‹ Étude sur les mémoires de Philippe de CominesChapitre 11 sur 15 · IV · texte numérisé non relu

IV

£t dit plusieurs oraisons servans à propos. VI, 12.

Du participe passé.

Quant à l'accord du participe passé avec son complément direct, Gomines n'a pas observé de règles fixées. Bien souvent, il a suivi

l*a8age de la langue dViI, où le participe passé s'accordait même avec le complément qui le suivait; mais souvent aussi, il ne Ta pas fait accorder, bien qu*il soit précédé de soc complément.

Et s^estoient baillez lesdits scellez par la main de messire Tanneguy du Chastel, qui depuis a esté gouTerneur du Roussillou, et a eu auctorité en ce royaume. I, 1.

Et toute cette déclaration, qui se fit contre ses gens, fut à cause de la restitution de ces seigneuries situées sur la rivière de Somme, que ledit duc Philippe ayoit rendu audit roy Louis. I, 2.

Pour lors avaient les subjects de cette maison de Bourgogne, grandes richesses, à cause de la longue paix qu*ils ayoient eue. I, 1.

Ces choses ainsi faites, se retira ledit duc à Gand: où il luy fut faite une entrée de grand*despence. II, 5.

De l'Adverbe.

Parmi les adverbes, il y a plusieurs dont remploi n*est pas encore fixé d'une manière conforme aux règles de la langue actuelle; nous n*en citerons ci-dessous que ceux que Ton rencontre le plus souvent, et qui méritent le plus notre attention. On trouvera les autres dans le Glossaire.

Des adverbes pronominaux.

Dont. — De même que dans la langue d*oïl, cet adverbe est souvent employé chez Comines dans les cas où la langue moderne fait usage de cToà.

Le lendemain, qui estoit le tiers jour de la bataille, allasmes coucher au village de Mont-rhery, dont le peuple en partie 8*cn estoit fhi au clocher de l'église et partie au chasteau. I, 5. Toute personâe entroit en ladite galerie, qui vouloit, et le trouyoiton couché sur une pauvre paillasse, dont il ne partit jusques â ce qu'il eut rendu Tame, et y fat neuf heures. VIII, 25.

Quelquefois, dont est employé d*une manière beaucoup plus libre que Tusage de la langue actuelle ne le permet; comme on peut le voir par les citations suivantes:

Plusieurs bons chevaliers et escuyers furent ordonnez à demeurer à pied: dont monseigpaeur des Cordes et son frère estoient du nombre. I, 3.

Finalement la nuict, dont ces lettres avoient esté monstrées le matin, les dessusdits chancelier et seigneur d'Hymbercourt, furent pris par lesdits Gandois. V, 17.

Mais ils ne l'osèrent entreprendre dont ils firent sagement. VI, 7.

36 P. A. Geijer.

Où. — Conformément à I*Qsage de la langue d*oïl, cet adverbe se rapporte quelquefois à un nom de personne.

Quelques trois jours après arrivèrent audit lieu de Tlsle, les ambassadeurs du Roj: où estoit le comte d*£u, le chaucelier de France etc. I, 1.

Car c*estoient les deux principaux personnages où elle ayoit mis sa fiance. V, 17,

En. — Souvent, cet adverbe est employé de manière à former pléonasme.

Des jeunes il y en avoit assez: et entre les autres un fort bien renommé appelle messire Philippe de Lalain qui estoit d*une raee, dont peu s*en est trouvé qui n*ayent esté vaillans et courageux. I, 2.

A ce conseil se tindrent ces ambassadeurs de l'Empereur : et tirèrent tout droit à Gand, nonobstant ce que leur avoit esté mandé: dont ledit duc de Gleyes en fut fort mal content. VI, 3.

Et estoient, tant de cheval que de pied, six cens hommes eleus Allemans, et de la comté de Ferrette, conduits par aucuns sages gentils-hommes de Bourgogne, dont Simon de Quingey en estoit un. VI, 4.

Dans les exemples suivants, il sert de complément indirect à des verbes qui ne régissent pas la préposition de:

Et pour belles et grosses villes, nul ne Ten passoit. I, 4.

Sire, ne vous esmerveillez pas si le Roy, mon maistre, vostre oncle,

a offert au duc de Bourgogne le faire son héritier: car il en a

esté conseillé par ses serviteurs, et par especial par moj. V, 2.

