‹ Étude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de ChypreChapitre 16 sur 28 · ANTIOCHE · texte numérisé non relu

ANTIOCHE

L;i première ville importante que rencontrèrent les croisés à leur entrée en Syrie fut Antioche.

Cité grande et illustre dès le temps des successeurs d'Alexandre, elle ne décrut pas lorsqu'elle devint la résidence préférée de plusieurs empereurs romains. Ses temples fameux au loin, ses oracles, ses jeux olympiques, ses fontaines et son bois de Daphné consacré aux amours d'Apollon, l'avaient rendue chère au paganisme.

Une illustration bien différente attendait cette ville, quand dans ses murs les disciples de l'Evangile prirent pour la première fois le nom de chrétiens, et qu'elle reçut saint Pierre pour évêque.

Peu après, le sang des martyrs la fit compter parmi les métropoles de l'Eglise naissante, et son siège patriarcal étendit sa juridiction sur vingt provinces et autant d'évêchés.

La ville était située au pied des montagnes, dans une plaine fertile, de médiocre étendue, arrosée par l'Oronte.

A peu de distance, au nord, se trouve un lac très-poissonneux, nommé le lac Blanc. Le port de Séleucie, voisin de l'embouchure du fleuve, étant l'échelle maritime de cette ville, concourait aussi à augmenter l'importance politique et commerciale d'Antioche, importance qu'elle sut conserver longtemps en dépit d'événements souvent désastreux pour elle.

Aussi les princes qui étaient à la tête de l'armée chrétienne sentirent-

I,s'i MONUMENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE

ils, dès l'abord, de quelle utilité serait pour eux la possession d'Antioche. Elle leur servirait de base d'opération pour la campagne qu ils allaient entreprendre, en leur assurant la soumission du pays.

G'esl ce <jue M. le comte Beugnot a remarqué tort judicieusement en ces termes ' : relis comprirent que la possession de la ville sainte dé- ■ pendait pour eux de la conquête et de la possession assurée de la rr Syrie entière, et quand leurs soldats, à peine sortis de Constantirrnople, leur demandaient à grands cris de marcher droit sur Jérusalem, ffils s'occupèrent d'établir deux principautés : celle d'Édesse et celle rcd'Antioche, qui devaient être dans leur idée et qui furent en eiïet, «au nord-est, les remparts du royaume de Jérusalem, n

Comme à Nicée, les guerriers francs allaient se heurter à Antioche contre une ville fortifiée par des ingénieurs grecs, et qu'une trahison récente venait de livrer aux musulmans.

L'état de guerre permanent dans lequel se trouvait le Bas-Empire, toujours en lutte pour résister à l'invasion des barbares et à celle plus redoutable encore de l'islamisme, avait fait faire de rapides progrès à l'art de l'ingénieur militaire.

Nicée, Mares, Edesse, Antioche, Diarbekir, Dara, Anazarbe et tant d'autres villes dont nous voyons encore les ruines, possèdent des murailles ou des châteaux élevés sous les règnes des empereurs Justinien, Constance, Anastase et Léon. Nous y voyons mis en œuvre le système de fortification décrit par Procope.

Le même auteur nous apprend que, Justinien ayant décidé la réédification d' Antioche, on en releva les murailles en modifiant le plan primitif, dont le tracé défectueux avait amené la prise et la destruction de la ville antique par Chosroès.

1 Beugnot, Bibl. de l'Ecole des chartes, 3e sé>ie, t. V, p. 3-;..

Ce qui de nos jours subsiste encore de ces remparts concorde bien avec la description que cet auteur en donne au chapitre x de son livre De /Edifie iis.

Nous avons donc sous les yeux un spécimen assez complet de l'art militaire byzantin, durant les dernières années du ve siècle. Aussi, en étudiant avec quelque soin l'enceinte d'Antiocbe, y reconnaît-on facilement les réparations faites à la suite du tremblement de terre survenu en l'année 976. C'est également à cette époque qu'il faudrait, d'après l'historien arabe Ibn-Ferat, attribuer la citadelle dominant l'une des collines comprises dans l'enceinte, et formant le point culminant des défenses de cette ville. Comme on peut le voir par le plan (pi. XVII), la ville moderne d'Antaki s'élève dans l'angle nord ouest de l'enceinte et n'occupe qu'une partie bien restreinte de l'énorme espace qu'entourent les murailles et dans lequel quatre collines se trouvent comprises. Les restaurations faites à ces murailles au temps de la domination latine se retrouvent parfaitement, surtout à l'angle sud-est. La trop grande étendue de cette ligue de défense fut toujours une cause de faiblesse, qui amena rapidement la prise d'Antioche, quand elle n'eut pas une année enfermée dans ses murs pour fournir un nombre de défenseurs proportionné au développement des remparts.

Il y a trente-cinq ans environ, l'enceinte de cette ville était à peu près intacte. Combien nous devons regretter qu'un plan régulier n'en ait pas été levé alors !

Malheureusement, pendant la domination égyptienne en Syrie, elle fut exploitée comme une véritable carrière pour la construction des immenses casernes qu'y fit alors élever Ibrahim-Pacha.

C'est par la face nord, à partir de la porte du pont, que je commencerai l'étude des remparts. Cette porte (lettre du plan A) est encore intacte ainsi que le pont, qui paraît remonter à l'époque romaine.

