TOURS-POSTES ISOLÉES
En France, les cols des montagnes, les passages des rivières et certains points stratégiques d'une importance secondaire étaient souvent
Fig. 29.
gardés par des tours isolées et à la défense desquelles pouvait suffire une garnison peu nombreuse.
Les diverses places de {>iierre possédées au moyen âge par les chrétiens dans le nord de la Syrie étaient reliées entre elles par de petits postes ou tours élevées d'après un plan uniforme; un grand nombre siilisisie encore aujourd'hui, savoir: Bordj-ez-Zara , Bordj-Maksour, Vin-el-Arab, Toklé, etc. etc.
C'est cette dernière que j'ai choisie comme type d'étude, (les tours. qui représentent en petit toutes les dispositions d'un donjon, sont invariablement carrées et se composent de deux étages voûtés, subdivisés eux-mêmes par des planchers, système dont j'avais déjà observe l'emploi dans les casernements du château des Cerines, dans l'île de Chypre, et qui se comprend facilement par la coupe. On pénètre dans la salle basse par une porte à linteau avec arc de décharge. Au centre de cette salle est creusée une citerne. Pour aller chercher la porte qui donne dans les escaliers droits montant aux étages supérieurs, il fallait atteindre le niveau du plancher au moyen d'une échelle; une voûte en berceau forme le premier étage et une voûte d'arête sans arêtiers supporte la plate-forme supérieure; un second plancher divisait ce second étage en deux pour réserver sous la plateforme un magasin à provisions. Un mâchicoulis commande la porte, le rez-de-chaussée pouvant au besoin servir d'écurie pour quelques chevaux.
Sur les pierres formant les murs de cet édifice, j'ai relevé les marques suivantes laissées par les tâcherons :
Il est encore un autre type analogue de postes secondaires remontant à l'époque des croisades. Je vais en donner un exemple en décrivant la tour de Kermel, qui s'élève au milieu des ruines de la ville de
Ghermula, où étaient cantonnés au temps de la domination romaine les cavaliers sculaires d'Illyrie '.
C'est égalemenl une tour carrée construite par étages en retraite. Elle est entourée dune chemise avec talus en maçonnerie. Cette première défense parait avoir été jadis garnie d'un parapet crénelé, au-
Fig. 3o.
jourd'hui dérasé. La tour forme le réduit de cet ouvrage; la porte s'ouvre un peu au-dessus du sol, et on y accède par un escalier de quelques marches.
Une citerne encore intacte existe dans la base deqla tour, qui parait n'avoir eu qu'un étage consistant en une grande salle [terrée de six
Votitia dignitatum imperii orienlalis, p. 91 et 9-2.
IO'i MONUMENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE, ETC.
meurtrières; elle était voulue en berceau, et dans l'épaisseur de la muraille nord ou avail ménagé l'escalier conduisant à la plate-forme qui couronnait autrefois I édifice.
A quelques pas se voienl les arasements d'un vaste bâtiment carré. flanqué de quatre tourelles rondes , et qui paraîl avoir été une espèce de caravansérail dépendant selon toute apparence du poste dont l'étude nous occupe en ce moment.
Kermel formait avec Zouïera et Es-Semoa l'extrémité orientale des postes couvrant vers l'Egypte la frontière du royaume latin.
Un grand réservoir, datant d'une époque fort ancienne et qui est parvenu intact jusqu'à nos jours, conserve durant la saison des pluies l'eau qui coule des collines voisines. En l'année 1 172, toute la cavalerie de l'armée du roi Amalric campa sur ses bords duranl plusieurs semaines1.
1 (iuill. de Tyr, I. \X. ch. \\\.
SAONE.
(KALAAT-SAHIOUN.)
Nous trouvons dans la forteresse des sires de Saône un des plus anciens spécimens de la fortification franque en Syrie. Ce château et
Fig. 3 1
celui de Karak n'ayant jamais appartenu à aucun des grands ordres militaires, peuvent donc, à juste titre, être considérés comme les deux
types les plus importants de forteresses féodales élevées en Orient par les croiso.
