‹ Étude sur les œuvres d'Agrippa d'AubignéChapitre 10 sur 14 · I, IV · texte numérisé non relu

I, IV

« I, II, 15 ; cf. II, H, •'», 7. él 1!- m. 4, eic. ^ in, m, 12.

* Ibic1.,%\.

^ Ibidem.

* m, IV, 1.

"> If, 11,2.

« m, II, 9,

— Sri —

les histoires générales sont crordinaire obligées de délaisser, et qu'il se montre curieux de recueillir; ([uand il s'occupe par exemple d'un marin, originaire de Bordeaux, qui, pour se venger des rigueurs exercées contre lui par les Espagnols, va les attaquer dans leurs possessions du Nouveau-Monde, à la tète de quelques bâtiments équipés à ses frais, et, après avoir fait onze cents lieues en dix-sept jours, revient chargé de dépouilles^, ou qu'il nous entretient d'une héroïne de son temps , la dame de .Miraumont , qui avait levé dans le Limousin une compagnie de soixante gentilshommes , protestants comme elle , « suivant le drapeau de l'amour et le sien (m^emble, brûlant pour elle sans qu'aucun d'eux ait jamais pu se vanter d'une caresse déshonnête '» . En présence de l'ennemi elle se contentait, pour toute harangue, de dire à ses cavaliers : Faites comme moi ; et « prenant un galop gaillard, » elle attaquait la prenaière. Nos guerres avaient multiplié la race de ces amazones, entre lesquelles figure la châtelaine de Neuvi, qui, assiégée dans sa résidence , pour donner du cœur aux soldats de la garnison , « prit sa place sur la brèche à l'endroit le plus dangereux , avec une demi-pique à la main, dont elle jouait résolument ». La fortune trahit il est vrai sa valeur; mais, tombée aux mains de ses ennemis, ceux-ci la mirent en liberté, « cette vertu rare ayant trouvé une courtoisie qui était rare aussi dans ce siècle ^ » .

A l'étranger, comme en France, les détails ou les caractères romanesques arrêtent volontiers d'Aubigné. C'est ainsi que l'un de ses chapitres roule sur Antonio Pérez, qui a trouvé de nos jours un historien si dramatique, « sur cet homme d'Etat, qui mêlait parmi les plus grandes affaires les galanteries espagnoles et les intermèdes d'amourS). On sait qu'il fut, sous ce dernier rapport, le rival de son maître, de Philippe II, et que, cherchant son salut dans son audace , il suscita à ce prince de graves difficuUés, dont il faillit mille fois être victime. Un personnage non moins singulier, qu'Agrippa fait passer sous nos yeux, est le Corse Sampiétro, meurtrier de sa femme Vanina^ Celle-ci n'avait eu d'autre tort que de chercher à réconcilier son époux avec quelques ennemis et de s'être rapprochée d'eux , en vue de ménager cet accommodement : ce fut là le motif de sa condamnation qu'il prononça et exécuta luimême, malgré la vive affection qu'il lui portait; sa femme, sans refuser la mort, ayant demandé pour unique grâce « que , puisqu'elle n'avait souffert depuis vingt ans le toucher d'autre homme vivant , les mains de son mari, honorables pour leur vaillance, la conduisissent au repos » .

* m, III, 27, » I, ïv. 17.