186 M ( » M \li.\TS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE

Toute cette portion de l'enceinte est aujourd'hui fort dégradée; les tours qui sont encore debout ont été transformées en maisons particulières, et il reste peu de traces des courtines. Depuis l'angle nord-ouest, où le rempart s'infléchit brusquement au sud, jusqu'à la porte Saint- Georges, tours et murailles sont dérasées jusqu'au niveau du sol, de telle façon que le plan seul en est reconnaissable. Nous lisons, dans la description de Guillaume de Tyr1, que cette porte était une des cinq principales entrées de la ville. Elle s'ouvre dans la face occidentale de l'enceinte , et les bases des deux tours qui la flanquaient sont assez bien conservées; en avant de cette partie des murs se trouve un ravin nommé Ouady-Zoïba, sur lequel était jeté un pont B dont les traces sont encore visibles et qui donnait accès à la porte Saint-Georges.

Presque aussitôt la muraille s'élève rapidement le long du liane de la montagne en couronnant l'escarpe du ravin. Sur la pente de la colline et dominant un peu la porte Saint-Georges, se trouve la base d'une énorme tour pentagonale C, qui fut, je pense, une de ces maitresses tours dont j'ai parlé plus haut et que les Byzantins désignaient sous le nom de (ppovpy..

Une des planches du grand ouvrage de Cassas, publié en 1799, donne l'aspect que présentait cette partie des murs d'Antioche, à peu près intacte à cette époque. Je crois pouvoir garantir l'exactitude de ce dessin, parce que, d'une part, j'y trouve tout ce qui subsiste encore et que, de l'autre, le tracé du plan de cette portion des remparts coïncide parfaitement avec la perspective que donne la planche d'après laquelle a été dessiné le bois ci-joint.

Le sommet de la colline présente un mouvement de terrain assez doux, mais qui, cependant, suffît à déterminer le tracé de la muraille

Gpill.de Tyr. I. IV. c. xm.

qui, à partir du haul de l'escarpement, s infléchi! au sud-sud-est jusqu'au château.

Fig. 67.

;JL ■ ■-- -te2, 1. < ---> ^--

Dans l'antiquité, cette colline était désignée sous le nom à'Iopolis, A cette époque, l'aqueduc qui amenait dans la ville les eaux de la ton-

laine de Daphné, et dont les restes sont parvenus jusqu'à nous, s'appelait \ijHtv Trajam '.

De ce côté les défenses sont assez bien conservées, et j'ai pu dessiner la coupe et le plan de lune des tours demeurées debout. Elles sont toutes bâties sur le même plan carré, et ne présentent entre elles que des différences insignifiantes.

Ces tours sont construites en pierres de taille, avec des cordons de

Fig. 48.

briques régulièrement espacés; les portes sont à linteaux carrés avec arcs de décharge. Ainsi qu'on peut le voir par le plan et la coupe cijoinls. elles ont presque toutes trois étages de défenses.

Au rez-de-chaussée, un couloir, sur lequel s'ouvre l'escalier montant à l'étage supérieur, conduit dans la salle, qui n'est ('flairée que par des meurtrières percées dans ses murs. L'escalier occupe à peu

Intiquilates [ntiochenœ, Otfried Millier, Méin. de l'acad. de (iottiiijjiie . i83/i.

près la moitié de la largeur de l'édifice. 11 donnait accès en même temps au chemin de ronde des courtines par des portes s'ouvrant sur le palier supérieur. Cette partie de la tour était subdivisée en deux par un plancher, et formait de la sorte deux étages de défenses.

Fig. 69.

Quant au couronnement, il n'en reste plus trace, et je crois pouvoir affirmer qu'il ne subsiste plus un créneau sur toute l'étendue des murs d'Antioche.

L'épaisseur du rempart entre les tours est de 2 mètres environ.

En beaucoup d'endroits le chemin de ronde existe encore, et l'on peut facilement constater qu'une partie de sa largeur est prise en encorbellement.

Plusieurs poternes sont percées dans cette partie des remparts. Elles sont du reste signalées par le chroniqueur, qui nous apprend qu'elles permettaient aux assiégés de recevoir des approvisionnements qu'apportaient les montagnards.

C'est indubitablement vers ce point que les croisés pénétrèrent dans

la place, et nous devrons y chercher la tour des Denœ-Sœurs, quand

nous arriverons à cette partie de notre étude.

Sur la troisième colline comprise dans le périmètre des murailles, et nommée dans l'antiquité mont Silpius, s'élève le château, qui affecte la forme d'un triangle allongé. Il a remplacé l'acropole antique, et Raimond d'Agiles le nomme Colax.

\vant d'y arriver, en suivant le pied du rempart, on \oit à l'intérieur de la ville un vaste réservoir circulaire D. Il est de construction antique, et, selon toute apparence, était jadis alimenté par un aqueduc souterrain amenant l'eau dune source située dans les montagnes voisines.

Aucun changement essentiel n'a été apporté aux dispositions du château durant la domination franque, ainsi qu'on en peut juger par le plan. Seulement en r (pi. XVII) on avait élevé des bâtiments dont il ne reste plus que des ruines, au milieu desquelles gisent des chapiteaux romans et des débris de nervures. Non loin, en s, se voit l'orifice d'une citerne.

Ce réduit tire toute sa force de sa position sur un rocher presque inaccessible, ses défenses étant plus que médiocres. Au sud et à l'ouest il est flanqué de tourelles rondes d'un très-faible diamètre et massives dans toute leur hauteur. On y pénétrait par une poterne qui se trouve encore à l'angle sud-ouest.

Le continuateur deTudebode en parle comme d'une forteresse inexpugnable, flanquée, dit-il, de quatorze tours.

Au delà de cette citadelle, la montagne ne présente plus qu'une arête escarpée plongeant rapidement dans le ravin dit des Purtes-de- Fer. Dans celte partie la muraille suit le rocher; vers le fond du ravin elle est tracée en lignes à crémaillère.

