‹ Étude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de ChypreChapitre 20 sur 28 · SAINT-HILARION · texte numérisé non relu

SAINT-HILARION

Au nord de i'ile de Chypre, de Kormachiti au cap Saint-André, s'étend une chaîne de montagnes escarpées nommées les Gérines, du petit port de Kerynia, situé à leur pied, vis-à-vis de la côte de Garamanie.

De tout temps, des forteresses de refuge, à peu près imprenables, paraissent avoir couronné les principaux sommets de cette chaîne : ce sont les hauteurs de Saint-Hilarion ou du Dieu -d'Amour, et de Butfavent ou du Mont-Lion, que nous allons étudier en commençant par la première.

Dans le nom du premier de ces châteaux, qui parait antérieur à l'époque où les Francs s'emparèrent de l'île, on peut retrouver tout à la fois les traces du culte des anciens Chypriotes et les restes altérés de l'antique appellation hellénique de la montagne , qui parait avoir été Didymos '. Quant au nom actuel, il peut avoir tiré son origine des prédications faites en ce lieu par saint Hilarion, qu'on croit avoir résidé dans ces montagnes, quand, au ive siècle, il vint évangéliser l'île de Chypre, où son nom et celui de saint Épiphane sont encore de nos jours l'objet de la vénération populaire.

1 Mas-Latrie, Archives des Missions scientifiques, t. 1.

Les Lusignans, une lois maîtres do l'île, paraissent a\ oir eu pour Lui . en tondant ou plutôt en reconstruisant sur un uouveau plan la forteresse du Dieu-d'Amour, de se ménager une place de refuge dans le ras d'une invasion de l 'île de Chypre par les soudans d'Egypte.

Seule des châteaux commandant les sommets de la chaîne drs Cérines, celle place renferme un ensemble de logements <|ui permettait à un souverain de s \ retirer avec sa maison.

I ne gorge profonde, la seule qui nielle en communication la côte nord de Chypre avec Nicosie et la plaine de la Messorée, s'ouvre au pied du mont Saint-Hilarion dans la chaîne qui court parallèlement à la mer de Caramanie. Elle est située un peu au nord du village d \gridi, célèbre par la victoire qu'y remporta Jean d'Ibelin, dit le vieux sire de Barut, le i 5 juin iq32, et qui délivra Chypre de l'invasion des Impériaux, commandés par le maréchal Filangieri '.

Le voyageur, venant de Nicosie, trouve à gauche du chemin un sentier rapide <|ui, après quelques lacets, s'enfonce dans un ravin d'aspect sauvage au milieu de rochers el de pentes escarpées; après lavoir suivi pendant une heure et demie environ, il arrive à un point où les sommets de la chaîne se divisent en deux crêtes séparées par un petit vallon, au nord duquel s'élèu- un pilon dominant tous les autres, el dont l'altitude, au-dessus du niveau de la mer, n'est pas intérieure à -mi mètres. Le versant nord de la montagne plonge à pic de presque toute celte élévation, et les autres côtés ont été hé7 rissés de fortifications.

Le château de Saint-Hilarion est formé de trois parties distinctes : la première comprend une basse-cour protégée par des murailles flanquées de tourelles s'étendant sur une pente rapide: viennent ensuite les ou-

VI as-La trie, Histoire de Chypre, l. I. p. 288 <'t suiv.

vrages dont se compose la seconde ligne de défenses, bâtie au pied des escarpements que couronne la troisième enceinte. Chaque partie du rocher présentant quelque largeur supporte une tourelle ou un réduit fortifié, et l'on voit des lignes de défenses s'étageant sur les hauteurs les plus escarpées au milieu des genévriers et des cyprès.

Mais passons à l'étude du plan d'ensemble de ces constructions.

Au fond du vallon par lequel on arrive à la porte de la première enceinte, se trouve un petit lac alimenté par les eaux de pluie qui s'écoulent des sommets environnants.