Si, comme tout nous y engage, nous formons un troisième groupe de ces châteaux, les uns remontant à une date un peu antérieure, les autres contemporains des forteresses que nous avons déjà étudiées, nous devrons reconnaître, dès l'abord, la large part qu'il nous faudra attribuer ici à l'artbyzantin, ce qui nous amènera à les rattacher comme principes généraux à l'école qui produisit Tortose et Athlit , en tenant compte toutefois des emprunts faits aux divers autres systèmes de fortifications.
Sahioun fut au temps des croisades un des liefs les plus importants de la principauté d'Antioche. La famille de Saône, qui le possédait. ;i fourni un chapitre aux Lignages d'outre-mer et nous voyons paraître les noms de plusieurs de ses membres dans les chartes du xnc siècle1 : ce sont, d'abord celui de Guillaume, dont la veuve Béatrix épousa .losselin II, comte d'Edesse; puis ceux de Garenton2, de Roger, de Josselin3 et de Mathieu de Saône, que nous voyons souscrire plusieurs actes des princes d'Antioche.
Mais avant daller plus loin il faut esquisser sommairement l'assiette du château dont je vais tenter l'étude.
Cette forteresse est construit»; sur l'un des contre-forts du Djebel- Darious et couronne une crête que deux ravins resserrent et isolent presque en se réunissant.
Vers l'est, en A, se voyait une bourgade entourée de murailles, mais qui ne présente plus qu'un monceau de ruines. Un large fossé la séparait du château proprement dit, bâti sur le point culminant de la colline, dont l'extrémité occidentale est occupée par une enceinte inférieure B, qui paraît avoir formé la baille ou basse-cour dans laquelle
Familles d'outre-mer, p. agi. p. 171, 177. — Coi. Dîpl. I. I, n° ^49,
; C/irlul. du Saiul -Si-pub n1 , n" KK. Kg. p. 5o.
s" ('levaient les dépendances du château. Le fossé dont je viens de parler, taillé dans le roc vif, est un des ouvrages les plus remarquables de ce genre, laissés en Syrie par les croisés. La pile du pont qui fai-
Fig. 3>.
sait communiquer la ville avec le château était ménagée dans la masse et apparaît aujourd'hui aux regards du voyageur étonné comme un gigantesque obélisque (fig. 33).
\u fond du fossé, dont la largeur est de 1 5 à 18 mètres, une rangée de mangeoires taillées dans le roc, ainsi que les traces de toitures
lus
\lo\l \llv\TS l)K l/AI'.CIIITKCTIJItK MlIJTMIiK
appuyées à la paroi du rocher, nous apprennent que les chevaux y étaient logés en temps de paix.
I ne partie de l'enceinte, plusieurs tours, un énorme donjon carré, des magasins el de vastes citernes, voilà ce qui subsiste encore de l'occupation chrétienne à Saône (pi. XII).
Fig. 33.
Le donjon, les courtines et les tours sont construits avec des blocs d assez grand appareil taillés à bossages. Nous trouvons ici des tourelles rondes et des tours carrées employées simultanément (fig. 3i). Les premières, d'un faible diamètre, massives depuis la base el na\anl qu'un étage de défenses au niveau du chemin de ronde, sont identiques à celles qui lurent élevées en France du \i" au \u' siècle. Les secondes sont beaucoup plus considérables; leur largeur varie el elles
surent de i 5 à 20 mètres de côté; chacune d'elles possède nu
étage composé d'une vaste salle dont la voûte est à arêtes vives, pou-
\ant loul à ta lois concourir à l;i défense du chàleau et servir de logement à la garnison. C'est dans l'épaisseur des murailles tournées vers l'intérieur de la place qu'ont été ménagés les escaliers conduisant aux plates-formes qui couronnent ces ouvrages.
H faut signaler ici une particularité (pie je n'ai observée en Syrie nulle part ailleurs qu'à Saône : c'est le peu de saillie des tours sur les courtines, avec lesquelles elles n'ont aucune communication directe, ce qui fait qu'en cas de surprise elles pouvaient devenir autant de
Fig. 'dit.
£. CI//Ci-AU,v!€ /
forts isolés que l'assaillant se serait vu contraint d'assiéger successivement. Nous ne trouvons en France les premiers exemples de l'adoption de ce système que vers le milieu du xme siècle.