Le texte de Procope, relatif aux travaux que Justinien lit élever

dans la gorge qui porte de nos jours le nom de Bab-el-Hadid, est Ja meilleure description que Ion puisse donner de ce site.

r-Deiix montagnes escarpées dominent la ville : lune se nomme ccl'Orocassiades, l'autre le mont Stauris.

cr Elles sont séparées par un précipice au tond duquel coule, au temps «•des pluies, un torrent nommé l'Onopniètes, descendant des hauteurs tr voisines. Parfois il grossit subitement et cause des dégâts dans la cr ville en sortant de son lit. Pour parer à cet inconvénient, l'empereur ccJustinien fit élever d'une colline à l'autre une forte muraille, barrant f ainsi le ravin de manière à ne laisser passer à la fois qu'une certaine cr quantité d'eau. Des ouvertures percées dans cette digue lui permettaient de s'écouler lentement, de telle sorte qu'elle cessa d'occasionccner des ravages dans Antioche'.r»

Sur l'escarpement oriental du torrent une autre muraille, également tracée en crémaillère, relie la jetée, presque encore intacte, aux travaux de défense qui existent sur la colline nommée autrefois mont Stauris.

Au delà de cette gorge l'enceinte reprend jusqu'à l'angle sud-ouest de la ville. Là une tourelle ronde E, munie d'un talus à sa base, ainsi que plusieurs raccords dans les courtines, dénotent au premier coup d'oeil l'œuvre d'ingénieurs occidentaux du xue siècle.

A partir de ce point, la muraille s'infléchit au nord et est bâtie sur la déclivité de la montagne. De ce côté se voient plusieurs tours en saillies prismatiques sur les dehors de la place. Elles sont construites en pierres de taille de moyen appareil , et leurs voûtes intérieures sont en briques.

Le rez-de-chaussée est occupé par une salle percée de meurtrières et

1 Procope, De Mlijicii.s , 1. II, c. x.

s'ouvra ni vers la place par une arcade en plein cintre. Elles n'ont pas

d'escalier, el c'étail par la banquette du rempart qu'on pénétrait dans

Fig. f)o.

l'étage supérieur présentant les mêmes dispositions défensives que le rez-de-chaussée. Cette partie des murs d'Antioche semble avoir été re-

Fig.5i.

maniée, probablement à la suite de tremblements de terre, et oflre cette particularité que le chemin de ronde des courtines est établi sur

des arcades supportées par des contre-forts appliqués au rempart. Deux poternes a et h faisaient communiquer directement cette partie de la ville avec la campagne.

A en juger par le nombre de poternes que nous voyons dans les murs d'Antioche, il \ a lieu de penser qu'à l'époque où ils furent élevés les architectes byzantins ne considéraient pas, ainsi qu'on le fit généralement plus tard, durant tout le moyen âge, l'existence de nombreuses issues comme une cause de faiblesse pour les villes fortes dont elles formaient alors les points vulnérables.

Il est vrai que l'énorme développement des murailles dont l'étude nous occupe rendant à peu près impossible l'investissement complel de la place, des communications faciles avec les dehors, vers les montagnes, présentaient certains avantages. Elles permettaient l'entrée des renforts ou des approvisionnements que pouvaient ramener les sorties opérées par la garnison, et facilitaient une issue aux espions ainsi qu'aux messagers porteurs de dépêches.

C'est au bas de la colline nommée mont Stauris que se voit encore la porte de Saint-Paul (Bab-Boulos) , tirant son nom, nous dit le chroniqueur1, de ce qu'elle rr esLoit dessous le moustier de Saint Paul, qui r est el pendant d'el tertre, r,

Une fontaine, qui porte le même nom, jaillit à quelques pas, et Guillaume de Tyr2 dit que cette source, ainsi que le ruisseau qui coulait dans la ville, venait former un marais en avant de la porte du Chien, là où nous voyons aujourd'hui une prairie plantée de saules.

Un amas de ruines, parmi lesquelles une baie en tiers point et des débris d'arcs ogives, se trouve en F, un peu au-dessus de la fontaine; ce sont les restes de la célèbre abbaye qui a donné son nom à cette entrée d'Antioche.

1 Guill. de Tyr. I. IV. c. mu.— 2 ht. I. IV, c, nv.

Do la porte Saint-Paul le mur e1 les tours soûl assez bien conservés jusqu'à l'angle nord de la ville; mais à partir de ce point où le rempart tournait à l'ouest, on ne peu! plus suivre que des monceaux de décombres, qui jalonnent le tracé de l'enceinte à travers les jardins.

Les murailles antiques s'élevaient au bord même de l'Oronte; mais lorsque Justinien les fit remplacer par celles qui nous occupent en ce moment, il arriva, par suite du nouveau tracé adopté alors, que l'angle seul de la nouvelle cité, vers la porte du Pont, se trouva tangent au cours du lleuve. Procope nous apprend encore que, pour remédier à cet inconvénient, on creusa un canal de dérivation qui amenait l'eau de l'Oronte dans un fossé profond régnant en avant de la partie nord des murs de la ville. Mais fossés et canal paraissent s'être, à la longue, transformés en marais, sur lesquels il fallut établir des chaussées et des ponts, comme nous le voyons par le passage suivant du chroniqueur... rrOu costé devers bise a trois portes, qui toutes isscnl au rr Autos; cele desus a non la porte del Chien : uns ponz est delez celé reporte à quel en passe une paluz et une mareschieres qui sont delez rr le mur; la seconde est orendroit apelée la porte le Duc; li iluins est •bien Ioing une mile de ces deux portes. La tierce a nom la porte del 'Pont pareeque li pons est iluesques à que l'en passe le fium; quar •entre la porte le Duc, qui est el milieu de ces trois, et ceste qui est cf dernière de ce coste s'aproche si li Iluins de la ville qui dès ilec il n-s'en corl tôt costoianl les murs1...*»