Gelto partie que Ton poul appeler anecdotiqiie ehez (l'Aul)igné donne beaucoup d'intérêt à son Histoire, qui;, si elle est universelle par quelques côtés, ressemble aussi par d'autres à des Mémoires très personnels. Le récit des aventures de l'écrivain se mêle en efïet très fréquemment à des détails d'un caractère plus général. Tantôt il se désigne par son propre nom, tantôt par quelque terme ou périphrase indiquant les grades dont il a été revêtu ou les postes qu'il a remplis * : mais, sous diverses dénominations, il occupe une grande place dans son ouvrage. Lui-même s'en aperçoit et il s'excuse avec naïveté de se mentionner à tout moment ; c'est en rappelant un fait à sa louange : a Si mon lecteur, dit-il -, s'ennuie de voir mon nom si souvent, qu'il sache que je l'eusse déguisé, sans l'honneur que les autres historiens m'ont fait de le produire en cet endroit. » On lui pardonnera ce mouvement de gloire, à raison de la modération avec laquelle il a parlé ailleurs de ses compagnons d'armes trahis par la fortune ou même par leur courage : « Quant aux seigneurs et gentilshommes qui fuirent (il s'agit de l'issue d'un combat entre Henri IV et le duc de Mayenne), j'aime mieux les excuser par la bravoure qu'ils avaient montrée auparavant, que d'arborer leurs noms, comme plusieurs l'ont fait, en donnant leurs plumes à la faveur ^) . Il est beau, quand on a tout droit d'être sévère, d'être indulgent pour les irrésolus et les faibles.

D'Aubigné, en tout cas, ne s'est pas écarté de la vérité, en disant, avec une de ces fiertés de style qui lui sont famihères, « qu'il écrivait de la main qui avait eu part aux exploits, » persuadé qu'aucun plaisir n'était plus légitime que « le plaisir de conter après la peine et le péril des actions S. Là réside, indépendamment du degré de mérite que l'on voudra lui attribuer, le véritable prix de son œuvre : plus encore que Machiavel, Guichardin, Davila et Fra-Paolo, il y offre l'alhance trop rare parmi nous de la vie active avec la spéculation littéraire ; et rien de plus curieux d'ailleurs que son propre portrait, lorsque occupé à graver les linéaments de son âme il se représente, dans la préface de son Histoire, « comme nourri aux pieds de son Roi, desquels il faisait son chevet en toutes les saisons de ses travaux; quelque temps admis à sa privante, alors plein des franchises et sévérités de son village; quelquefois éloigné de sa faveur et de sa cour, et lors si ferme en ses fidélités, que même, au temps de sa disgrâce, ce prince lui fiait ses plus dangereux secrets. Il avait reçu, ajoute-t-il, autant de biens qu'il en fallait pour durer et non pour s'élever; et quand il s'était vu croisé par ses inférieurs, ou par ceux qui sous son nom étaient entrés

* C'estici wncapYa me; là wn mestre de camp; ailleurs le guidon de Fervacques, ou le lieutenant de Vachonnières; plus souvent encore vn écuyer du roi de Navarre.

* Préface de VHist. (t. i);

— "Zi —

au service du Roi, il s'était payé i)ar ces paroles : « Eux et moi avons bien servi; eux, à la fantaisie du maître, et moi, à la mienne : qui me sert de contentement. »

Nous ne saurions être surpris que cette simple grandeur ait tout récemment excité l'admiration d'un de nos plus célèbres critiques, spirituel par habitude, et, au besoin, capable d'élévation, qui s'arrétant devant la figure de notre Agrippa, « l'une des images les plus glorieuses que légua le seizième siècle au siècle de Louis-le-Grand » , s'est plu à reproduire «cet exorde excellent d'un livre excellent», cette noble page tracée d'une main si ferme par cet homme de guerre *.

Ne nous offrît-elle que son type personnel, avec celui du Roi dont il fut le compagnon, l'Histoire de d'Aubigné aurait déjà pour nous, à ce seul titre, une singulière valeur. Mais, on a pu le reconnaître, elle est pleine de renseignements que l'on chercherait vainement ailleurs. On se l'exphque sans difficulté, en songeant à la position considérable d'Agrippa dans le parti de la réforme, dont il était la plume autant que le bras et comme un des centres principaux. C'est ce qu'on voit spécialement par un article du synode calviniste, tenu à Gap en 1603, article qui portait « que les provinces étaient chargées de recueilhr les mémoires des actes mémorables, advenus depuis cinquante années, et de les faire tenir au sieur d'Aubigné en Poitou, lequel écrivait l'histoire de ce temps ^ » . Aussi sur ses coreligionnaires, sur leurs prétentions, leurs luttes et leurs espérances, enfin sur l'esprit qui les animait, lorsque « formant, comme il l'avoue^ jun Etat dans l'Etat » , ils justifiaient sinon les rigueurs, au moins les soupçons des princes, nous donne-t-il plus de lumières qu'aucun de ses contemporains \ Agrippa est donc bien loin d'être un abréviateur habituel des autres écrivains , en se bornant à transcrire leurs récits, comme l'affirme un historien de l'Allemagne fort estimé, qui a retracé nos propres annales. ]M. Léopold Ranke n'a pas , suivant nous , rendu justice à notre auteur , quand il a prétendu « qu'on apercevait partout dans le livre de d'Aubigné les extraits du président de Thou, de La Planche et d'autres '^ », A la vérité, M. Ranke ajoute « qu'il ne laisse cependant pas de fournir des indications précieuses que Ton doit distinguer »; mais il eût été, ce semble, plus à propos de dire que ce qu'Agrippa rapporte a presque

