Publiée par Guiffrey, Paris, Renouard, 1860, p
ÉTUDE SUR LB9 ITTSTtaKS AU MOYEN AGE BS
le roi en 1S39. On faisait alors à Paris, avant la représentation, une monstre dans les rues les plus fréquentées et les costumes des figurants nV étaient pas moins riches que ceux des grands Mystères de province. Le velours, le satin, le drap d'or reviennent à chaque instant dans les descriptions des chroniques. L'hfttol de Flandre, lorsque le roi ou les princes honorent le théâtre de leur présence, a des loges tendues de tapisseries pour les héberger : à prendre à la lettre la Chronique de François I^y on pourrait supposer que Ton construisait àrextrémitéde la salle opposée à la scène une estrade spacieuse élevée, d'où Ton dominait toute la salle pour y placer le souverain et les princes.
Les Confrères s'étaient en quelque sorte associés avec les Enfants sans Soucis qui reconnaissaient comme chef « le Prince des Sots ». Lorsque la salle de la Trinité n'était point occupée par les Cpn&ères, les Enfants sans Soucis en usaient à leur volonté, du plein gré de leurs associés. Us y donnaient alors des farces ou pièces comiques de tout genre, ce qui fit que le théâtre de la Trinité offrit au public un répertoire des plus variés. C'est en raison de la diversité des genres de spectacle qu'il re présentait, que le théâtre des Confrères prit dans l'argot parisien le nom do théâtre des « pois piles ».
L'Université et les alercs de la Basoche suivirent l'exemple des Enfants sans Soucis et s*adonnèrent aux pièces satiriques ou comiques ou polémiques dans lesquelles, en passant en revue les derpiers événements accomplis, ils fustigeaient les ridicules du lemps^ critiquaient les mœurs ou les institutions, attaquaient les abus et souvent décriaient le clergé et les moines. La liberté de penser, qui eut son éclosion lors de la Réforme, avait trouvé chez les clercs de la Basoche et les élèves de TUniversité des partisans qi]i n'avaiept pas craint (}e devancer leur époque et d'être les enfants perdus de cette cause aujourd'hui gagnée.
La moralité est une pièce oii les personnages portent le nom de la vertu ou du vice qu'ils caractérisent, comme Madame Parure et Madame Volupté ou bien Bon Conseil et Vigilance ; quelquefois ce sont des types sans personnalité distincte ; quelquefois ai|ssi soqs
le nom d'un vice on retrouve facilement un personnage en vue.
La sotie est une pièce qui est censée représenter des personnages d'un monde imaginaire, du monde des fous ou des sots. Sous le masque de lafolie on dit aux rois, aux princes, au pape ou aux prélats les vérités les plus dures.
Les moralités satiriques ou polémiques et les soties parurent dès le XV® siècle : les plus anciennes que nous connaissions attaquent les décisions du concile de Bâle (1433) ou les articles delà Pragmatique Sanction de Bourges (1438)*. Ce genre parfois devient historique et, à cette même date, vers 1440, on fait une moralité sur la Praguerie.
Ces premiers essais scéniques furent-ils joués ou non? Nous l'ignorons. Mais en 1508, Louis XII, en guerre avec le pape, sentant l'influence que le théâtre avait sur le peuple et surtout sur les plus hautes personnalités de la société, encouragea les moralités qui censuraient le Souverain Pontife. Cette année, il assistait sur la place Saint-Etienne aune sotie d'André de la Vigne et, le 10 février 1512 à une autre sotie à huit personnages de Pierre Gringoire, jouée aux halles de Paris. Cette représentation se composait d'un cry, d'une sôtie, d'une moralité et d'une farce. La sotie et la moralité avaient un caractère politique. La farce était une bouffonnerie. La sotie, au contraire, était une comédie censément jouée dans un monde imaginaire, le monde des sots. Mère Sotte représentait l'Eglise et les autres sots, telle ou telle individualité ou généralité. Dans la sotie du 10 juin 1512, le Prince des Sots personnifiait Louis XH, et passait une revue générale de ses suppôts. Au premier rang des courtisans on voit divers prélats grotesques, qui ontpour cortège Ignorance, Dissipation et Paillardise. Les trois Sots et Sotte Commune, qui figurent le peuple, reçoivent ces hauts dignitaires ecclésiastiques. Mère Sotte
1. Ces pièces ont été décrites et analysées par M, Emile Picot dans un mémoire intitulé : Les moralités polémiques ou la controverse religieuse dans l'ancien théâtre français, extrait du Bulletin de la Société du protestantisme français. M. Picot, au cours de cette étude, a bien voulu nous fournir continuellement des renseignements et des indications fort utiles. Nous le remercions bien vivement de sa complaisance.