Je n'ai pu me procurer qu'une seule iconographie d'Antioche2 (pi. XVIII) paraissant remonter au xur" siècle, et d'après laquelle la porte du Duc était toute voisine du point où le ruisseau qui traverse la ville, venant des Portes-de-Fer, passait sous le rempart. Or nous

' Guill. deTyr, I. IV, c. mil du manuscrit n" A939 du fonds latin de la

: Cette iconographie est tirée du folio 98 Bibliothèque impériale.

lisons, au \iv(' chapitre de Guillaume de Tyr, que les eaux de la tonlaine Saint-Paul et celles de l'Onopnièles venaient se perdre dans un marais en avant de la porte du Gliien, tandis que Raimond d'Agiles dit que l'Oronte passait à une portée de trait de la porte du Duc

H me reste maintenant à exposer brièvement ce que nous savons des positions occupées par les divers corps de l'armée chrétienne sous les murs d'Antioche.

Les Latins, après avoir franchi l'Oronte au pont de Fer, vinrent camper sur la rive gauche du fleuve, dans les prairies qui s'étendent sous les murs de la ville.

La gauche de leurs lignes s'arrêtait devant la porte Saint-Paul et la droite vers celle du Pont, bien que plus tard elles aient été portées jusqu'à la porte Saint-Georges. L'investissement demeura donc incomplet, puisque toute la partie des murailles située sur les montagnes ne fut point bloquée.

Durant le cours du siège, des redoutes ou châtelets furent élevés par les Francs devant les portes principales pour arrêter les sorties.

En avant de la porte Saint-Paul, c'est-à-dire à l'est de la ville, vinrent camper Tancrède, lloger, comte de Flandre, ainsi que Raimond, avec leurs gens, et en arrière d'eux se plaça le corps auxiliaire grec commandé par Tatice.

Dans la prairie, à droite du camp des princes de Sicile, le duc Robert, le comte de Blois et. le duc de Normandie dressèrent leurs tentes, qui s'étendaient jusqu'à l'angle nord-est de la place.

Devant la porte du Chien et celle du Duc s'installèrent le comte de Toulouse et l'évêque du Puy. Le duc de Lorraine, enfin, occupait la droite des cantonnements, mais les nécessités du siège amenèrent l'établissement de postes jusque vers la porte Saint-Georges, à l'ouest de la ville.

D'après les ailleurs arabes, les Lalins établirent en avant de leur camp, vers la ville, un fossé de circonvallation.

L'histoire de ce siège mémorable a été faite trop souvent pour que je pense devoir m'étendre sur ce sujet, et je me bornerai à traiter seulement l'épisode final qui amena la prise d'Antioche, et sur lequel mes recherches paraissent jeter quelques lumières nouvelles.

Les auteurs qui ont écrit jusqu'à présent sur le siège d'Antioche se sont préoccupés de déterminer, approximativement du moins, la position de la tour des Doux-Sœurs. Malheureusement aucun de mes devanciers n'avait à sa disposition un plan topographique régulièrement levé des murailles de la ville et de ses environs.

Nous lisons, dans les auteurs contemporains, que vers les montagnes la place n'avait pu être investie, et que chaque jour les Syriens et les Arméniens ravitaillaient les défenseurs de la ville par des poternes situées dans celle partie de l'enceinte. Les difficultés du terrain semblaient défier toute attaque sérieuse de ce coté, et, par contre, les postes devaient être moins nombreux et se garder avec moins de vigilance, se croyant [tins en sûreté.

C'est donc là qu'il faut chercher les tours gardées par l'Arménien Firouz. Le texte de Guillaume de Tvr (secus portant Sancti Georgti) me semble avoir induit en erreur M. Poujoulat ' et après lui M. Peyré2, en leur faisant chercher la tour des Deux-Sœurs trop près de la porte Saint-Georges.

De la lecture attentive de tous les chroniqueurs il résulte pour moi, à n'en pouvoir douter, que celte tour devait être à la partie supérieure de la ville. J'espère parvenir à démontrer victorieusement que c'est la tour (I, située à l'angle sud-ouest de la place et couronnant l'es-

Correspondance d'Orient, I. Ml. p. i .'}•>. — ' Histoire de fa première croisade, c. \\\i\.

carpement de la montagne, tel, de ce côté, que toutes les tours, malheureusement détruites il y a une trentaine d'années, se dominaient les unes les autres, et que le chemin de ronde des courtines, qui les reliait entre elles, était un escalier. On en peut juger par la belle planche de Cassas, dont j'ai déjà parlé, et qui fut dessinée alors que ces murs étaient encore debout.

Chaque nuit, nous dit Guillaume de Tyr dans sa relation du siège d'Antioche1, un officier, accompagné de porteurs de flambeaux, faisait une ronde d'inspection sur les remparts, visitant tous les postes pour s'assurer que le service n'était pas négligé. Or la position de cette tour au sommet de l'escarpe de la montagne et au point où l'enceinte s'infléchit au sud -est permettait à ceux qui l'occupaient de voir à droite et à gauche une grande étendue de murailles; de telle sorte qu'ils n'avaient point à craindre d'être surpris par la venue inopinée de l'officier chargé de la surveillance des remparts.

