TORTOSE
On trouverait difficilement une région présentant, sur un espace restreint, autant de sujets d'études archéologiques que la plaine qui s'étend de Tripoli à Tortose, entre la mer et la montagne des Ansariés.
Là s'élevaient, dans l'antiquité, ces villes, fdles d'A'rvad :
Marathus, Enhydra, Carné, Antaradus, qui bordaient la côte, visà-vis du rocher célèbre dont elles tiraient leur origine.
Les montagnes limitant cette plaine, vers l'est, sont couronnées des châteaux de Gibel-Akkar, d'Archas, de Ghastel-Blanc, de la Colée, du Krak des Chevaliers, d'Areymeh et d'une foule d'autres monuments du moyen âge chrétien.
Plus au sud se voient les ruines d'Orthosia, que les chroniqueurs des croisades mentionnent encore sous le nom d'Artésie, comme une bourgade importante du comté de Tripoli '.
A l'époque romaine, Antaradus, dont Strabon ne parle pas, et qui apparaît pour la première fois dans la géographie de Ptolémée, éclipsa les villes voisines.
Celles-ci ne sont plus que des monceaux de ruines; leurs noms défigurés s'appliquent maintenant à de pauvres villages arabes, élevés
' Gniil. deTyr, liv. XIII, p. 558.
au milieu des décombres de ces cités, ei I;i bourgade moderne de Torlose a remplacé, de nos jours, l'antique Antaradus.
Ses environs immédiats portent actuellement le nom d'isar de Tortose : c est nue plaine, jadis fertile, arrosée par de nombreux cours d'eau; malheureusement, par suite «le l'incurie des Vrabes, qui la laissent inculte, elle est pou à peu devenue marécageuse e1 est aujourd'hui un des points les plus malsains <le la cote de Syrie.
\ peu de distance, à Pesl et au nord-est, le terrain s'élève graduellement en collines arrondies : ce sont les premiers contre-forts de la montagne des Ansariés.
Dans le Synecdomos d'Hiéroclès, nous trouvons Antaradus cité avec le surnom de Constantin, après sa réédification, par I empereur Constantin; mais je ne veux point m étendre ici sur son histoire durant les périodes grecque et romaine, M. Renan ayant traité à fond ce chapitre dans son grand ouvrage sur la Phénicie '.
Les historiens des croisades désignent cette ville sous les noms d'Antaradus, d'Antarsous ou Antarlous, dont le nom moderne de Tortose n'est qu'un dérivé.
Ses murs et le château qui se trouve dans l'angle nord-ouest de cette enceinte présentent l'un des ensembles les plus intéressants de constructions militaires élevées en S\ rie durant la domination française.
La forteresse a été bâtie par les Templiers, qui v étaient installés dès l'année ii832 et en avaient lait leur principale place de guerre. Composée d'une double enceinte, munie de fossés taillés dans le roc et que remplissait alors la mer, elle possédait un donjon de proportions colossales, souvent mentionné par les écrivains du moyen âge et dont nous \o\ons encore les restes.
1 Mission de Phèiicie, campagne d'Arodus. — ~ Cod. Dipl. n" 209, p. 200,
Un premier rempart, flanqué de tours barlongues, ceignait de trois cotés l'emplacement de l'ancienne ville, limitée à l'ouest par lit mer. Mais cette défense n'est à proprement parler qu'une muraille crénelée. précédée d'un fossé qui, bien que maintenant en grande partie comblé, est pourtant reconnaissable sur toute sa longueur.
Cette enceinte, contenant aujourd'hui des jardins, affecte la forme d'un trapèze. C'est là qu'au milieu des «palmiers s'élève majestueusement la vieille cathédrale de Nolre-Dame-de-Tortose, magnifique vaisseau du xiic siècle, qui, durant l'occupation chrétienne, fut un lieu de pèlerinage en grande vénération. Le sire de Joinville fut un de ceux qui s'y rendirent pendant la croisade de saint Louis, et nous trouvons dans ses mémoires la relation d'un miracle qui eut lieu de son temps :
crJe demandé au roy qu'il me laissast aller en pèlerinage à Nostreff Dame-de-Toi'touze, là où il avoit moult grant pèlerinage pour ce que «c'est le premier autel qui onques fust fait en l'onneur de la Meren-Dieu sur terre, et y l'esoit JNostre-Dame moult grant miracles. Entre tr autre un homme possédé du dyable. Là où ses amis qui l'avoienl -céans amené prioient la Mere-Dieu qu'elle lui donnas! santé, l'enernemi qui estoit dedans leur répondi : « Nostre-Dame n'est pas ci, est «en Egypte pour aider au roy de France et aus crestiens qui aujourd'hui arriveront en la terre à pié contre la paycnlé à cheval. r> Ce jour fut pris en écrit et apporté au légat [de qui h1 sénéchal tenait le récit] et se trouva être le jour même du débarquement de saint Louis en Egypte.