Le duc de Bourgogne, contre Topinion de ceux à qui il eo deman-

doit, délibéra d'aller au-devant d'eux. V, 1.

y. — Conformément à Tusage de la langue dVil,cet adverbe est quelquefois supprimé avant le verbe avoir employé impersonnellement dans le sens du verbe être.

Cedit duc de Bourbon estoit fils de la soeur dudit duc Philippe: laquelle estoit veufve, long temps avoit, et estoit là avec ledit duc son père. I, 2.

Cent ans a. VIII, 25.

Quelquefois, on trouve y placé après en, mais ordinairement, il le précède.

Encore de ce nombre en y avoit à Lagny deux cens hommes d'armes. I, 8.

Ainsi en y eut du costé des seigneurs beaucoup plus que de celuy du Boy. I, 9.

On en feroit un grand livre et de grande admiration, n*y en eut-il feulement de ce qui est advenu depuis dix ans. VŒ, 24.

Étude sur les Mémoires de Philippe de ComiDes. 37

Des adverbes de négation.

On peut dire en général que, chez Comines, les adverbes négatifs sont employés de la même manière que dans la langue actuelle. Cependant, on trouve cà et là des exemples qui prouvent que, dans les cas suivants, Tusage de la langue d*oïl n*a pas encore été entièrement abandonné.

l:o La négation est assez souvent exprimée par ne tout seul, lorsque, dans la langue actuelle, il faut le faire accompagner de pas»

£n ce monde n*en 'connoy aujourd'haj une si désolée. I, 2.

Un seul sage homme on ne leur met à Tentour. I, 10.

Le huictiesme jour d'après furent pris d*assaut, après avoir esté

bien batus: et n'eurent leurs amis loisir de penser s'ils les aide-

roieni II, 1.

2:0 De l'emploi de non avec un verbe, nous n'avons trouvé que les deux exemples suivants:

Or pourroit sembler aux lisans que je disse toutes ces choses pour

quelque haine particulière que j'aurois à eux: mais par ma foy

non fay. VII, 14.

Deux petites villes qui sont auprès envoyèrent vers luy pour le

mettre dedans; mais il fut sagement conseillé de non les recueillir.

vm, 6.

3:o Au lieu de jamais tout seul, non jamais est employé dans Texemple suivant:

Et s'il eust crû le proverbe de son père (lequel disoit que ceux de Grand aymoient bien le fils de leur prince, mais le priace non jamais) il n'eust point est^ deceu. II, 4.

4:o Dans les phrases à la fois interrogatives et négatives, n^ est supprimé quelquefois, ce qui se fait encore aujourd'hui dans le style familier.

A-t'il point défait la lignée de Lanclastre, sous qui son père et

luy a voient longtemps vescu, etc.? V, 20.

Avons-nous pas veu le comte de Warvic, chef et principal gouverneur de tous les faits du dessusdit Edouard, et à la fin devenir ennemy du roy Edouard son maistre? (Ibid.)

6:o Quant au ne dubitatif dans la proposition subordonnée des verbes et des locutions qui expriment la crainte, Tusage n'est pas encore fixé, bien qu'ordinairement, il soit analogue à celui de la langue actuelle.

Nous avons grand nombre de blessez, et la pluspart fort descouragez et espouvantez, craignans que ceux de Paris, . • . ., sortissent, et que l'on eust affaire des deux costez. I, 4.

38 P. A. QeiieT.

Le Roy entra en grande suspicion de Inj, doutant que oe ne fbst

une espie. IV, 7.

Seulement craignoit-il que quelque seigneur, ou plusieurs, ne fissent

une entreprise de prendre la place de nuict, . . .: et que ceux-là

prissent Tauthorité, et le fissent vivre comme homme sans sens,

et indigne de gouverner. VI, 12.

6:o An lieu de non plus^ aussi est employé; ainsi qu'on le trouve encore chez bien des auteurs du dix-' septième siècle.

Le roy demeura un peu au lieu où Ton lavoit assailly, disant ne vouloir point chasser, ni aussi tirer à Tavant-garde, qui sembloit estre reculée. VIII, 1 1.

Et n'y avoit rien hors Tost, ny aussi de nostre costé n'y avoit rien plus que nous, et nostre guet qui estoit à Tendroit VIII, 13.

Des adverhes de quantité.