Il y a encore une raison plus concluante pour ne pas chercher la tour des Deux-Sœurs trop près de la porte Saint-Georges : c'est que cette partie des murs s'élevait aux bords de l'Ouady-Zoïba, qui forme de ce côté un véritable précipice rendant toute approche impossible.

Je vais donc essayer d'établir mon opinion par les textes des auteurs témoins de l'événement dont nous nous occupons et qui, en même temps, concordent parfaitement avec ce que j'ai relevé sur le terrain.

Tudebode nous apprend que Firouz, après s'être engagé à livrer \ntioche aux croisés, invita Bohémond à faire prendre ostensiblement les armes à ses troupes et à simuler une de ces courses si fréquentes que faisaient les Francs durant ce siège, dans le but d'approvisionner' leur camp; puis à opérer brusquement son retour par les montagnes

' Guillaume de Tyr, 1. V, chap. xxi.

qui é taie ni à droite du camp, afin de se rapprocher pendant la nuil des murailles au sud de la ville

Il y a donc tout lieu de penser que le :>. juin 1098, en quittant le camp vers trois heures de l'après-midi, le prince de Tarente, après s'être avancé à l'ouest jusque vers le point où se voit de nos jours le village moderne de Beit-el-Ma, qui a remplacé l'antique Daphné, se sera engagé dans le ravin qui vient en ce lieu se réunir à la vallée de l'Oronte ri \ sera demeuré embusqué jusqu'à l'heure convenue. 11 aura fait alors remonter ses gens vers les murs d'Antioche par l'une des gorges qui se trouvent sur la rive droite de ce vallon, et les y aura laissés cachés jusqu'à ce que les cinquante premiers combattants, s'étant approchés de la tour où commandait Firouz, aient pu pénétrer dans la ville par l'échelle attachée à l'un des créneaux de la courtine.

Le nombre des sergents à pied qui accompagnaient Bohémond dans cet le attaque était d'environ sept cents. Ce l'ut un interprète nommé Lambert qui s'approcha le premier du mur et qui, après l'échange d'un signal convenu à l'avance1, adressa en grec la parole à Firouz-.

L'échelle ayant été hissée à l'aide d'une corde et attachée à l'un des nierions du parapet, Foulcher de Chartres monta le premier sur le rempart, où il fut bientôt suivi par ses compagnons.

Ce qui établit d'une manière irréfutable que les Latins avaient réussi à s'approcher beaucoup des murailles de la ville, tout en demeurant cachés, c'est l'exclamation de Firouz à la vue du petit nombre des compagnons de Foulcher :

Micro Francos ecliome3 !

Soixante guerriers environ étaient déjà montés et occupaient les tours confiées à la garde de Firouz, massacrant tous ceux qu'ils rencontraient,

1 Le jet d'un certain nombre de cail- 2 Tudebode, I. IV, chap. xx.

lonv ' Orderic Vital. I. IX. chap. i\.

quand, à la demande de ce dernier, un homme d'armes lombard redescendit et vint à Bohémond pour l'avertir qu'ils étaient déjà maîtres de trois tours et qu'il fallait se hâter d'amener du renfort '.

lin vent violent qui soufflait cette nuit empêcha les gardes des postes voisins d'entendre le bruit causé par ces divers événements; du reste, le silence le plus absolu était naturellement observé par les Francs.

Plusieurs chefs avaient accompagné Bohémond, et, dès que celui-ci fut maître des premières tours, ils se hâtèrent de rentrer au camp pour diriger leurs troupes vers la porte du Pont.

Le point du jour approchait, et, tous les compagnons du prince de Tarente se précipitant à l'envi, l'échelle se trouva tellement surchargée quelle entraîna le merlon auquel elle était accrochée, et sa chute causa la mort de plusieurs des assaillants.

Les croisés cherchèrent alors à tâtons une poterne2 qui était à la gauche de la tour des Deux Sœurs, et, l'ayant enfoncée, tous pénétrèrent dans la ville3. Ceux qui étaient sur les murailles se rendirent maîtres de dix tours sans un seul cri et sans que l'alarme eût été donnée dans Antioche.

Guillaume de Tyr dit encore que ce furent ceux qui entrèrent par la poterne qui, massacrant tout devant eux, allèrent ouvrir la porte du Pont aux troupes restées dans le camp4.

Pendant ce temps l'aube avait paru et le prince de Tarente fit élever son étendard sur le sommet de la colline voisine du château.

1 Tudebode, De Hierosol. itinere, xvii. château en se dirigeant vers l'angle sud-

' Cette poterne, qui est assez basse. ouest de la ville (pi. XVII).

existe encore et est parfaitement conservée 3 Guillaume de Tyr, I. V, chap. \\n. —

à la gauche de la tour d, que je considère Tudebode, De llierosohjmilano ilinerc, xvm.

fomme ayant élé la tour des Deux-Sœurs, 4 Tudebodus abbreviatus , xxvir, Hi.it. Lut.

et qui se trouve être la dixième à partir du des croisades, t. IV.

La tour ese trouve au poinl le plus élevé de colle partie des murs d'Antioche. Elle est en vue de toute la ville et eu face du château, dont elle est séparée par un repli de terrain. Gomme il est incontestable qu'elle était une des dix tours occupées parles compagnons de Bohéinond. je pense que ce fut à son sommet que dut être déployée la bannière du prince.

Les portes de la ville furent à peine ouvertes que les Latins se précipitèrent en foule et firent un grand carnage de la population musulmane d'Antioche. Néanmoins un grand nombre de Turcs eurent le temps de se réfugier dans la forteresse.