Les chemins de ronde qui terminent les remparts ont environ le tiers de leur largeur pris en encorbellement suivant l'usage byzantin. Au sommet des créneaux se voient encore les traces d'encastrement des volets, destinés à protéger les défenseurs, mais les nierions ne sont point ici percés de meurtrières.
La coupe de la tour A fera mieux comprendre ces divers détails; à
HO \lo\l MENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE
sa hase est l'une des trois portes donnant accès dans If château. Elles étaient munies de herses et de mâchicoulis, et leur mode de clôture présente une grande analogie avec les entrées de la ville H «le la forteresse de Torlose. Les tours ont à leur base un talus qui, comme le reste de l'édifice, est lui-même composé de blocs taillés à bossages.
Quant au donjon, c'esl une tour carrée, mesurant .'!(» mètres de côté; il ne diffère des autres que par ses proportions considérables el se compose à chaque étage d'une vaste salle. Le rez-de-chaussée, dans lequel on pénètre par une poterne a linteau carré avec arc de dé-
Fig. 35.
charge el que fermaient jadis une herse et un vantail, paraîl avoir servi de magasin; il ne recevait de jour que par deux ai chères percées a Test sur le fossé (pi. Xll).
Les quatre travées formant la voûte de cette salle retombent au centre sur un pilier carré, réservé en majeure paille dans la masse du rocher.
Dans cette pièce se trouvent encore des boulets de pierre assez grossièrement arrondis qui semblent avoir été des projectiles de balistes.
Un escalier s'ouvranl dans l'épaisseur du mur nord conduit à l'étage supérieur, consistant en une salle de tous points semblable a celle que
DES CROISES EN SYRIE. Ml
je viens de décrire, à cela près que ses murs sont percés de plusieurs archères et que l'élévation de la voûte est moindre qu'au rez-dechaussée.
Sous la banquette qui règne le long du parapet crénelé de la plateforme, deux grandes meurtrières se voient sur chaque lace de ce donjon; seulement ici les niches, au lieu d'être ogivales, sont voûtées en arc de cercle très-surbaissé : c'est le seul exemple intact de cette disposition que j'aie constaté dans les divers monuments militaires laissés par les Francs en Syrie.
Sous tout cet ensemble de construction s'étendent de vastes magasins, et dans la cour vers le nord, en B, deux grandes citernes taillées dans le roc et voûtées en ogive avec regards de distance en distance donnant de l'air et de la lumière.
A la naissance des voûtes règne une série de corbeaux qui paraissent avoir eu pour objet de permettre l'établissement d'un plancher destiné à faciliter les réparations dont ces réservoirs auraient pu avoir besoin.
Un escalier descend jusqu'au fond de ces citernes, si bien conservées que, lorsque je les visitai à la fin de l'été 186Û, elles contenaient dans toute leur étendue plus d'un mètre d'eau.
Au centre du plateau, en C, existaient d'autres édifices qui malheureusement ont disparu pour faire place à une petite ville arabe élevée dans ces murs, après la prise de la forteresse par Salah-ed-din. Une mosquée avec un minaret carré, et une salle de bains nous montrant les traces d'une belle ornementation sarrasine, sont encore debout au milieu des décombres, qui les entourent de toutes parts.
Quelques pans de murs semblent remonter à une époque antérieure à la domination franque et pourraient bien avoir fait partie d'un petit fort byzantin.
\ l'ouest on trouve les vestiges d'un fossé analogue à celui que j'ai
112 MONUMENTS DE l/ARCHITECTURE MILITAIRE
décril au commencemenl de cette étude, mais il a été presque entièrement comblé. L'escarpe, encore visible, porte les fondations dune grande muraille et d'une tour.
Comme je l'ai dit plus haut, la pointe occidentale de la montagne était occupée par une enceinte intérieure terminée en losange, et devait renfermer les dépendances du château. Ou y voit encore, au milieu de maisons ruinées, les restes d'une petite chapelle. Les murailles, reconstruites en grande partie à des époques différentes, ne conservent plus que quelques fragments du temps des croisades; mais la tour (fig. 32) dans laquelle s'ouvre la porte de cette avancée, indubitablement contemporaine des croisades, est demeurée intacte, et dans la voûte se voient encore les scellements des ferrures, des contre-poids. de la herse qui la fermait jadis.