Parmi ces adverbes, il y a plusieurs qui sont employés d*une manière différente de Tusage de la langue actuelle.

Gueres. — Les exemples suivants démontrent qu*à Tépoque de Gomines encore, cet adverbe gardait sa signification primitive Ae beaucoup ^ et qu*il était encore usité de la même manière que dans la langue d'oïl:

Car il craignoit qu*il fust veu de gueres de gens, tant pour la santé de Tenfant, que de peur que Ton ne le tirast hors de là, et que soubs ombre de luy, quelque assemblée se fit en son royaume. VI, 11.

Ladite fille estoit fort courageuse, et eut volontiers donne crédit à son mary si elle eust peu; mais il n*estoit pas gueres sage, et reveloit ce qu'elle luy disoit. VII, 2.

Un vieil gentil-homme de Luxembourg, appelle Antoine le Breton, le vint quérir: et luy dit que les Français s*estoient ralliez sur le champ, et que s*il chassoit plus gueres, il se perdroit I, 4.

Petit. — Ce mot était souvent dans Tancienne langue employé comme adverbe dans la signification de peu; on en trouve encore chez Gomines de nombreux exemples. Get emploi de petit 8*est conservé jusqu'à nos jours dans la locution petit à petit

Pour ce petit de gens, qu*avoit ledit duc, je ne vis jamais si belle

compagrnie. I, 6.

Il les fit demeurer un petit loin, et se pourmenerent eux deux une

espace de temps. I, 13.

Ceux de Doûay, qui en ce temps-là estoient encore un petit orgueilleux, les pressèrent de partir en plein midy. V, 15.

Étude sur les Mémoires de Philippe de ComiDes. 39

Plus. — Lemploi de plus pour le plus^ qui était fréquent dans la langue d*oïl, se retrouve encore chez Gomines; usage qui 8*est conservé jusqu'au dix-septième siècle.

Et combien qu*il D*eut ud seul vouloir de conclure ce marché, et que la chose du monde que plus il haïssoit en son coeur, estoit la maison dTorch, si fust toutes-fois tant démenée cette matière, que plusieurs années après elle fust conclue. I, 5. Car Dieu luj prépara un ennemy de bien petite force, en fort jeune aage, peu expérimenté en toutes choses: et luy fit un ser- Titeur, dont plus se fioit pour lors, deyenir faux et mauTais. IV. 13.

Tant et Autant, — De même que dans la langue dVil ces deux adverbes remplacent souvent si et aussi^ de même, chez Gomines, ils se joignent quelquefois à un adjectif. Il y a de plus à remarquer que la différence entre ces deux mots n*est pas encore aussi bien marquée qu'aujourd'hui, puisque, bien souvent, tant s'emploie pour autant.

Aux autres jours se faisoit la guerre tant aspre qu'il estoit possible.

Je l'ay yeu grand et honorable prince, et autant estimé et requis de ses Toisins, un temps a été, que nul prince qui fust en la chrestienté, ou par aventure plus. V, 9.

£t estoit autant hardy qu*homme qui ait régné de son temps.

(Ibid.) Ce que libéralement ils accordèrent, tant à la requeste du Boy, que

pour faire leur devoir. VI, 5.

Mais de tant monstra Nostre Seigneur mieux sa puissance, car nos ennemis estoient tenus trés-sages et expérimentez au faict de la guerre. Vil, 5.

Trop, — Outre sa signification actuelle, cet adverbe conserve encore devant les comparatifs sa signification primitive de beaucoup,

Voyans ceux qui estoient dedans Sainct-Tron, la bataille perdue

pour eux, et qu'ils estoient enfermez tout à l'enyiron, cuidans la

desconfiture trop plus grande qu'elle n'ayoit esté, rendirent la

Tille. Il, 2.

Il est mort ayant eu toute sa vie labeur et travail, et trop plus

que de plaisirs. VI, 13.

Mais trop plus de douleur et de passion porte le fol que le sage,

et si y a moins de reconfort. Ylil, 20.

De la Préposition. ^

On trouvera dans le Glossaire les prépositions qui sont employées dans une signification qu'elles n'ont plus aujourd'hui. Quant à la ré-

40 P. A. Geyer.

pétition de ces mots, les règles ne sont pas encore fixées; cependant, à cet égard, Comines soit ordinairement Tnsage de la langue moderne. Et cherohoient les ducs de Beiy et Bretagne se joindre aux Bourguigpaons. I, 3.