Une seule des portes de la ville existe encore, assez bien conservée pour mériter d'être étudiée avec soin. Elle était fermée par des vantaux et munie d'une herse, ainsi que d'un mâchicoulis. J'aurai lieu plus loin de m'étendre sur ce sujet.
Le château, ainsi qu'on le sait déjà, occupe un espace considérable
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à l'angle nord-ouest de la ville et paraît n'avoir eu aucune communication directe avec elle, autant du moins qu'on en peut juger par ce que nous voyons encore. Un large fossé l'en sépare complètement et est lui-même traversé par une chaussée amenant à la seule entrée que possède la forteresse. Sur toute son étendue, ce chemin est en prise aux coups des défenseurs du château. Il était coupé en B par un pont à tiroir dont on reconnaît les traces et qui devait être couvert par une barbacane ou une palissade située en A (pi. Y1I1).
La porte qui s'ouvre dans la grande tour C est voûtée <mi tierspoint. Sur la clef se voient les restes d'une croix fleuronnée se détachant au milieu d'un trèfle. Cette entrée était défendue par un mâchicoulis, i herse et des vantaux de bois ferrés et renforcés de barres
à coulisse.
L'intérieur de cet ouvrage est occupé par un large vestibule percé de meurtrières. La voûte forme deux travées supportées par des arcs ogives et un doubleau chanfreiné.
Dans l'épaisseur du mur occidental de cette tour on a ménagé une chambre de tir communiquant avec le chemin de ronde du rempart, et à l'extrémité de laquelle s'ouvrent deux meurtrières, percées obliquement, permettant de prendre en liane un assaillant qui aurait tenté de briser la herse ou d'incendier les portes (fig. 20).
\ I intérieur de la place, un escalier qui subsiste encore conduisait du chemin de ronde au couronnement de col ouvrage, qui est malheureusement dérasé au niveau du sommet des voûtes, ce qui nous empêche de nous rendre un compte exact de la manière dont étaient disposées ici les manœuvres de la herse.
Sur le pied-droit do l'embrasure de la porte que j'ai décrite plus haut se voit sculptée une pièce héraldique que je considère comme avant été gravée après la conquête musulmane.
Après avoir franchi cette entrée, on se trouve dans la première en-
Fig. ao.
ceinte du château, que flanquent des saillants carrés, dette première ligne de défense se compose, à la base, d'un massif de rochers taillés
Fig. ai.
et revêtus de maçonnerie vers les dehors de la place. Une muraille de
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plus de trois mètres d'épaisseur, percée de grandes meurtrières pour les machines, augmentait son relief, et un chemin de ronde avec un parapet crénelé couronnail l'ouvrage (fig. 21).
Nulle part, à celle époque, on ne déploya un pareil luxe dans l'emploi des matériaux, et j'ai tout lieu de penser qu'outre l'exploitation des pierres lirées des fossés, où la présence d'anliipies excava-
Fig. 22.
lions sépulcrales facilitait l'extraction de gros blocs, les ruines phéniciennes d'Aradus, d'Amrit el de Carné durent être mises à contribution [tour fournir les matériaux de ces gigantesques murailles.
La forme générale de la forteresse esl celle d un ipiarl de cercle appuyé à la nier.
Ici encore un fossé, aujourd'hui à peu près comblé, régnail au pied des murs de la seconde enceinte, construils d'après le même système, mais d'une élévation assez considérable pour que la double ligne cré-
nelée qui la couronnail pûl commander tous les ouvrages de la première enceinte et concourir à leur défense. Les figures 22 et 2.3 représentent sous ses deux aspects une partie de cette muraille qui conserve encore intacte sa double ligne de couronnement.
Fig. a 3.
Lue brèche a remplacé la porte par laquelle on pénétrait jadis dans le réduit du château, au milieu duquel s'élevaient toutes les parties constitutives dune importante forteresse du moyen âge : grand'salle. chapelle, donjon, etc.
Vers la mer, une muraille à laquelle se butaient les diverses enceintes que je viens de décrire complétait de ce côté les défenses du château. Elle est revêtue à sa base de grands talus de maçonnerie destinés, tout à la fois, à amortir le choc des vagues se brisant au pied de ces murs el à [devenir toute tentative venant du côté de la mer.