Les princes chrétiens reconnurent bientôt que leur succès demeurerait incertain tant qu'ils ne s'en seraient pas rendus maîtres. Ils voulurent d'abord remporter de vive force; mais, dit Raimond d'Agiles, ils ne lardèrent point à juger que sa position inexpugnable rendait sa prise impossible autrement que par la famine.

Si Ton se rappelle la situation de cette citadelle, d'après ce que j'en ai déjà dit dans la description générale donnée des fortifications d'Antioche, on saura quelle s'élève sur une montagne dominant la ville; de plus, elle est entourée, de toutes parts, d'escarpements, excepté vers l'occident, et là elle n'est séparée des montagnes voisines que par un petit vallon assez étroit où vient aboutir l'unique sentier qui la met en communication avec la cité.

Les chefs se résolurent donc à former le blocus du château en barrant ce passage par un retranchement1.

J'ai dit plus haut que les compagnons du prince de Tarente s'étaient rendus maîtres de dix tours, dont ils avaient massacré les défenseurs or, il se trouve que. la tour <l étant admise comme celle des Deux-

Raimond il igiles. collection Guizot, t. \X. p. jtiM

Sœurs, la onzième (/) est la dernière avant le château qui la domine,

et auquel elle est reliée par le rempart. Cette tour est située sur la pente même de la hauteur (pie couronne la forteresse et devint, durant le temps que les musulmans lurent encore maîtres du château, le théâtre d'actions héroïques où plusieurs croisés trouvèrent une morl glorieuse.

Voici en quels termes Robert le Moine raconte le premier de ces épisodes :

tr 11 y avait fort près du château et en contre-bas une tour dont Bohé- •• moud s'était déjà emparé et d'où il se disposait à diriger des attaques » contre la forteresse, mais l'ennemi ayant repris courage se mit à accacrbler de traits et de projectiles ceux qui l'occupaient. Le lieu était étroit «(c'était le chemin de ronde qui formait le théâtre du combat); de cr telle sorte que dans leurs attaques contre la tour les Turcs étaient obli- Kgés de s'avancer à la suite les uns des autres, le chemin ne permettant le passage qu'à un combattant à la fois. Dans cette lutte terrible rBohémond fut blessé d'une flèche à la cuisse, et, épuisé par la perte « de son sang, il dut se retirer dans une autre tour voisine. Un des nôtres cr était resté dans la tour et, à la grande admiration de l'armée, soutint tcseul le choc des assaillants; puis, hérissé de traits et voyant qu'il n'y tr avait plus aucune chance de salut pour lui, il se précipita au milieu «des Turcs, où il trouva une mort glorieuse. Son nom était Hugues le crForcenez; il était à la suite de Geoffroy de Monlcayeux.r

La possession de cette tour, témoin de la valeur de Hugues le Forcenez, paraît avoir été le sujet de nouveaux engagements, comme nous le lisons dans Albert d'Aix :

«Une tour, entre autres, était restée sans gardes; elle s'élevait sur re la montagne vers le point où les Francs avaient fait un retranche- «ment en terre, afin d'arrêter les sorties des défenseurs du château.

202 MONl MENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE

(rQuelques musulmans, ayant reconnu l'abandon de cette tour, l'occuccpèrent pendant la nuit, espérant avoir ainsi un moyen de prendre «l'offensive contre la ville: mais les chrétiens qui étaient dans la tour ff voisine s'en aperçurent aussitôt. On vit alors Henri d'Hache, parent rrdu duc Godefroi, s'armer rapidement et se précipiter vers cette tour. rr suivi de deux de ses proches, Françon et Sigmar, tous deux origir naires de Mechel-sur-Meuse, pour tenter de déloger l'ennemi. Les et Turcs se mirent alors en devoir de défendre la porte, et dans le rr combat Françon et Sigmar perdirent la vie; mais, de nouveaux renrr forts étaMt arrivés aux chrétiens, les musulmans furent enfin rejetés rr dans la citadelle, n

Cette forteresse ne capitula qu'à la suite de la bataille d'Antioche.

De l'aspect que présentent encore de nos jours les murailles d'Antioche, on peut facilement préjuger ce que dut y être la dominai ion latine.

Cette ville n'avait été possédée qne cinquante ans environ par les musulmans, qui, durant un laps de temps aussi court, ne purent guère modifier, dune manière bien notable, l'aspect de cette cité essentiellement byzantine.

Nous avons déjà dit que, depuis sa réédification, les empereurs grecs y avaient élevé, en outre, un grand nombre d'églises dont plusieurs étaient, par leur magnificence, célèbres dans tout l'Orient, des palais, des thermes, des aqueducs, etc. etc. La transformation des églises en mosquées parait avoir été le changement le plus considérable amené par la complète arabe, car, quant à la population, nous ^iiMins qu'elle comptait encore dans son sein une grande quantité de Crées et de Syriens chrétiens.

\ntioche, devenue capitale de la principauté qui porta son nom, ne cessa pas dès lois d'être considérée comme la ville la plus importante

de la Syrie, après Jérusalem. Ses princes comptaient parmi leurs vassaux les seigneurs de Saône, de Margat, de Mamendon, de Sourval, de Hazai't . du Gerep, de Harrenc, de Soudïn, et une foule d'autres que nous voyons figurer dans les actes du temps.

Leur cour, à l'exemple de celle d'un souverain, comportait toutes les grandes charges d'un Etat, car on y voyait un maréchal, un chancelier, un connétable, un sénéchal, des chambellans, des bouteillers, un vicomte et un trésorier d'Antioche. De plus cette ville était le siège d'un patriarche qui avait de nombreux suflragants.