C'est dans cette enceinte qu'à une époque relativement peu éloignée de nous s'éleva un village. Sa position et les murailles dont il était environné en faisaient pour lesAnsariés une place qu'ils considéraient comme imprenable. Ils essayèrent d'y résister aux troupes égyptiennes et, comme à Karak, les bombes vinrent anéantir dans la forteresse de Saône maints restes d'un grand intérêt qu'avait jusqu'alors épargnés la faux du temps.
Le passage suivant de Ibn-el-Atyr, relatif à la prise de Saône par Salah-ed-din, me paraît devoir trouver ici sa place1 :
trSalah-cd-din partit de Laodicée le 27 de djoumadi premier (1 1 87) -et gagna la citadelle de Saône. Elle était sur le prolongement dune •montagne et entourée d'une vallée profonde et si étroite en certains <r endroits, que les pierres lancées par les machines de l'autre côté de cria vallée pouvaient atteindre la forteresse, qui était adossée du côté
1 Extrait des Historiens arabes, publiés par M. île Slane.
ff du nord à la montagne. On avait creusé un fossé dont on ne pouvait «apercevoir le fond et l'on avait pratiqué cinq enceintes. Salah-ed-din «rapprocha par ce côté de la citadelle, dressa ses machines et fit battre «la place. Il ordonna à son fils Dhaher, sou lieutenant à Alep, de rr prendre position au-dessus de la partie la plus étroite de la vallée et cr d'y dresser ses machines pour battre aussi la forteresse de ce côté, rr Dhaher avait avec lui ses guerriers d'Alep, qui s'étaient rendus fairmeux par leur bravoure; ils ne cessèrent de lancer des traits, des allèches et de faire jouer tous les autres instruments de guerre. La rrplus grande partie de ceux qui étaient dans la forteresse en sortirent et pour montrer leur force et leur agilité. Les musulmans gravirent la ce montagne à travers les rochers et se portèrent sur un point de l'en- « ceinte que les Francs avaient négligé de garder; ils se rendirent rr maîtres de ce premier mur, puis ils attaquèrent successivement le serrcondet le troisième mur et s'en emparèrent; ils trouvèrent des bœufs, redes chevaux et des vivres qui tombèrent entre leurs mains.
rrLes Francs durent, alors, se retirer dans le réduit du château '"dont les musulmans entreprirent aussitôt le siège. Bientôt le gou- -- verneur de la place demanda à se rendre, et Salah-ed-din exigea qu'il •lui payé une rançon pour chaque homme de la garnison. n
Pour comprendre ce que l'historien arabe veut dire en parlant des cinq enceintes de ce château, il faut, je crois, tenir compte de l'exagération des Orientaux, qui pour exalter leur victoire semblent avoir considéré chaque ouvrage comme autant de ligues de défense.
Après sa prise par les musulmans, Saône devint la capitale d'une petite principauté arabe composée de Famieh, Kafartab, Antioche,Balatnous et Lattakieh.
CHATEAU DE GIBLET.
La féodalité se constitua, dans les colonies chrétiennes de Syrie, aussitôt après la conquête, et les deux types les plus purs de ce système de gouvernement que nous offre l'histoire sont les royaumes de Jérusalem et de Chypre. J'ai dit plus haut qu'en étudiant les traces laissées en Orient par la domination franque, on est étonné d'y trouver une organisation politique conçue avec autant de force que d'habileté. Elle s'établit au milieu d'une population composée d'Européens et d'Orientaux de toutes races et parvint à fonder un Etat qui ne fut pas sans gloire.
Mous devons donc reconnaître que la noblesse franque établie en Syrie était généralement beaucoup plus lettrée, plus sage et plus prévoyante que l'on n'est disposée le croire. Nous verrons les de Navarre, les d'Ibelin, les Vicomte, les de Brie, tout à la fois poètes et légistes, orateurs et gens de guerre, discutant les points les plus abstraits du droit féodal pour charmer les loisirs d'un long blocus; et ces mêmes hommes, qui nous ont laissé dans le livre des Assises de Jérusalem le plus beau monument de la législation féodale du moyen âge appropriée par eux aux périls d'un état de guerre permanent, durent apporter le plus grand soin à perfectionner les défenses des forteresses qu'ils élevèrent alors dans leurs possessions pour dominer les villes et tenir en respect les indigènes.