En pénétrant dans la cour intérieure du château, le visiteur laisse à sa gauche un vaste bâtiment D en forme de galerie, dont une partie de la voûte subsiste encore.
C'est la grand'salle, importation européenne en Orient et qui tenait une place essentielle dans la vie et les habitudes du moyen âge. La France a conservé peu de spécimens de ce genre d'édifice, tandis qu'on en voit encore un grand nombre en Angleterre.
La salle était le lieu où se tenaient les chapitres de l'ordre, décorée de panoplies, de trophées et d'étendards pris sur l'ennemi, ainsi que de riches tentures qui en complétaient l'ornementation; elle servait à la réception des envoyés étrangers, à la réunion des conseils ou aux banquets. Celle que nous avons sous les yeux est à coup sur la plus belle et la plus vaste dont les débris se voient en Syrie; malheureusement il ne subsiste plus guère que la moitié de cet édifice.
Ce vaisseau mesure hk mètres de longueur dans œuvre sur une largeur de 1 5 mètres. Une épine de cinq piliers rectangulaires le séparait en deux nefs de six travées chacune. Ces piliers ont aujourd'hui disparu; mais, autant que j'ai pu en juger par les fragments épars qui sont encastrés dans les maisons modernes, ils semblent avoir été, sur chacune de leurs faces, cantonnés de pilastres sur lesquels venaient s'appuyer les doubleaux el les arcs ogives des voûtes, dont les retombées le long des parois de la salle étaient supportées par des culs-de-lampe en forme de chapiteaux ornés de figures fantastiques et
Je feuillages byzantins (tig. 26). Pour diminuer de ce côté la charge,
Kisj. ai.
011 l'avait répartie sur une plus grande hauteur; car ici, outre les culs-de-lampe formés de trois assises posées en encorbellement, les
Fig. a5.
trois premiers sommiers des doubleaux et des arcs ogives sont pris
78 \Ki\l \1K\TS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE
dans des blocs de pierre de grande dimension profondément engagés dans la muraille.
Vers la place, six grandes fenêtres en plein cintre, sOuvranl irrégulièrement dans les travées, éclairaient la salle. La décoration de ces fenêtres dut être très-élégante, à en juger par ce qu'il en reste; malheureusement elles ont été fort mutilées durant ces dernières années. Celle du milieu, seule, nous est parvenue presque intacte. L'arcade repose sur deux colonnettes de marbre à chapiteaux, ornés de feuilles crochetées, et l'archivolte était décorée d'arabesques entrelacées où l'on reconnaît au premier coup d'œil l'influence de lait buantin. Au claveau un agneau portant un oriflamme à la croix, autrement dit I agneau pascal, se voit encore parfaitement (fig. 25).
Vu-dessus de ces larges baies sont pratiquées de petites ouvertures carrées (une par travée) percées dans des embrasures ogivales.
Deux portes précédées de perrons s'ouvrent aux deux extrémités de cette salle et \ donnent entrée. Au-dessous, une série de petites pièces, aujourd'hui remplies d'immondices, paraissent avoir été des magasins ou des prisons.
Au sud-est de la grand'salle s'élève en E la chapelle : c'est une nef régulièrement orientée, formée de quatre travées et terminée carrément sans abside. Ses voûtes sont supportées par des doubleaux chanfreinés avec aies ogives, et elle ('lait éclairée par de hautes fenêtres en lancettes. Le style de ce monument se rapproche beaucoup de celui de la grand'salle; malheureusement l'intérieur est encombré de constructions modernes qui gênent beaucoup pour juger de I effet qu'il devrait produire.
Un petit porche, dont l'existence ne nous est révélée (pie par quatre corbeaux fixés dans le mur où s'ouvre le portail, paraît avoir précédé cet édifice.
\ti milieu de la place se trouve un grand puits F, dont la margelle présente encore quelques restes de moulures.
Vers le sud s'étend la ville moderne, composée d'une centaine de maisons occupant l'espace où, selon toute apparence, s'élevaient les logements de la garnison, le palais du châtelain, etc. etc.
Le long des remparts règne en G et en H une longue série de magasins voûtés, qu'éclairent des meurtrières percées à la base des murailles, vers les dehors du château.
\ l'ouest et au nord il en existe de semblables en I et en J.
Jacques de Vitry désigne Tortose sous le nom de Turris Antaradi.