Une première enceinte crénelée, d'une forme irrégulière, formée de courtines reliant entre elles des tours arrondies, s'offre d'abord à nos yeux. L'entrée du château est précédée d'une barbacane A , flanquée de deux tourelles, et dans laquelle on voit, en b, les restes d'un petit édifice qui paraît avoir été un poste pour les hommes de garde. La porte de cet ouvrage est tellement ruinée qu'il est aujourd'hui impossible de dire quel fut son mode de clôture. Au fond et à gauche, faisant face au midi, une large porte en plein cintre, surmontée d'une échauguette à six consoles, donne accès dans la baille ou basse-cour du château.

Dans toute cette première ligne de défense les murs sont peu épais, les tourelles mal disposées pour la défense, les nierions des créneaux manquent d'épaisseur : on sent que cette première enceinte n'a eu d'autre but que d'arrêter l'ennemi sous les coups des engins placés dans les ouvrages qui couronnent tous les rochers environnants; d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de craindre ici l'effet des machines des assaillants, car il leur eût été absolument impossible d'amener, à travers les ravins et les escarpements, les engins usités alors dans les sièges.

La baille du château ne présente aucun sujet d'étude; nous voyons

seulement en B un bâtimenl voûté qui paraîl ayoir été une écurie, el près duquel sont les restes dune petite citerne. Le sol de cette partie de la forteresse s'élève rapidement vers le point où, sous le commandement de la tour M, s'ouvre, en retrait, un corridor voûté, tracé eu ligne brisée, fermé par une double porte en ogive donnant accès dans la seconde enceinte.

C'est là que vers le nord, et prenant jour sur la mer à l'abri des projectiles des assiégeants, s'élevaient des bâtiments considérables, aujourd'hui tellement ruinés qu'il est presque impossible de donner un plan détaillé de leurs dispositions intérieures. Ce logis paraît avoir été le palais destiné aux princes qui seraient venus demander un asile à la forteresse. De ce point la vue embrasse un immense panorama : au premier plan la ville de Kerynia et sa forteresse; plus loin l'abbaye de Lapais, dont les ruines majestueuses s'élèvent à peu de distance au pied de la montagne; puis la mer, au delà de laquelle les montagnes verdoyantes de la Garamanie, couronnées parles sommets neigeux du Taurus, charment les yeux. Les rois de Chypre de la maison de Lusignan vinrent souvent habiter Saint-Hilariou durant les chaleurs de l'été.

La partie du château que nous étudions en ce moment est la moins bien conservée; on y reconnaît cependant en D un bâtimenl à deux étages formés chacun dune grande salle de 46 mètres de long, éclairée par six fenêtres prenant jour vers le nord, et qui paraît avoir été l'une des parties principales de 1 habitation royale. Les deux extrémités de ce logis sont surmontées de pignons aigus, semblables à ceux des maisons élevées en France dans le courant du xivc siècle : c'est le seul exemple de ce mode de toiture que j'aie rencontré en Orient, où les Francs semblent avoir adopté partout ailleurs le système des toits en terrasse. L'élévation à laquelle Saint-flilarion est situé l'exposant, en

hiver, à des neiges de quelque durée, paraît avoir été probablement la seule cause de cette anomalie.

Un long corridor, aboutissant à un escalier qui conduit à la petite plate-forme E , sépare en deux toute cette partie du château, dont les divisions intérieures ont été rendues presque méconnaissables par l'accumulation des matériaux provenant de l'écroulement des étages supérieurs de l'édifice. Des portes s'ouvrant sur le corridor donnaient accès dans une vaste salle F qui paraît aujourd'hui fort ruinée et qui devait communiquer, par un escalier étroit, avec un petit oratoire b' où se voit une peinture à fresque représentant un saint nimbé, que la tradition locale dit être saint Hilarion. Tous les ans, au jour anniversaire de sa fête, un prêtre grec, du village d'Agridi, vient célébrer la inesse en ce lieu solitaire. Ce fut, selon toute apparence, l'oratoire dépendant de l'appartement royal. De ce réduit on communique avec la chapelle, qui, par son style, semble dater du temps des derniers princes de la maison de Lusignan. Elle se détache un peu de l'ensemble des bâtiments; sa voûte, aujourd'hui effondrée, était supportée par des colonnes; l'abside, tournée vers l'orient, est percée d'une fenêtre; à droite et à gauche s'ouvrent deux vastes niches qui paraissent être une réminiscence de l'usage que nous trouvons dans les constructions religieuses élevées par les croisés en Orient, de terminer toutes les églises par trois absides contiguës. Outre la fenêtre percée au chevet , cette chapelle est éclairée, vers le sud, par une baie ogivale ; quelques traces de couleurs, encore apparentes sur les murs, annoncent l'existence d'anciennes fresques; mais il n'en subsiste plus que des restes informes. A l'est une redoute crénelée G, précédée d'une petite cour à laquelle on arrive par un escalier dont j'ai parlé plus haut, forme l'extrémité orientale du château, que les escarpements du rocher mettent à l'abri de toute tentative d'escalade.