Se la conjonction.

Parmi les conjonctions qui se trouvent chez Comines, et que la langue actuelle conserve encore, la plupart sont employées de la même manière qu*aujourd'hui. Il n*y en a que les suivantes qui présentent quelques particularités remarquables, qui proviennent de la langue d*oïL Comme, — Ce mot s'emploie souvent chez Comines devant les propositions subordonnées, lorsque, aujourd'hui, on se servirait de la conjonction que.

Mais estoye esbaby comme nul s'osoit défendre contre tel prince à qui j*e8toye, estimant que ce fùst le plus grand de tous les autres. I, 3.

£t aussi leur manda ce qu'ils dévoient faire, quand ils seraient à Gand, et comme ladite demoiselle estoit bien disposée à leur intention, et plusieurs d*auprés elle. VI, 3.

Après que le Roy eut séjourné à Lion deux mois ou environ, luy vinrent nouvelles comme monsieur le Dauphin , son seul fils , estoit en péril de mort. VUI, 20.

Rem. Pris adverbialement, comme s'emploie quelquefois pour comment^ ainsi qu'on le trouve souvent dans la langue d'oïl où la différence entre ces deux mots n'était pas encore établie.

Et tinrent conseil à sçavoir comme ils pourroient chasser ces Bourguignons. I, 5.

Maintenant tous ycus dire comme il advint que le roy Charles VIII son fils entreprit son voyage dltalie. VU. Préface.

Que — C^ue. — Ce que - que^ que Burguy regarde comme une simple traduction du latin qua-qua^ s'emploi assez souvent chez Comines pour et-et^ en partie ^ en partie. La langue actuelle le conserve encore dans la locution que bien que mal y à laquelle, cependant, on commence à préférer la locution tant bien que mal.

Car il n*y avoit que les Bourguignons (qui estoient environ quelques

deux mille lances, que bon que mauvais) etc. I, 8. Et crois qu*il passoit six mille sommiers, que mulets, que chevaux,

que asnes. VIII, 10.

Et combien que Ton fut bien seur qu'il en yenoit plus largement que le nombre qu'on demaodoit, si n'estoit-il possible d'attendre, pour l'extrême famine qui estoit en ladite place, où il mourut bien deux mille hommes, que de fisdm, que de maladie, etc. VIII, 17.

Si, — L*empIoi de ai comme conjonction adversative est beaucoup plus fréquent chez Comines que dans la langue actuelle où il commence à vieillir.

£t par là fut finie sa vie, et sa maison destruite, et si elle ne

Test du tout, si est-elle bien désolée. I, 4. Et encores quelque connoissance qu'ils eussent que le Roy nostre maistre le fit pour gagner temps et faire son fait en cette guerre, qu'il ayoit commencée, si le dissimuloint-ils, pour le grand profit qu'ils en aToient. VI, 2.

On le trouve aussi employé comme adverbe joint à la copulative et dans la signification de aiMsi,

Il n*j en avoit pas quatre cens armez de cuiraces: et si n'ayoient

pas un seul serviteur armé. I, 3.

Le roj Edouard le creut assez tost: car il ayoit espousé la nièce

dudit connestable: et si luy sembloit en si grande crainte du roy

de France, qu'il n'oseroit faillir à ce qu'il promettoit audit duo

de Bourgogne et à luy. IV, 6.

Au commencement des phrases, il s'emploie quelquefois pour son composé ainsi.

Si se mirent les dessusdîts à la fuite, ayant qu'on combatist, par

le chemin où ils pensoient trouver les Bretons. I, 3. Si commencèrent à entrer en la rue, et mirent le feu en une maison. (Ibid.).

De quelques locutions conJonctlTes.

A ce que, — Cette locution qui ne s'emploie pins qu'en style de pratique, Comines l'a employée dans l'exemple suivant pour afin que:

Mais qu'ils soient à milliers, et que ce soient gens mal montez, à ce qu'ils n'ayeot point de regret à perdre leurs chevaux. I, 3.

Cependant que. — Au lieu de pendant que, Comines fait usage de cette locution qui aujourd'hui n'est plus usitée.

Il y avoit beaucoup de gens en la salle, cependant que le Roy parloit audit héraut. IV, 5.