Vilbrand d'Oldenbourg1 parle avec admiration d'une tour «'levée qu'il vit dans ce château et dont il attribue la construction à un roi de France.
L'historien arabe Ibn-el-Atyr, eu racontant l'attaque dirigée par Salah-ed-din contre Tortose, en 1188, nous apprend que le grand maître du Temple et ses chevaliers s'étaient retirés dans une tour trèsforte qui résista victorieusement aux efforts des musulmans. Or, la base d'un énorme donjon, de l'orme barlongue, revêtue d'un talus de maçonnerie, se voit en K; il ne mesurait pas moins de trente-cinq mètres de côté, et vers l'ouest était flanqué de deux tours carrées. C'est évidemment là l'ouvrage dont il est question dans les deux texles que je viens de citer.
1 Je pense que le texte de cet auteur 'quam rex Francie ad subsidium terre edi-
peut trouver ici sa place : -Inde venimus riicavit, sua pulchra fortitudioe suppléât
-Tortosl. Hec estcivitas parva, non multum -illius defectum. Hoc castrum a Templariis
•munita, super mare sita, in capile liabens "quia ipsorum est, optime custoditur »
•castrum fortissimum , optirno muro et un- (Laurent, Peregrinatores medii œvi quatuor.
-decim turribus sicut undecim preciosis la- p. 169 ( Vilbrand d'Oldenbourg). Leipsick .
-pidibus coronatuni. Nec mirum, si duode- 1 86/1.) -cima tums ei subtrahatur, eum illa turris,
80 MONUMKNTS DE L'ARCHITECTl RE MILITAIRE
De vastes casemates existent encore sous ce massif et communiquent avec la mer par une poterne qui, s'ouvrant à fleur d'eau, permettait ;ni\ navires chrétiens de ravitailler les défenseurs de cette tour, isolée elle-même du reste du château par un profond fossé dont il subsiste encore quelques traces.
Nous savons par l'historien Makrizi que c'était à Antarsous qu était déposé le trésor des Templiers.
D'après Page, ce serait seulement en 1102 que les Francs s'établirent définitivement à Tortose.
\ la mort de Raymond de Saint-Gilles, comte de Tripoli, cette ville, ainsi que le mont Pèlerin, lut un moment attribuée à Guillaume Jourdain, comte de Gerdagne; mais après lui Tortose passa de nouveau au comte de Tripoli. Elle fut alors érigée en évêché, et la liste des évêques qui en occupèrent le siéjje durant les croisades se trouve dans la Syrie Sainte de Du (lange1.
Pendant la plus grande partie du xne siècle, Tortose et son territoire formèrent un des grands fiefs de la principauté de Tripoli, et paraissent avoir été possédés par une branche de la famille de Maraclée. Un acte du mois de juin 1 1 83 nous apprend qu'à cette date une commanderie de l'ordre du Temple existait déjà à Antarsous.
Peu de mois après la bataille de llallin, où les chevaliers du Temple axaient presque tous succombe, et à la suite de laquelle le grand maître lui-même était tombé entre les mains des musulmans'2, Salahed-din parut sous les murs de Tortose. Les Templiers, ne se trouvant pas assez nombreux pour défendre la ville et les divers ouvrages qui composaient le château, se retirèrent dans le donjon: là, sous les ordres de leur grand maître Gérard de Ridefort, qui venait d'être mis
Familles d'outre-mer, |>. 809. — 2 Ibn-el-Atyr, extrail «1rs Historiens arabes, p. /180.
en liberté en échange du château de Beit-Gibrïn '. ils opposèrent une telle résistance aux efforts de Saiah-ed-din que ce prince se vit contraint de lever le siège.
Ce fut sous 1rs murs de cette ville qu'au mois de septembre 1 188 Salah-ed-din rendit la liberté au roi Guy de Lusignan, au prince Amaury, son frère, au grand maréchal du royaume, ainsi qu'à plusieurs autres chevaliers illustres.
Selon toute apparence, par suile de la cession de Maraclée à l'Hôpital , la seigneurie de Tortose et ses dépendances passèrent à l'ordre du Temple. H parait que ce territoire était considérable, puisque nous savons par le texte de la paix, dite de Tortose, signée en 1282, entre Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple, et le sultan égyptien Kélaoun, alors que l'ordre avait déjà perdu Salila et Areymeh, qu'il comprenait encore trente-sept cantons, tous nommés dans cet acte.
Les noms de quelques-uns des châtelains de Tortose nous sont parvenus. Les voici :
Frère Rainald de Clamcourt 1 -2W6 -.