24/i MONUMENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE

\ ers le nord, ainsi que je l'ai déjà dit, la nature a l'ail tons les Irais. cl la main de l'homme n'a lien eu à ajouter à l'escarpement à pic de plus de ^100 mètres que la montagne présente de ce côté.

\ gauche, en sortant du corridor voûté, après avoir franchi la seconde porte, le visiteur traverse plusieurs salles qui prennent joui- au pied du rocher que couronne la redoute, et qui semblent avoir dû servir de magasins, puis il se trouve dans une vaste pièce voûtée H, éclairée vers le nord par trois fenêtres, et qui parait avoir été une caserne; non loin de là apparaît comme scellée au flanc du rocher, dans lequel elle est en partie creusée, une magnifique citerne soutenue au nord et à lest par des murailles de plusieurs mètres d'épaisseur, contre-buttées elles-mêmes par d'énormes contre-forts. C'est là à coup sûr l'une des œuvres les plus ('•tonnantes que l'on puisse voir en ce genre. M. de Mas-Latrie, dont la visite à Sainl-llilariou a précédé la mienne de quelques années, a mesuré celte citerne, et lui a trouvé 5^ pieds de long sur 62 de large.

Pour parvenir à la troisième enceinte qui couronne le point culminant de la montagne, il faut gravir une pente des plus rapides, sur laquelle est tracé le sentier qui conduit au réduit, espèce de nid d'aigle où l'homme a eu peu à ajouter pour faire de ce sommet une citadelle inexpugnable. La garnison, une fois retranchée dans celle dernière partie du château, pouvait derechef soutenir un siège donl le manque de vivres aurait seul pu faire prévoir le tenue.

Une porte ogivale donne accès dans celte enceinte, encore aujourd'hui parfaitement intacte; dans les ébrasements de cette porte, on voit encore les trous qui servaient à fixer les barres de bois destinées à renforcer ses vantaux quand elle était fermée.

Aujourd'hui privée de foute clôture, elle s'ouvre dans une grande cour qui règne entre deux crêtes de rochers; au fond vers l'ouest, en I.

s'élève un beau logis à deux étages, composé de plusieurs grandes salles éclairées par de larges fenêtres, d'où la vue s'étend vers l'ouest sur les riches coteaux de Lacava et de Lapithos, ainsi que sur les magnifiques jardins d'Achéropiti et de Trémiti.

Cet édifice est la seule partie du château de Saint-Hilarion qui présente un caractère architectonique bien tranché , pouvant servir à déterminer la date de sa construction. Il est bâti en pierres de taille de moyen appareil; les fenêtres sont géminées et contiennent des bancs de pierre ménagés de chaque côté dans leurs embrasures; elles sont divisées par un meneau central supportant un linteau décoré d'arcatures trilobées et ajouré d'un quatre-feuilles.

On doit, je crois, considérer ce logis comme élevé pendant les dernières années du xiue siècle.

Un bel et large escalier extérieur conduit au premier étage, où se répètent toutes les dispositions du rez-de-chaussée. Au nord, la cour est bornée par une crête abrupte qui, de l'autre côté, retombe à pic jusqu'au pied de la montagne. C'est dans la partie de cette cour que bordent les rochers, que l'on remarque les restes de deux citernes voûtées. Au sud-ouest s'élève un mamelon de rocher dans les anfractuosités duquel poussent quelques pins rabougris et des genévriers de Chypre. Un escalier taillé de main d'homme, devenu aujourd'hui presque impraticable, conduit au chemin de ronde du rempart, qui suit tous les contours du rocher; ici les saillants J et K présentent une bizarrerie dont je connais peu d'autres exemples : ils sont en contrebas de 2 mètres environ du reste de l'enceinte. Il fallait aux soldats chargés delà défense de ces ouvrages une échelle pour se rendre à leur poste. Une redoute carrée L domine tout ce système; c'est de là qu'une poterne permet, en suivant la crête des rochers, de communiquer avec la tour M, qui, aujourd'hui en partie ruinée, parait avoir été destinée