Cependant que le Roy mettoit en sa main les villes et citez et places dessusdites es marches de Picardie, son armée estoit en Bourgogne. VI, 1.

Combien que. — De même que nous avons vu la locution cepenn dant que remplacer pendant que^ de même, chez Comines encore, l'ancienne locution coinbien que tient lieu de la locution moderne bien que. Combien qu'aucunesfois les saillies soient bien nécessaires, si sontelles bien dangereuses pour ceux de dedans une place. I, 11. Aussi je trouve ce traité, que nostre roy fit tres-sage, combien qu'aucuns le blasmoient, qui ne coosideroient point si avant que luy. III, 3.

42 P. A. Geijer.

Devant que. — Cette location, qui n'est pins d'usage aojourd'hiii, se trouve quelquefois employée pour avant que»

Et les suivirent de si prés, qu'ils eu tuèrent une partie denuii qu*ils peussent ga^pier la ville, m, 3.

Pour autant que^ Pourtant que. — Ces deux locutions, qui sont synonymes de la locution et (Tautant que^ qui est encore d'usage, s'emploient chez Comines, bien que rarement.

Et à la fin délibéra le Roy d'avoir la paix de ce costé, et de tant donner audit seigneur de Lescut, qu*il le retireroit à son tervioe, et lui osteroit Tenyie de luy pourchasser mal, pour autant qu'il n*y aToit ny sens, ny yertu en Bretagne, que ce qui prooedoit de luy. m, 11.

Mais pour autant que cette maison de Bourgogne estoit plus grande et plus puissante que les autres, . . ., de tant luy fut la mort de leur duc à plaisir très-grand , et plus profitable que de tous les autres ensemble. V, 12.

Et ne yeus point parler de la manière, pourtant que je n*y estoîs point. V, 8.

Remarque sur la construction grammaticale.

Comme nous l'avons déjà vu par les exemples cités, Comines n'a pas observé à cet égard la même régularité que, dans la suite, le besoin de clarté et de justesse a fait développer dans la langue française. Il est facile de voir qu'à l'époque où vivait Comines , la langue n*était pas, à beaucoup près, aussi travaillée qu'aujourd'hui. Cette élégance du style que de nos jours on trouve chez les auteurs français, était alors physiquement impossible. Ce n'est qu'après un long développement que le langage devient assez maniable pour donner à l'auteur les moyens d'y atteindre. Aussi on trouve dans la phraséologie de Comines presque tous les défauts dont l'absence complète est un des plus grands mérites du français moderne. Chez lui l'arrangement des mots est souvent trop libre pour rendre nettement la pensée, et il n'est pas rare de trouver des périodes longues et embarrassées; au chapitre 19 du Livre Y, par exemple, il y en a une de plus de trente lignes.

Etude sur lef Mémoires de Philippe de Comines. 43

Orthographe.

A partir da treizième siècle, les écrivains français, à mesure que la connaissance da latin se répandait, ont introduit dans Torthographe française la mauvaise habitude de surcharger les mots d'une quantité de lettres inutiles, afin de les rendre plus conformes aux mots latins d*ou ils dérivent. A cet égard, Comines, bien qu'il ne connût pas le latin, a suivi la mode de son époque, de sorte que, dans bien des mots, on trouve des lettres muettes qui proviennent directement du latin et non pas de la langue d*oïl. Cela étant suffisamment montré par les passages déjà cités, nous avons jugé inutile d*insérer ici des exemples pour le prouver; au reste on n'a qu'à feuilleter un exemplaire de ces Hémoires pour s'en persuader. Mais à côté de ces innovations, on trouve aussi des traces, aujourd'hui effacées, de l'ancienne orthographe de la langue d'oïl; desquelles nous allons faire un exposé succinct. Cependant, il est à remarquer que, le manuscrit original des Mémoires de Comines étant perdu avant qu'ils fussent imprimés, il est impossible de décider, quant à l'orthographe, quelle part y a Comines et combien il en faut attribuer à ses copistes. De plus, il ne faut pas croire que l'orthographe soit toujours la même; il n'en est point ainsi Au contraire, on trouve bien souvent un même mot écrit de plusieurs manières différentes, ce qui rend encore plus difficile de bien fixer l'orthographe de ces Mémoires.