arrive à son toar, revètae des attributs de la papauté et suivie de ses ministres, Sotie Fiance et Sotte Occasion; elle pousse les Sots à la révolte contre le prince, mais ceux-ci veulent rester fidèles à leur chef. Seuls les abbés grotesques sontentrainés à la trahison. Alors « se fait une bataille de prélatz et de princes ». Mère Sotte est dépouillée de ses ornements sacrés ; on la reconnsut et tout le monde l'abandonne.
La moralité associée à cette sotie de 4542 est un dialogue qui n'a pour but que de montrer combien l'inQuence italienne est funeste à la France qui a toujours eu à se plaindre des habitants d'outre-mont. L'un des personnages, 'c THonmie obstiné », parait en scène avec une tiare sur la tète. Il représente Jules II et, dans son débit, s'accuse de tous les crimes. On ne pouvait guère ridiculiser davantage la papauté. Enfin le spectacle se termine par une farce loufTonne qui est uniquement destinée à amuser.
La mise en scène de ces soties ou moralités est nulle. Gomme elles se représentent dans un monde imaginaire, elles ont encore moins besoin de mise en scène que les pièces à caractères du xvu** siècle. Les costumes des acteurs ne diffèrent de ceux des spectateurs que par quelques attributs. La Vérité a un miroir, la Justice une balance. Les Sots mettent le bonnet des fous avec des grelots et des oreillères pendant sur la figure, ou bien le légendaire couvre-chef à oreilles d'âne des écoliers ; leur vêtement est mi- partie jaune mi-partie vert. Tel sot couvrait son bonnet de fou d'une bourguinotte, d'une tiare ou d'un bonnet de juge selon qu'il figurait un sot guerrier ou un sot juge ; une crosse ou une épée pouvait servir dans d'autres circonstances. C'est, du moins, ce qu'indique l'entête des livres de Pierre le Dru, imprimeur de Pierre Gringoire à l'enseigne de Mère Sotte.
L'amusement que les soties procurent est purement intellectuel, quoique, sans doute, encore fort grossier : les traits d'esprit et les critiques y sont de mauvais goût et pourtant un progrès est réalisé. La partie matérielle des représentations des Mystères cède la place aux préoccupations littéraires que, jusqu'alors, les rois comme la société avaient négligées. Louis XTT en assistant
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à ces pièces coasacrâ Isa premiers essais de la révoliitioi) iqt^llectuelle qui va s'opérer avec l'éclosion de la Réforme.
Nous verrons plus loio quelle imporlance acquîrcDt, avec le protesLanlisme, ces moralités ou ces satires traitant de controverses religieuses et à quels genres nouveaux elles donqëreqt n^iss^pce.