i"n; MONUMENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE

à servir de refuge dans le ras où la troisième enceinte aurait été forcée. La salle, en partie conservée, que l'on voit encore aujourd'hui est peine de Imil grandes archères pour le jeu des machines. Ces deux derniers ouvrages étaient appelés, par leur position, à concourir à la défense de la seconde et de la troisième enceinte.

Dans la première enceinte formant la baille du château, nous trouvons un ensemble de constructions qui , bien que bâties avec moins de soin que les forteresses dont l'étude nous a occupé jusqu'à présent, son! cependanl conçues suivant les règles de l'art militaire à la même époque. Mais dans les deux dernières enceintes la nature a été le seul guide, et Ton ne peut qu'admirer l'art avec lequel l'ingénieur, pour compléter les défenses naturelles, a fait serpenter les remparts sur les rochers les plus abrupts, couronnant dune tour chaque sommet et éta géant au milieu des escarpements de la montagne les ouvrages secondaires.

Hichard Cœur-de-Lion tenta en vain de forcer ces murailles et ne put s'en rendre maître qu'après la capitulation qui lui ouvrit les portes de la forteresse et qui suivit la complète de l'île entière. En 1228, lors de la reconnaissance de la suzeraineté de l'empereur sur Chypre. Ibelin , qui redoutait les mauvaises dispositions de Frédéric à son égard , se retira à Dieu-d'Amour, qu'il avait fait approvisionner. L'empereur hésita à entreprendre le siège dune forteresse réputée inexpugnable : mais enfin les chevaliers chypriotes, et Ibelin à leur tète, ayant juré fidélité à l'empereur comme régenl de Jérusalem, Saint-Hilarion, Buffavent et les autres forteresses lui lurent ouvertes au nom du roi.

L'année suivante, à la suite de la défaite des troupes impériales devant Nicosie, les bailes Amaury Barlas, Amaury de Bethsan et Hugues de Ci Met se retirèrent à Dieu-d'Amour, qui avait déjà reçu le jeune roi Henri de Lusignan et contenait d'immenses approvisionnements. Balian d' Ibelin en commença aussitôt le blocus; mais le siège traînait en longueur

devant ces inaccessibles retranchements, qui avaient victorieusement résisté aux Anglais et à Richard Cœur-de-Lion , et dans le cours de l'hiver, durant lequel cet, état de choses se prolongea, un grand nombre de chevaliers s'éloigna du camp1. Les Impériaux, informés de ce fait par leurs espions, tentèrent une sortie, forcèrent les lignes des Chypriotes et réussirent à ravitailler la place, où les vivres étaient venus à manquer. Au commencement de l'année i 23o, il advint à Philippe de Navarre, qui se trouvait à ce siège, une aventure dont j'emprunterai textuellement le récit au Ier volume de ÏHisloire de Chypre, de M. de Mas-Latrie.

tfDans l'un des engagements livrés en avant des fortifications, l'hi- ^ lippe de Navarre, alors auprès de Balian d'Ibelin, courut un grand r danger. Les Lombards tenaient déjà la bride de son cheval et Amaury crBarlas excitait ses gens contre lui. Balian accourut au secours de son ce vassal, qui était un de ses plus chers amis, et parvint à le dégager; cr mais Navarre resta couvert de blessures. On ne croyait plus le revoir; «et, comme il était connu de tout le monde, on entendit les assiégés rc annoncer sa mort sur les remparts en criant : Le poète est tué! il ne rr viendra plus nous ennuyer de ses chansons. Son état n'avait cependant '■ rien de très-grave, et le blessé recouvra promptement ses sens. La r nuit même qui suivit le combat, il eut assez de force pour composer rtun dicté de circonstance. Le lendemain, il se fit porter sur un rocher -voisin du château, où il venait quelquefois réciter ses improvisations, ctet de là il fit savoir aux ennemis, par son nouveau chant, qu'il était - encore plein de santé et de confiance.