Giblet en esl un des premiers exemples. Celle ville lut enleyée aux musulmans, en l'année 1109, par Hugues de Lambriac, à la tête d'une flotte génoise. Déjà le père de ce seigneur avait pris part au siège de Jérusalem, et l'Iiislorien Guillaume de Tyr1 vante sa grande expérience dans tous les travaux d'art militaire.
C'est de lui que la maison de Giblet tira son origine2. Klle devint très-considérable et se trouva mêlée, durant plus de trois siècles, à Ions les événements importants qui s'accomplirent alors eu Syrie, puis à Chypre, où elle se retira par la suite.
Giblet se rapproche beaucoup du type des châteaux élevés en France par la noblesse féodale durant le cours du xne siècle, mais son assiette a été choisie dans des conditions toutes différentes de celles des forteresses qui ont fait jusqu'à présent l'objet de cette étude. On sent que celle-ci a été bâtie pour dominer la ville dont elle fait partie et en former le réduit. Elevée au point le plus vulnérable de la place, elle commande tout le plateau formant le sommet de la colline au pied de laquelle se trouve la ville (pi. XXI).
Ce château consiste en une enceinte rectangulaire mesurant 5o mètres de long sur une largeur de 45, et est entouré d'un fossé profond taillé dans le roc. Au centre s'élève une grosse tour barlongue dominant au loin la campagne environnante : c'est le donjon. Tout cet ensemble de défenses est construit en bonne maçonnerie revêtue de gros blocs taillés à bossages avec joints ciselés. On avait dès lors reconnu en Terre Sainte combien il était difficile d'entamer les assises de pierres ainsi parementées, soit au moyen de la sape, soit à iaide d'engins propres à battre les murailles.
En 1 1/10, on construisait sur un plan semblable le cbâteau de la
1 Guillaume de Tyr, I. Wll. - — " Familles d'oulre-mer, |>. .">i<> el >ui\
Blanche-Garde, que je décrirai dans le chapitre suivant. Je crois que nous devons le considérer, ainsi que Giblet, comme les deux plus anciens monuments militaires élevés en Syrie par les Francs et qui soient parvenus jusqu'à nous.
A trois des angles de l'enceinte du cliâteau dont l'étude nous occupe en ce moment se trouvent de petites tours carrées. La moitié des faces sud et est et la quatrième tour, qui, de ce côté, était à l'angle de l'édifice, ont disparu, sans doute à l'époque où la place fut démantelée par les musulmans.
Nous devons supposer que dans cette partie du rempart existait une porte qui mettait la forteresse en communication directe avec les dehors de la place et permettait à ses défenseurs, soit de faire des sorties, soit de recevoir des secours ou des renforts. Une muraille sans caractère et probablement moderne a été bâtie pour clore le château, qui, lorsque je le visitai, servait de caserne à un bataillon d'infanterie turque. La porte que l'on voit aujourd'hui paraît avoir été refaite à une époque relativement assez récente; elle s'ouvre au nord, du côté de la ville.
Des salles crénelées se trouvaient dans les tours d'angles, mais les remaniements qu'on y a effectués lors de l'arrangement du château en caserne font que le visiteur a quelque peine à y retrouver les dispositions primitives.
Suivant la méthode généralement adoptée dans la construction des châteaux élevés en France pendant le xie siècle, le donjon est une tour édifiée sur un plan barlong mesurant 2 5 mètres dans un sens sur 18 dans l'autre. Les murs ont 3m,6o d'épaisseur, et, comme pour les autres parties du cliâteau, le revêtement se compose de très-gros blocs taillés à bossages. Les quatre angles de cette tour présentent à leur base une particularité fort curieuse : les deux assises inférieures de
MONUMENTS DE 1/ Wtr.lllTECTURE MILITAIRE
chacun d'eux sonl formées <l<* blocs énormes provenant à coup sur de quelque édifice antique. Leur longueur est d'environ 5 mètres sur une épaisseur moyenne de im,5o et une largeur de a mètres. Ces pierres me paraissent avoir été destinées a fortifier contre la sape les
Fig. 36.
angles morts de la tour qui n'étaient susceptibles que de peu de défense et auxquels le mineur devait chercher à s'attacher.