Déjà la comédie de caraclères était apparue sous le nom de farce, bien avant la comédie deW arle de l'Italie. La farce de Maiire Pathelin en est une preuve, Vais où tiit-elle joqée? Quand? Comment? Par qui? Aatapt «Je questions auxquelles nous ne pouvons répondre, Qu'il noH« suffise de cpnatater soïi existence au xv^ siècle,
Les grandes villes de province avaient aussi des uniyersitéB et des sociétés de jeunes gens -^jnyenx compagnons — qui, k l'instar des Enfants sans Soucis deparis, s'adonnaient au théâtre satirique et représentaient desmeralîtés, des soties et des farce» sur les places publiques et dans les collèges. Les Sots de Sens qui, en 144S, parcouraient la ville sur deg pharSi se livraient à toutes aortes de discours ou de pantomimes. A Rouen, les Cnnards ont le même rûle que les Enfants sans Soucis |i Paris, tandis que les
Confrères de Saint-Romain, à l'imitation de ceux dft la Paspîon,
jouent devant le portail de la cathédrale et empruntent au trégor les ornements les plus riches; les chapelain^ jouent i^s farces, dans cette même ville, mare mimorum ef histrionurt}' . Vàns toutes les grandes villes, en dehors des Mystères longuement préparés, se donnaient de petites représenlatiaps analogues à celles de Paris. Le 17 novembre t.^48, le Parlement de Paris lance un fttrêt, qui, tout en confirmant le monopole thé&tral ds Paris aux Cout frères de la Passion, défend ips représentations des Mystères sacrés : c'est un premier coup porté aux théâtres liturgiques. Bientôt après une ordonnance du roi enjoint de démolir l'hôtel de Flandre où les Confrères donnaient leurs représentations: Paris demeure donc sans théâtre permanent. Les Confrères cherchent alors un asile et achètent une partie des terrains de l'ancien , noiice de M. Lnverdier, passim, p. xviii.
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hôtel de Bourgogne ou ils fpnt édifier une grande sjille qpj, depuis, ^sl devenue célèbre.
L'entrée des Confrères dans ce local marqqe une ^o^v^]le hVQ pour }e théAtrp dans toute la Frjipce ; el}e annonpe la fin de^ Mystères et pièces liturgiques Pt le comn^enceme^t du genro plas^ siqqe tant pour la tragédie que pour la congédie.
p'tn de$ Mystèresi.
JiB» rppréisei^tations d^ ]Vïystôrc|s eurpnt en province Ift vie plqsi dore qu'à Paris : l'arrêt du Parlppipnt, qui les probjbftit daQ^ le ressort judiciaire de la papitalp,et surtout le gput public, en développant le théâtre profafte, pop^seut à la création de troupes de comédiens qui parpourent le pays, et alors le^ drames religieu}f diiuinuept de plu^ en plus : oo ne le^ joua plu» qwe dao^ les provinces éloignées, dopt les coiumumcatipus Rvec Paris ^ont presques nulles, particulièreuient eu BrPtftffRPi
Les représeulationssetrau^foTOeut avec le teuips^ et le Mystère par piiçellepca, la Pamon, se jou^ d^os nombre 4p vjllqs ou viUftÇPs aux environs de Pâques, sur un théâtre de marionnettes; au mopieut de Noël, Ton organise des représentations dans des églises,
des crèches, et des personnages vienueut y mimer las scènes da la Nativité. A Limoges encore, en 1822, les Pénitents rouges jouèrept laPa^sjou; dans pette même ville, eu j848, malgré Tévêque qui s'y oppose, le Drame de Sainte-Félicité et des Macchabées était représenté auuuellement par le^ membres d'une association pieuse, qui se transmettaient oralement, de génération en génération, les tirades du drame. Le martyre de sainte Félicité at de ses eufants en était le sujet. Sainte Félicité y était représentée vêtue d'une longue robe de couleur sombre, en veuve; ses sept enfants étaient habillés en guerriers romains; un ampareuFj avec la couronne etun long manteau de pourpre, une împératrîcp couverte
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de tous les bijoux de la paroisse complétaient le personnel dramatique. Il y avait aussi les suivants de l'empereur et de l'impéra- Irice, gardes et bourreaux. La scène se jouait en pleine place. M. le chanoine Arbellot, le président de la Société archéologique de Limoges, se rappelle y avoîrassisté deux fois '.
Dans le Nord, les Mystères subsistèrent longtemps aussi; aciuellement, dans le déparlement du Nord, il existe une société locale composée d'arlisans qui joue tous les dimancbes de carême le mystère de la Passion ou même d'autres mystères ayant trait à des légendes locales. L'évèque de Cambrai dut, en 1834, interdire la représentation de l'Adoration des Bergers et de la Passion. Au village de Lagne (Vaucluse) on représentait, en 1872, l'Adoration des Bergers. Enfin, il serait trop long de citer toutes les localités de France où, en dehors de la Bretagne, se retrouvent encore, dans d'obscurs débris, les vestiges du théâtre du moyen Age qui avait eu un si grand essor il y a quatre cents ans.
