, même supeificielle, des idées religieuses et morales de ce poète avec celles des temps homériques fait ressortir des différences assez considéi'aljles pom* qu'il ne nous reste plus de doute sur le progrès accompli. Assurément ce n'est pas à son seul génie qu'Eschyle doit la supériorité de ses conceptions. 11 est fils de son siècle. Rouvons-nous reconstituer le milieu où il s'est formé?

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Cela nous est bien difficile. Nous pouvons constater d'une manière généi'ale ([u'il est un des produits du mouvement religieux du vi^ siècle. Mais il nous est peut-être impossible de déterminer avec quelque précision comment se forma cet esprit, (pielle fut la genèse de ses idées, quelles influences intellectuelles et morales il a subies. Il a dû se rattacher aux grands lyriques du vn^ et du vi^ siècle. Que doit-il par exemple à Stésichore, ce poète qui semble avoir formé la transition de l'épopée à la tragédie? (1). C'est là une question ({ue nous ne pouvons pas éclaircir avec quelque précision. De courts fragments ne suffisent pas pour établir nettement les conceptions religieuses de ces poètes ni la filiation d'idées d'un Tei'pandre à un Eschvle. Mais si nous ne pouvons replacer Eschyle dans la tradition poéli(iue, nous ne sommes pas autorisés à supposer qu'un esprit aussi religieux que le sien, avec des préoccupations qui dépassent le seul domaine de l'art, ait été comi)létement étranger aux courants religieux et intellectuels de son épo([ue.

Les mystères, surtout les myslèi'es orj)hi(|ues, ititroduisent de nouveaux éléments dans le culte national et éveillent de ju'ofonds l)esoins religieux. Rytliagore, propliète à sa façon, constitue des associations religieuses ([ui ont exercé une incontestal)le influence sur le monde hellénique. La pensée prend conscience d'elle-même. Les cosmologues ont préparé les philosophes. Ceux-ci nous montnînt dans (pielle direction les bons esprits dirigeaient leur pensée, de ([uelle manièi'e ils envisageaient les choses. Les moralistes enfin ne laissent pas d'épurer à bien des égards les idées de leur temps. Rouvons-nous

(1) (unuil, Sentiment relujien.r d'Homère à Eschule, p. 142.

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supposer (ju'Escliyle soit resté en dehors de ces divei'ses intluences religieuses ou intellectuelles ? Il nous est impossible de préciser nettement ce qu'il doit, soit aux orplii(iues, soit aux pyttiai^oriciens, soit aux moralistes et aux philosophes, mais eidin nous |)ouvons indiquer, sans trop y insister, les points de ressemblance.

Que pouvait emprunter aux mystères notre auteui*, à supposer qu'il y fut initié (1)'? Ce n'est pas une théologie supérieure aux croyances populaires qu'il y aurait })u puiser (2). Les mystères l)achi(p.ies et orplii(]ues, il est vrai, pouvaient lui enseigner aussi l)ien (|u'à IMndare la doctrine de la métempsycose. Mais nous n'en trouvons pas trace dans les drames (pi'ils nous a laissés (3)v^T.es mystères ont éveillé chez les Hellènes un viri)esoin de purihcations religieuses et même d'une plus grande pureté morale. Ce sentiment nouveau inspire, sans aucun doute, notre auteur. Oreste a beau recourir à tous les rites, à toutes les cérémonies de la purification liturgique, il ne trouve pas la paix. La divinité ne cesse pas de poursuivi'e celui dont les mains sont im})ures, yjooa-jrjr^ç.sl^e leur coté les associations pythagoricienne sont accentué les aspirations religieuses de Tép )que. Eschyle, dit-on, était pythagoricien (4). La morale de notre auteur, comme celle des sectateurs du réformateur de Samos, était religieuse. Mais ces inspirations plus pures qui lui venaient des mystères orphiques et des communautés pythagoriciennes n'expliquent pas la tournure particulière de son génie, cette

(I) Girard, Sent, relig., p. 338.

(i2) Zeller, Histoire de la philosophie des Grecs., I, p. 57.

(3) N;»'2^elsbach, Nachhomerischr Théologie, p. 413.

(4) Gicéron, T}(se^ IT, 10.

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pente à envisager Tensemble de l'univers, atout ramener à des lois cosmiques, cette préoccupation enfin des problèmes du mal, tels qu'on pouvait alors se les posei\ Ne doit-il rien à ces cosmogonies qui se succèdent depuis celle d'Hésiode? Ne devait-il pas connaître les systèmes cosmologiques d'un Phérécyde de Syros, d'un Epiménide, et surtout ceux des Orphiques? On en trouve des traces dans ses tragédies (l)./ll connaît les révolutions d'Uranus ou Opliion, de Cronus et de Zens (2). C'est cette conception d'une transformation dans la divinité suprême, d'un développement divin (pii est au fond du ProméthéeJ ^lais, en outre, la cosmologie, en fixant sa pens(»e sur les dieux et sui' les oi'igines de l'univers, a, sans doute, détourné notre auteur de l'étude de T homme ; il y a puisé le goût de la théologie mythologique. De là le rôle si considérable des lois universelles et des dieux dans son œuvre; de là rellacement de l'homme devant la divinité dans cet univers immense imaginé par le poète ; de là une morale extérieure, que l'on pouvait appeler cosmologi(jue.