La porte du donjon s'ouvre à l'ouest; elle est basse et à linteau carré avec arc de décharge. Une herse et un vantail ferré, renforcé de barres à coulisses et de verrous, assuraient la clôture de cette issue, qui était en outre défendue par un mâchicoulis servant en même temps au système des contre-poids de la herse.
Dès qu'on a franchi l'entrée, on trouve, à gauche, un escalier ménagé dans l'épaisseur des murs et qui conduit à l'étage supérieur. Une vaste salie voûtée en berceau occupe tout le rez-de-chaussée du donjon; au centre s'ouvre l'orifice d'une citerne. Un plancher dont on voit encore les traces divisait cette salle en deux. Selon toute apparence, le bas servait de magasin, et l'espace réservé au-dessus du plancher, où l'on parvenait au moyen d'une échelle, pouvait être le logis d'une
Fig. 37.
partie de la garnison. La pièce qui l'orme le premier étage a perdu la moitié de sa voûte, qui était semblable à celle de la salle inférieure, et ses murs ont disparu en grande partie sur deux de ses faces. Cependant on y reconnaît facilement les meurtrières percées vers les dehors du château. Eclairée par une baie carrée, une large arcade s'ouvre au-dessus de la porte de la tour : c'est là qu'était placé le treuil de la herse, dont les scellements se voient encore dans le mur. Dans l'embrasure de cette fenêtre se trouve l'escalier qui conduisait à la plate-
M(iM \1K\TS l)K i;\IU;iHTECTlîHK MILITAIRE
forme; on accédait aussi par cet escalier à des latrines ménagées en encorbellement sur la face nord de la tour.
Huant au couronnement, qui loi-mail les défenses principales, lorsque je levai les plans de ce donjon en i85p,, il en restait juste assez pour qu'on put juger que le parapet s'élevait beaucoup au-dessus
Pig. 38.
du niveau de la plate-forme. 11 présentait deux étages de défenses; le ki> était percé de meurtrières pour le jeu des machines, tandis qu'audessus régnait une banquette prise sur l'épaisseur du mur et bordée d'un parapet crénelé.
Je viens de dire qu'au premier étage la moitié de la voûte, et une partie des murs est et sud tournés vers les dehors du château, manquaient aujourd'hui, dette portion de la tour paraît avoir été démolie
en i 190 ' par ordre de Salah-ed-din , «pu redoutail alors l'arrivée des croisés allemands.
Le passage suivant de Vilbrand d'Oldenbourg, qui visita Giblet en 1 •> 1 ■) . nous apprend que ce donjon était tellement solide que les ouvriers musulmans durenl se borner à le mettre hors d'état de défense2 : ce (Giblet.) Hec est civitas parva, habens turrim quandam amrrplam et munitissimam , unicum sue defensionis solacium, in qua • Sarraceni, cum ipsam avellere laborarent, inullos sudores se])ius cr perdiderunl et expensas; qui tamen omnem (munitionem) ipsius - ci\ ilalis destruxerunt. ••
Si nous concluons, d'après ce texte, qu'au commencement du xme siècle la tour était déjà dans l'état où nous la voyons, nous ne saurions douter qu'elle n'ait été élevée par l'un des quatre premiers seigneurs de Giblet.
Nous savons que Hugues 111. dit le Boiteux, ayant été lait prisonnier par les musulmans à la bataille de Hattin, rendit à Salah-ed-din pour sa rançon la ville et le château de Giblet3. Par conséquent, en 1197, les seigneurs de Giblet se seraient bornés à relever à la hâte l'enceinte de la ville, dont l'importance militaire était alors presque nulle, sans s'occuper de la restauration du château. Ce qui me continue dans cette idée, c'est que, durant le xur" siècle, il n'est fait aucune mention de cette forteresse par les historiens des croisades.
1 Cont. de Guill. de Tyr, I. XXV, ch. 11. Ed. Laurent, Leiusick, 186/1. — ' Familles
2 Peregrinatoresmedii œvi quatuor, [>. 167. d'outre-mer, les seigneurs de Giblet.