Aimard 1 282 3.
Adhémar de Peyru'za4.
Celui-ci semble avoir été le dernier, el nous le trouvons cité dans le procès des Templiers4.
Non loin de Tortose, sur le versant oriental des montagnes des Ansariés, étaient situés les châteaux appartenant aux Ismaéliens ou Bathéniens de Syrie. Cette secte, d'origine persane, est souvent mentionnée chez les historiens occidentaux sous le nom d'Assassins. Elle
' Ibo-el-Atyr, extrait des Historiens arabes , Mas Lalrie, Hist. de Chypre, I. III,
p. D90. |j. (iG-2, 608. — '' Procès des Templiers,
1 Cod. Dipl. t. I, a" 179, p. -j-îo. t. II, p. 1/1/1. 1 53 , etc. etc.
était gouvernée par le Daïl-Kébir (espèce de grand prieur de l'ordre), résidanl à Massiad, ei comptait environ soixante mille adeptes en Syrie
Guillaume de Tyr dit que les Ismaéliens possédaient six châteaux aux environs d'Antarsous. De là partaient les Fedawi (sicaires), chargés d'assassiner les princes musulmans on chrétiens qui axaient encouru la haine de Tordre.
G'esl ainsi qu'en i i52 périt Raymond II, tué aux portes mêmes de Tripoli ', avec un de ses écuyers, nommé Raoul de Merle. Aussitôt les Templiers, pour venger la mort du comte de Tripoli, envahirènl le pays habité par les Bathéniens, et ce ne fut qu'après leur avoir imposé un tribut annuel de 9,000 dinars et de cent boisseaux de froment, qu'ils consentirent à leur accorder la paix. A la suite de ce traité, Fin— térêt des Templiers étail d'empêcher un rapprochement entre les Kiancs et les Ismaéliens, et c'est à quoi ils s'efforcèrent malgré les tentatives de ces derniers. Ceux-ci l'essayèrent à plusieurs reprises, H notamment sous le règne d'Amaury, en 1 1 65.
En 1 1 ç)h, le comte Henri de Champagne, se rendant en Arménie, reçut à son passage à Tortose une ambassade du Daïl-Kébir, qui le faisail complimenter et l'invitait à venir le trouver à Massiad, qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était alors le chef-lieu de l'ordre en S\rie. Au retour de son voyage, le comte de Champagne visita les châteaux de ces mystérieux sectaires et revint comblé des plus riches présents.
Malgré ces démonstrations, l'église de Tortose lui le théâtre du meurtre de Raymond, lils aîné de Bohémond 1\ -, prince d'Antioche, assassiné par deux Ismaéliens en 12193.
Dans cette même église se célébra, en 1222, le mariage d'Alix de
' Les Familles d'outre-mer, p. 682. — *~ Ibid. p. 2o5. — ' Ibid. p. ao5.
Champagne, veuve de Hugues, roi de Chypre, avec Bohémond \. d'Antioche.
Le cliàleau de Tortose fut un des derniers points occupés par les chrétiens en Terre Sainte, et les Templiers ne l'abandonnèrent que le 5 juin 1291.
Ils se retirèrent alors à Chypre, d'où ils firent, au commencement du siècle suivant, une tentative pour reprendre cette place '. En l'année i3oo. une expédition partie, sous les ordres d'Aimery de Lusignan, prince de Tyr, et de Jacques de Molay, grand maître du Temple, s'empara de Tortose, que les Templiers conservèrent quelque temps. Mais ils lurent bientôt attaqués par les troupes du sultan égyptien Malek-el-Mansour-Lagyn. La place ayant été investie par terre et par mer, ils durent capituler, et les chevaliers turent laits prisonniers au nombre de cent vingt.
D'après Aboulfeda, ce serait seulement dans les derniers mois de l'année i3o2 ou au commencement de l'année suivante que les Templiers perdirent file d'Aradus, qui dépend de Tortose. Je transcris ici le texte de l'historien arabe :
ft En l'année 70 y, un parti considérable de Francs s'était fortifié ce clans lile d'Aradus, située près de la côte, en lace de Tortose. A l'abri
tfde leurs remparts, ils s'avançaient jusque sur la côte voisine
a- Seif-ed-din-Assendemour, qui gouvernait la Syrie, sollicita une Motte "du gouvernement égyptien. La flotte arriva devant l'île au mois de rr moharrem et s'en empara.-»
1 Les Familles d'outre-mer, grands maîtres du Temple, p. 892.