Mais n'y a-t-il aucune affinité entre lui et l'esprit philosoplii(jue d(^ son t(Miq)s? Certes, nous ne voulons pas dire qu'on trouve en lui l(»s traces des spéculations d'un Anaximandre (m (Tun thM^aclite. ]^[ais au point de vue formel, n'y a-t-il i^ien d(^ commun enti'e lui et les physi-

(i) Zellor, Phil. des Grecs, h p. 91 et noto 5.

(t>) Prom., 957; Agam., 170; Eam., (Ul. Dans un passage de VAgam,, 5(), le dieu Pan est nommi' avec Zeus et Apollon. Pourquoi cette iniporlanc»' donnée au dieu aicadien? Est-ce parce que Athènes lionoi-ait en Pan le dieu qui l'avait l'ail vaincre à Marathon et à Salamine (Welker, Gœtterlchr.', 11, 955, cf. Perses, ¥iO) ouhien est-ce un souvenir du Pan de la cosmologie orphique? (Zeller, I, \). 9^2.)

ciens? Ne se ressemblent-ils pas, le poète et les i)hiloso- I>hes, par la môme manière de penser, d'envisager les clioses et, jusipi'à un certain point, par des préoccupations voisines? Il est probable qu'Eschyle a ignoré la philosopliie de son temps; sa foi traditionnelle en eût été, à coup sûr, ébranlée. Mais qui ne sait que les mêmes tendances dominent les esprits supérieurs d'une même époque, que dans la diversité de leurs points de vue, des objets de leur méditation, dans les contradictions mêmes de leurs opinions diverses, on peut leur reconnaître certains traits généraux, certaines directions de la pensée qui se ressemblent, des points communs qui marquent la physionomie de l'époque'? Ainsi les tendances générales qui dominaient la philosophie de son temps doivent, en quelque mesure, se retrouver chez notre auteur; et elles doivent nou> aider à comprendre la forme particulière de ses conceptions. Autrement nous nous trouvons en présence d'un phénomène anormal, d'un prodige inexplicable, d'un génie qui ne ressemble en rien, dans ses traits les plus accentués, ni aux poètes qui l'ont précédé, ni à ses successeurs immédiats. C'est là une sorte de prodige ({ue nous ne pouvons admettre en histoire. Il est donc très léuitime de chejcher à faire rentrer notre auteur dans la grande communauté des intelligences supéi'ieures de son temps. N'est-il pas, comme les philosophes ses prédécesseurs et ses contemporains, porté à envisager l'univers dans son ensemble, à négliger le détail, à s'éloigner de l'observation psychologi(iuo? Dans ses drames, n'est-ce pas l'homme taillé à grands coups de ciseaux! Combien ditlérent d'Euripide ! Mais encore les philosophes de son temps ne distinguent pas nettement le spirituel du cor-

porel, lemondedel'inteUigence du monde delà matière (i). Ils rechei'chent l'essence invisible des choses, mais ils ne séparent pas ce principe de la matière ; ils ne sauraient concevoir l'existence indépendante de l'esprit. Grâce à cette confusion, les systèmes physiques des Pythagoriciens et des Eléates ont un caractère très abstrait. Ne peuton pas en dire autant de la conception cosmique de notre auteur? Les lois universelles ne sont-elles pas de grandes abstractions? Les distingue-t-il de l'univers dont elles sont le code? Ou puisque un esprit religieux ne se meut pas

dans le domaine purement rationnel, distingue-t-il la loi morale des lois de l'univers? Aucunement. Sa morale est, comme nous le disions, cosmologique. Les mûmes lois récfissent la conscience de l'homme et la nature inconsciente. Nous ne faisons qu'indiquer ces traits communs à Eschyle et aux philosophes. Comparé à Pindare, son contemporain, Eschyle a le génie plus abstrait, plus philosophique. On sent mieux, à cette comparaison des deux poètes, qu'Eschyle, plus que le Thébain, a des affinités d'esprit avec les grands penseurs de son temps.

Mais s'il ne faut pas exagérer l'iniluence de l'esprit philosophique de la i)remière période sur la forme des idées religieuses d'Escliyle, il est bien plus facile de constater la parenté (jui existe entre lui el les moralistes du VI^ siècle. Les sentences des Pittacus, desBias, ouïes vers de poètes, comme Simonide, Solon, ïhéognis , jouissaient d'une grande popularité en Cirèce. Il est impossible qu'Eschyle ne les ait pas lus et médités. Il est vrai que son esprit théorique et son imagination grandiose l'éloignaient de l'observation pratique de la vie. On retrouve pourtant

(1) Zeller, Philos, des Grecs, vol. I, p. 187, etc.

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