Si nous recherchons ce que disent de ces monuments les voyageurs de cette époque, nous saurons, par Vilbrand d'Oldenbourg, qu'au milieu de la ville s'élevait la basilique de l'apôtre saint Pierre, devenue église patriarcale, et qu'on y voyait le tombeau de l'empereur Frédéric Barb

erousse

Non loin de là, une église byzantine, en forme de rotonde, était dédiée à la Vierge et renfermait une image miraculeuse de Notre-Dame, en grande vénération parmi les Grecs.

Vers l'extrémité orientale d'Antioche, le monastère de Saint-Paul se trouvait sur les premières pentes de la montagne, et l'on y remarquait surtout une petite crypte ornée de mosaïques à fond d'or où, d'après la tradition, saint Paul écrivit ses épîtres. Cette chapelle était trèsrévérée et avait devant ses portes les tombeaux de Burchard de Magdebourg, d'Oger, comte d'Oldenbourg, et de Wilbrand, comte d'Harlemont. C'est au pied de cette même colline que s'élevait l'église placée sous le vocable de l'évangéliste saint Luc, et dont les restes se voient encore dans le cimetière latin qui se trouve en ce lieu.

Dans le flanc de la hauteur que couronne le château se voit une

! Peregrinatoren medii œvi quatuor, Ed. Laurent, Leipsick, 1866, p. 172-173.

•jii'. MON! MENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE, ETC.

grotte, aujourd'hui changée en santon, mais qui alors étail un oratoire, et où, suivanl la tradition locale, sainte Marie-Madeleine se sérail retirée pour faire pénitence.

\ la base de la montagne étail la basilique de Saint-Jean-Chrysostome, et sur la troisième colline comprise dans l'enceinte d'Antioche , c'est-à-dire vers l'ouest, se trouvait l'église JSainte-Barbe.

En outre, on comptait encore dans cette ville un grand nombre (I antres églises, dont les plus importantes étaient celles des Saints Come et Damien, de Sainte-Mesme, de Saint-Siméon, etc. etc., mentionnées par le Gartulaire du Saintr-Sépulcre.

VSCALON.

\scalon s'élevait au bord de la mer. à égale distance de Gaze et d'Ibelin. Là, au milieu de jardins, aujourd'hui envahis par les sables, gisent à demi enfouies les ruines de la ville du moyen âge qui avait remplacé l'antique cité phénicienne dont elle a conservé le nom.

Quand, en l'année ii56, les croisés s'emparèrent de cette place, elle était défendue par des murailles byzantines ou du moins élevées par les Arabes d'après le même système.

Une fois maîtres de la ville, les Francs y ajoutèrent de nouveaux ouvrages et réédifièrent une grande partie de l'enceinte. Mais il est probable que la disposition du terrain les contraignit à ne pas s'écarter beaucoup du plan primitif. Les débris qui subsistent encore de ces murs permettent d'en suivre tout le périmètre.

Le plan général de la ville est celui d'une demi-circonférence de 65o mètres de rayon environ, appuyée à la mer et formée de collines d'une élévation moyenne de 1 5 à 16 mètres. Quoique l'historien Guillaume de Tyr les considérât comme élevées de main d'homme, elles me paraissent en grande partie naturelles. A leur sommet est bâti le rempart.

Aux deux extrémités nord et sud d'Ascalon, vers la mer, les murailles venaient s'arrêter à des ouvrages considérables, complètement

206 \lo\l MLYI'S 1)K LARCHITECTURE MILITAIRE

ruinés aujourd'hui. Le plan de celui qui esl à l'extrémité sud est seul méconnaissable : c'esl un parallélogramme de 20 mètres de long sur une largeur de la, divisé intérieurement en deux pièces par un mur de refend perce dune porte. Malheureusement le tout est dérasé à

I met ce du sol.

De la tour placée en vis-à-vis au nord de la ville, on ne voit plus que d'énormes pans de murs renversés tout d'une pièce et qui semblent

II avoir pu être projetés de la sorte que par un tremblement de terre ou par une mine.

Du côté de la mer, c'est-à-dire à l'ouest, il ne subsiste maintenant que de faibles traces des murailles qui revêtaient les falaises.

Les courtines formant les parties sud et sud-est de l'enceinte étaient flanquées de tours carrées de 6 à 8 mètres de côté. La hauteur primitive de cette muraille paraît avoir été de 10 mètres environ.

L'épaisseur du rempart est de 2 mètres 1/2. Il se compose d'un blocage de moellons noyés dans un bain de mortier, et le revêlement esl en pierres de taille de petit appareil. Au dehors apparaissent des fûts de colonnes antiques, engagés transversalement dans l'épaisseur de la muraille, suivant un usage généralement adopté à cette époque, aussi bien par les musulmans que par les Francs.

\u\ \ue et xmc siècles on avait l'habitude d'établir, en avant des murailles des villes, des lignes de palissades formant ce que l'on appelait alors les lices de la place. Parfois aussi elles étaient plantées sur des ouvrages avancés et formaient des barbacanes devant les portes. Il est probable que des défenses de cette nature précédaient les remparts dont l'étude nous occupe en ce moment; mais elles ont disparu sans laisser aucune trace.

Malheureusement les restes de l'enceinte, dérasés sur la plus grande partie de leur hauteur primitive, sont pour ainsi dire ensevelis sous

d'énormes dunes amoncelées par le vent du midi, et qui peu à peu se sont élevées jusqu'à la hauteur même de la base des murs. Ceux-ci s'étant écroulés en beaucoup de points, les dunes ont pénétré par les brèches jusque dans la ville et s'y déversent incessamment, formant ninsi à droite et à gauche du rempart un talus mobile et glissant. D'après Guillaume de Tyr, la porte qui s'ouvrait au midi se nommait porte de Gaze, mais elle est complètement cachée sous un manteau de sable.