Le Mystère avait déjà disparu en France lorsqu'il apparut, pour ainsi dire, se développa et de vint florissant dans la Basse-Bretagne, parlicuiièremenl dans l'évêché de Tréguier, à Lanaion et dans la partie du Finistère voisine des Côtes-du-Nord. Il fut même la cause de la création d'un lliéâlre spécial, peu connu, il est vrai, mais qui forma une littérature particulière digne d'être étudiée '.
1. u Ces représentations aviiienl lieu tous les sept ans, à l'occasion de la solennité des Osieiisions. Ces solenniU'S, qui remontent à une date 1res reculée et qu'on retrouve A. Aix-la-Chapelle el dans quelques églises d'Allemagne, onl pour objet l'exposition publique des reliques des saints à la vénëT-atlon des fidèles. Elles étaient nulrefois célf'brées par des fêtes magniliques et de grands pAleri- Dsges. Elles ont èlé célébrées cetts année au Dovat, à Sainl-Jiinien, à Saint- Léonard etdans plusieurs autres villes du diocèse; elles onl été l'occasion de cérémonies très curitusfa el Ifpb Loucliarites.
Ou a deux muniiscrits du lexle du Drame de Sainte-Félicité. Tous deux sont de ce siècle el présentent d'aasez profondes différences. Un certain abbé Hervy, archiprétre de la Meyze avant la Révolution, avait remanié ce drame et l'avait même probablement refait en entier, car l'œuvre en question n'a point du tout un cachet d'anciennelé.
Il est bien certain, toutefois, qui^ le drame se jouait avant la Révolution, et l'abbé Bullat, dans son Tabkau ceUsiastique de Limoges, le signale. »
Renseignements fournis [mr M. Ijiiiberl, de Limoges.
2, Voir, outre les travaux dii M. de la Villemarqué, ceux de M. F. -M. Liizel, archiviste du département du Finistère.
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On trouve encore dans ces contrées « précieusement conservés au fond des vieux bahuts de chêne, de volumineux manuscrits enfumés, tachés de suif et de résine et salis par les mains des générations de paysans qui les ont feuilletés w^ Ce sont les libretli des Mystères bretons. Malgré les mandements successifs des évèques, le mystère a résisté : en 1834, on jouait à Saint-Brieuc le Mystère du Commencement et de la Pin du monde * avec une mise en scène importante. Depuis on a donné, en 18S8,à Plescop dans le Morbihan, le Mystère de la Passion^ ; c'est la dernière fois qu'un Mystère a été représenté dans ce département, mais on y trouve encore quelques traces du théâtre liturgique. A Vannes, Tusage des représentations publiques a disparu depuis longtemps; mais tous les ans, pendant quinze jours, de Noël à TÉpiphanie, une compagnie d'ouvriers va, d'auberge en auberge, réciter les Mystères des Trois Mages et à'Bérode. Assez mal accueillie dans les villes, cette troupe a beaucoup plus de succès dans les fermes des environs qu'elle visite également vers la même époque. On cite un entrepreneur de la ville, que ses nombreux ouvriers régalent de temps à autre de la représentation ci-dessus après lui avoir emprunté des rideaux et des manteaux pour le costume des acteursj dont quelques-uns, paraît-il, se drapent avec beaucoup d'art. Une troupe semblable jouant dans les mêmes conditions existe également à Auray, mais elle est mieux organisée*. ALannion,en 1825, on représenta un Mystère suivant les règles du moyen âge ; le théâtre était dans une garenne ; des planches clouées sur des pieux fichés en terre forment plusieurs rangées de bancs pour les spectateurs; ceux qui n'ont pu y trouver place se tiennent debout derrière. Les arbres du voisinage, les croix des chemins et les toits des maisons les plus rapprochées sont
1. F.-M. Luzel, Sainte Tryphine et le roi Arthur^ Quimperlé, 1863, p. vu.