Ses voyelles.

a, — Cette voyelle, qui ne prend jamais le circonflexe, est le plus souvent répétée dans le mot âge. — Ex. L'ancien aage du duc. 1, 2. — I, 3. — Depuis l'âge de cinq ans. V, 20.

Dans plusieurs mots, on trouve a au lieu de e devant les consonnes nasales m et n. — Ex. Desamparer I, 3. Avanture I, 4, Vanger m, 1. Mandians Ym, 25.

e. — Cette voyelle est encore conservée devant i et u dans bien des verbes où elle est supprimée aujourd'hui. — Ex. Peust I, 1. Meu I, 1. Veu I, 2. Veismes I, 3. Sceu I, 2.

44 P. A. Ge\jer.

Devant la coDsonne nasale n on trouve encore cette voyelle dans plusieurs inots où, dans la suite, elle a été remplacée par a.

— Ex. Bendes i, 3. Tensez I, 13. Trencher VU, 2. Renger

vm, 25.

Dans le mot eau^ Gomines a conservé le e final qu*avait ce mot dans la langue d*oïI. — Ex. Maistre des eauës et des forests de la France lU, 11. Ses vivres, qui venoient par eauë IV, 2.

Au lieu de diviser^ engraisser^ fraîche^ on trouve les anciennes orthographes deviser ^ engresser^ fresche. — Ex. Tout ordre para vaut devise I, 3. — Mais il commençoit à engrosser IV, 10. — De fresche mémoire et datte IV, 10.

Souvent l'élision du e dans le mot que devant une voyelle n*e8t pas observée. — Ex. Que avez veu I, 7. — Que aucuns I, 11. — Que en particulier Y, 15.

i et y« — Ces deux voyelles se remplacent Tune l'autre; surtout à la fin des mots, y s'emploie souvent lorsque l'orthographe moderne demande t. — Ex. Yvres IV. 9. Ennemy IV, 13. Adverty V, 2.

Dans le mot gagner^ ainsi que dans les formes du verbe tnener qui prennent aujourd'hui un circonflexe, le i est encore conservé. — Ex. Pour gaigner et conduire ledit duc I, 2. — Au plaisir de ceux qui le meinent VI, 13.

Dans la conjonction «t, le t est éiidé une fois devant une voyelle autre que t. — Ex. Disant que s'ainsi l'eut fait IV, 6.

•• — Les mots ampouU et rôle ont conservé l'ancienne orthographe ampoUe et rooUe. — Ex. La saincte ampolle, qui est à Reims. VI, 10. — Et apportèrent au Roy par roolle l'armée IV, 2.

!• — Cette voyelle est conservée dans le verbe vider^ et au lieu de malgré^ on trouve encore maugré, — Ex. Par aucunes conditions qui encore ne sont vuidées VI, 10. Maugré moy tenu prisonnier en son palais I, 8.

Ses consonnes.

hf tj ày (• — Ces consonnes se conservent encore dans quelques mots où elles ont été supprimées dans la suite. — Ex. Flambe I, 5. Sçavoir I, 2. Bleds I, 3. Nuds I, 4. Veufve I, 2. Briefveté 1, 2. Baillif I, 13.

Le verbe sceUer est encore écrit sans c, de même que noeud sans le d final. — Ex. S'il avoit baillé son sellé aux princes I, 3. —

— Mais le noeu de ceste matire ne luy fut jamais descouvert I, 2.

8« — Cette consonne est encore conservée dans bien des mots où, dans l'orthographe moderne, la suppression en est le plus souvent marquée par l'accent de la voyelle qui précède. — Ex. Eslevée 1, 4 Lasches I, 4. Mesrain I, 6. Aisne I, 8. Âccoustrez I, 8. Poisles U, 1.

Dans les mots tancer et arçon ^ Comines emploie s au lieu de e. — Ex. Ne me tensez point I, 13. — Et luy mit-on une belle bougette à Tarson de la selle IV, 7.

Au lieu de atuc^ Comines écrit aua^ lorsque Tarticle est joint au mot suivant — Ex. Ausdits I, 6. Ausquels I, 8.

La réduplication des consonnes a lieu dans bien des mots où, selon l'orthographe moderne, il n'y a pas de consonne répétée. — Ex. Traittez I, 3. Apperceussent I, 5. Robbe II, 3. Pille UI, 5. RooUe IV, 2.

46 P. A. Geijer.

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