Vers l'est était la porte dite de Jérusalem, dont on voit encore des traces, et que nous trouvons décrite en ces termes au xxue chapitre du XVIIe livre de Guillaume de Tyr :

<rLa première porte qui siet devers Orient a nom porte Major de cr Jérusalem, parce que par iluec vet l'en à la sainte cité. Iluec a deus cr tors de çà et de là grosses et hautes signes, c'est la greindre forteresse crde la ville. En la barbaqane devant a trois issues qui meinnent en et divers leus. n

La porte proprement dite a disparu. Bien que fort endommages, les restes de l'ouvrage avancé qui la précédait sont encore très-reconnaissables. Ainsi qu'on peut le voir par le plan, cette barbacane était d'une forme très- irrégulière. Elle se composait d'un mur de 2 mètres d'épaisseur; un escalier encore intact au mois de décembre i85o, nie permit d'atteindre le niveau du chemin de ronde qui le couronnait. Son élévation était de 8 mètres environ. Une tourelle A, dont on ne voit plus que les fondements, flanquait une des trois entrées qui s'ouvraient dans les autres faces de cet ouvrage.

La grosse bastille B, qui commandait l'ensemble de ces défenses, me parait être une imitation des Çpovpaî ou maîtresses tours byzantines. Selon toute probabilité, c'était une des deux tours signalées ici, par l'historien des croisades, comme les principales défenses de la place.

Il est Lien à regretter que cel important ouvrage, dont il ne subsiste plus que la base, n'ait pas été décrit ol relevé alors qu'il était encore presque entier, sa destruction ne remontant guère qu'à une vingtaine d'années, à en croire ce que m'ont assuré les habitants du village de Djorah.

C'esl au sud de cette entrée que se trouvent les restes les mieux

Fie. 5 -2.

Echelle

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conservés des murailles d'Ascalon. Outre le rempart proprement dit, qui existe au sommet des tertres décrits plus haut, elles comprenaient un avant-mur élevé à mi-côte, à l'imitation du -apoTSix1'7^ des B\zantins.

On voit encore de nombreuses traces de celte première ligne de défenses, en avant de laquelle régnaient des fossés aujourd'hui comblés par les sables.

Ibn-el-Atyr nous a laissé une relation Au siège d'Ascalon parSaladin,

où se trouve un passage relatif à cette muraille : ce II (Saladin) corner niença alors le siège avec une grande diligence et dressa ses machines cr contre la ville. Les mineurs ayant réussi à s'approcher des murs, une repartie de la première enceinte tut enfin prise. -n

Sur ce même point se trouvent en I), à l'intérieur de la ville, les débris des murs de soutènement d'une terrasse régnant le long des remparts et qui formait place d'armes un peu en contre-bas du chemin de ronde. En a, entre le mur de la barbacane et la tour arrondie, et à peu près à égale distance de l'une et de l'autre, une poterne s'ouvre dans la courtine. Elle donnait accès dans l'espace qui sépare les deux enceintes.

Au nord, des jardins remplissent l'enceinte d'Ascalon et les arbres poussent parmi les ruines. L'emplacement de la porte de Joppé se reconnaît encore, et elle était dominée à l'est par une grosse tour ronde dont les fondements étaient encore en place quand je visitai ces lieux. C'est une de celles que signale Guillaume de Tyr comme défendant chacune des portes de la ville.

Entre cette porte et la mer se trouvent, au milieu de la riche végétation qui recouvre aujourd'hui une partie de la ville du moyen âge, les restes d'une petite église. Son plan est parfaitement reconnaissable : elle était formée de trois nefs terminées en abside (pi. XIX).

La périphérie totale de ces murs est d'environ i,5oo mètres. Mais il faut, hélas! prévoir que, dans un avenir évidemment peu éloigné, Ascalon aura totalement disparu, car ses ruines sont une carrière que l'on exploite continuellement pour en extraire et en exporter des matériaux de construction.

Baudoin III, roi de Jérusalem, enleva Ascalon aux infidèles le 12 août 1 154 et la donna en fief à son frère Amaury, qui prit le titre de comte de Japhe et d'Ascalon. Plus tard cette place passa à Guil-

laume Longue-Epée, marquis de Montferrat, à qui succéda Guy de

Lusignan.

A la suite de la bataille de Hait in la ville lut assiégée par Saladin, et après une résistance énergique les habitants offrirent de capituler. Ils réclamèrent pour principale condition la mise en liberté du roi '. de son frère Amaury, de l'éveque de Saint-Georges de Lydda et de douze autres nobles personnages. La reddition eut lieu le h septembre i i 89.

Les Francs ayant repris Acre le 1 3 juillet 1 191, Saladin lit aussitôt démanteler Ascalon, dans la crainte que cette place ne devint un point d'opération pour l'armée chrétienne.

Depuis, le roi d'Angleterre occupa ces ruines et commença à eu réparer les fortifications; mais il dut bientôt y renoncer, par suite de la trêve qu'il conclut avec Saladin2 le 2 septembre 1 192. Les Francs tentèrent vainement de s'y fortifier de nouveau dans le cours du xme siècle. A partir de ce moment, Ascalon tomba dans un abandon dont elle ne se releva plus.

' Rad. de Cogghessal. Amplissima col- * Gont. de Guillaume de Tyr, I. XXVI,

lectio, t. V, p. 564 et 565. ch. ni.

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