et Rien n'annonçait cependant que le château fut prêt à céder. Jean k d'Ibelin, manquant de monde pour forcer la position, pensait à en-

' Mas- Latrie. Histoire de Chypre, I. t.

irvoyer Philippe de Navarre en Europe demander assistance au pape mi au roi de France, quand les Lombards, exténués d'un siège de rrdix mois et réduits à manger leurs chevaux, firent offrir la paix par « un chevalier de l'Hôpital , nommé Guillaume de Tiniers ou de Tiviers. •■ \ l'approche des Impériaux, lois de leur seconde invasion à Chypre en 1232, la négligence apportée par Hernoul de Giblet à l'approvisionnement des châteaux aurait mis leurs défenseurs dans une situation des plus critiques, malgré l'habileté de Philippe de Caffran, qui \ commandait, si la bataille d'Agridi n'avait été gagnée par les royalistes. Hernoul de Giblet, avec les deux sœurs du roi, était venu chercher un refuge dans les murs de Saint-Hilarion.

IU FFAVENT.

Le château de Buflavent ou de Mont-Lion, nommé aussi château de la Reine, présente une grande analogie, comme conception, avec celui de Saint-Hilarion. Ici encore la nature a tout fait pour la défense, et les Lusignans paraissent avoir voulu créer en ce lieu plutôt un réduit inaccessible à l'abri de toute surprise qu'une forteresse proprement dite, car la plupart des bâtiments dont nous allons tenter l'étude semblent avoir été disposés pour l'habitation.

Voisine du mont Pente-Daklylon, la montagne que couronne Bulfavent est un des sommets les plus élevés de la chaîne des Cerines, mesurant une altitude de 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. De ce point le regard embrasse, au sud, la Messorée et le mont Olympe; vers le nord, la mer de Caramanie et la chaîne du Taurus au pied de laquelle on aperçoit, au bord de la mer, la petite ville d'Anamour, dont les Lusignans furent maîtres pendant quelque temps sous le règne de Pierre Ier.

Buflavent est situé à trois lieues environ au nord-est de Nicosie et à une heure et demie du couvent de Saint-Jean-Chrysostome. C'est de là que l'on part pour tenter l'escalade de ce nid d'aigle; après une montée des plus pénibles à travers les rochers, on atteint au bout d'une heure un quart environ la porte du château que précède, à gauche, une ci-

terne supportée par des contre-forts, ressemblant assez, en plus petit.

à celle que nous avons déjà eu l'occasion de rencontrer à Saint-llila-

rion.

Ce château se divise eu deux parties bien distinctes composées chacune de bâtiments dont le plan est déterminé par la configuration du rocher sur lequel ils sont placés. La partie inférieure, dont la tonne est à peu près celle d'un parallélogramme, paraît avoir contenu les logements de la garnison et les magasins. Un escarpement à pic de »o à 2 5 mètres sépare cette basse-cour de la partie supérieure du château qui constitue le réduit et comprend un logis renfermant trois pièces, un pavillon carré et quelques autres dépendances.

Ces divers édifices, bâtis en moellons, n'offrent aucun caractère architectural. La pierre de taille y est extrêmement rare. Les piedsdroits et les arcs de plusieurs fenêtres sont construits en briques ou tuiles minces et larges comme il s'en trouve dans les constructions byzantines. Presque toutes les pièces étaient voûtées en berceau avec de grands arcs doubleaux saillants; mais nulle part je n'ai remarqué trace de l'existence d'arcs ogives.

La porte du château est ogivale; elle s'ouvre dans nue espèce de vestibule ayant une voûte d'arête, et elle parait avoir dû être précédée de palissades et (le barrières qui devaient former avec la terrasse \ un ouvrage avancé tenant lieu de harhacane.

Quand on a franchi la porte, une terrasse H, garnie vers la vallée d un parapet jadis crénelé, donne accès dans les bâtiments C, tous construits d'après un système uniforme que le plan fera mieux comprendre (pie des descriptions. Ces édifices paraissent avoir dû servir de magasins: le logis, éclairé par une fenêtre prenant jour vers le sud. a pu contenir la garnison, à coup sûr peu nombreuse, de celte première partie ilu château.