1 Voy. le Journal des Débats, du 14 novembre 1833 : article de M. Jules Janin.

2 § 9 : Voy. l'Histoire des églises réformées, p. 91. 5 m, V, 2".

* Voy. m, IV, 10 et 11, etc.

^ Voy. le !« vol. de YHistoire de France durant le seizième et le dix-septième siècles. — « Cet auteur, dit notamment M. Ranke au sujet de d'Aubigné, ne savait rien sur Tentrevue de Bayonne.» Nous avons cité néanmoins le passage où ce dernier montre les projets les plus funestes, tramés au milieu des plaisirs les plus élégants : I, iv, 4; cf. Il, i, 13.

toujours un caractère saillant do nouveauté. Indiquons encore quelques-uns dos secours que l'on pourra lui emprunter, et montrons par là avec quel fruit on recourra en général à cette source si abondante. La conspiration du maréchal de Biron est demeurée Tun des faits les plus dramatiques et les moins exactement connus du règne de Henri IV. Sur ce point, toutefois, d'Aubigné se porte fort « de nous déduire des secrets dont il peut attester la vérité ^ »; et il tient en effet parole. De nos jours où l'on a tant de goût pour les pièces officielles, on lui saura également gré d'en avoir compris plusieurs dans son ouvrage. Ce sont d'ordinaire, ainsi qu'on Ta déjà marqué, des traités de paix ou des articles de trêves, qu'il place de préférence à la fin des livres. On signalera, entre ces documents, le manifeste de la Ligue % le texte de l'abjuration fort étendue, demandée après la Saint-Barthélémy aux dissidents « qui voulaient avoir la paix de FEghse ^ », l'édit de juillet (1588)*, etc. Nous avons eu l'occasion de montrer que, pour l'état de la civiHsation et de Tindustrie, pour les arts et les usages, on ne feuilletera pas d'Aubigné sans profit, et qu'il n'est nullement stérile en détails littéraires : témoin encore ceux qui concernent l'Académie fondée en 1570 sous les auspices de Charles IX et qui méritent une mention : « C'était, dit-il, une assemblée que le prince faisait deux fois la semaine en son cabinet, pour ouïr les plus doctes hommes qu'il pouvait, et même quelques dames qui avaient étudié, sur un problême toujours proposé par celui qui avait le mieux fait à la dernière dispute S. La musique y était en honneur comme les vers, et le président de l'Académie, à laquelle on a dit que d'Aubigné appartenait % était Antoine de Baïf : cette institution nous venait de l'Italie, qui nous communiquait alors, avec beaucoup de vices, son goût des lettres, des plaisirs et de la magnificence. Racontée d'une manière vive et piquante, la courte royauté du duc d'Anjou en Pologne, qui, fort bien accueiUi, n'en fut pas moins empressé à quitter ses nouveaux sujets, donne aussi occasion à l'historien de faire connaître nos relations avec ce peuple chevaleresque, son gouvernement et ses mœurs''. Tel est enfin le caractère général que d'Aubigné afi'ecte dans ses détails qu'il va jusqu'à nous parler des ordres religieux, en particuher de celui « des frères

i m, Vj 10.

2 II, m, 3.

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