Un escarpement de 20 mètres, à peu près, sépare cette première partie du château de la seconde, qui forme réduit.

A l'époque où les Vénitiens résolurent de diminuer le nombre des places fortes de l'île, dans le but de concentrer leurs forces militaires à Nicosie et dans les villes maritimes, ils détruisirent l'escalier qui mettait en communication les deux parties du château. Aussi, pour atteindre les édifices du plateau supérieur, faut-il se livrer à une escalade fort dangereuse, n'ayant pour gravir la paroi à pic que les saillies du rocher et les genévriers qui ont poussé dans ses anfractuosités. Ici il ne faut pas avoir le vertige, tout faux pas serait infailliblement mortel ; parvenu au sommet, le visiteur se trouve devant deux groupes d'édifices s'élevant sur une terrasse assez vaste d'où l'œil embrasse presque toute l'île de Chypre et une grande étendue de la côte d'Asie Mineure.

A droite s'élève un pavillon formé de deux pièces éclairées par des baies ogivales et dont les voûtes, qui étaient à arêtes vives, se sont effondrées : il paraît avoir été le principal logis du château; ce dut être là qu'habitèrent les princes qui vinrent chercher un asile sur ce rocher.

A l'est le bâtiment D semble avoir été une caserne ou un magasin, mais les murs étant dérasés sur presque tout leur pourtour, nous en sommes réduits à des conjectures. Un parapet, se détachant de l'angle de cet édifice, longe l'escarpement qui ici termine le château.

L'autre côté nous offre une suite d'appartements qui, à en juger par les fenêtres, doivent avoir été destinés à être habités. Gomme Saint-Hilarion, ce château paraît n'avoir jamais été forcé. 11 est plus que douteux qu'Isaac Gomnène s'y soit enfermé en 1191, comme le prétendent certains historiens, d'après lesquels ce prince, ayant perdu trois batailles et désespérant de pouvoir disputer plus longtemps Chypre aux croisés anglais, se serait retiré au château de Buffavent, où il aurait été assiégé et pris par Richard d'Angleterre.

252 MONUMENTS DE L'ARCHITECTl RE MILITAIRE, ETC.

Lorsqu'en i 232 les Impériaux, sous les ordres du maréchal Richard Filangieri, envahirent de nouveau Chypre, l'île entière fui soumise, excepté Saint-Hilaribn et Buffavent. Ce château l'ut sauvé par l'énergie d'Eschive de Montbéliard, femme de Balian d'Ibelin et fille de l'ancien

logent du royaume de Chypre durant la minorité de Pierre Ier. A la nouvelle de l'approche des Impériaux, elle s'étail retirée dans la maison de l'Hôpital; mais dès qu'elle vit Barlas maître de Nicosie, elle quitta son refuge déguisée en franciscain et se rendit à Buffavent donl elle détermina le châtelain, vieux chevalier nommé Gérard de Couches, à résister; puis elle fît approvisionner la forteresse et recruta des hommes dans les campagnes environnantes. Le château ne fut poinl attaqué, mais demeura seulement bloqué, durant les mois de mai et de juin, jusqu'à la bataille d'Agridi.

A la fin du \i\' siècle, pendant les luttes avec les Génois, qui, durant les premières années du règne de Pierre II, ensanglantèrent l'île de Chypre, les oncles du roi se retirèrent dans les forteresses de Bulfavent el de Saint-Uilarion, qui ne tombèrent jamais entre les mains des envahisseurs.

\u mois de juillet i 626, à la suite de la désastreuse bataille de Chierokitia, où le roi Janus de Lusignan fut l'ail prisonnier, les musulmans ravagèrent toute l'île de Chypre et se rendirent maîtres de. Nicosie, qu'ils mirent au pillage.

HeniN Giblel nous apprend, dans son histoire de Chypre, que la reine Charlotte de Bourbon, ses enfants, ainsi que le cardinal de Lusignan, frère du roi et archevêque de Nicosie, vinrent alors chercher un refuge dans les murs de Buffavent.

Nous savons également par le même auteur que ce château servait à celle époque de prison d'Etat.

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