‹ Étude sur les œuvres d'Agrippa d'AubignéChapitre 11 sur 14 · I, II · texte numérisé non relu

I, II

* m, I, dern. chap.

^ II, II, 18; cf. ibid.yS.

« Article cité. — Voy. , sur cette Académie, Duboulay, dans sa grande Histoire de l'Université de Paris, écrite en latin, in-fol. , t. vi, p. 714; SauvaL Recherches sur les Antiquités de Paris, t. II, p. 493; Tabbé Goujet, Biblioth. franc., t. xiii, p. 348 ; M. Sainte-Beuve, Poésie française au seizième siècle. Les manuscrits Conrart que possède l'Arsenal, in-fol., offrent au t. xiii, p. 589, «les Statuts de l'Académie de poésie et de musique, fondée par Baïf».

"* ji, II, l et 3.

humiliés, qui, pour cette humilité, étaient parvenus à si grandes richesses qu'ils ne tenaient ni ordre ni couvent *»; ce qui amena leur abolition. Il s'étend volontiers du reste sur le clergé, le Saint-Siège et les matières ecclésiastiques, mais avec une passion contre laquelle il est superllu d'observer que l'on doit se tenir en garde.

Un autre intérêt de l'Histoire d'Agrippa, c'est qu'elle renferme des spécimens originaux de l'éloquence de son temps. Bien qu'il nous prévienne, en effet, que sans s'astreindre à reproduire les discours, il se bornera à en indiquer les principaux traits % il a fait quelques exceptions, notamment en faveur de celui qui fut prononcé par Henri lïl à l'ouverture des premiers Etats de Blois; et cela parce que, « malgré son habitude d'apporter des retranchements aux longues harangues, il n'a osé toucher à celle d'un roi si biendisant ^ » . Il l'accompagne de fragments empruntés aux discours de l'orateur de la noblesse « dont l'auditoire eut contentement » , et de l'orateur du Tiers-Etat, le célèbre Versoris, qui parla, pendant une heure et demie, à genoux, mais en ne répondant pas entièrement cette fois à la grande attente que son nom faisait concevoir*.

Dans ce genre, on remarquera, entre autres harangues énergiques, celle d'un vieux seigneur de Béarn privé de la vue, exhortant son fils à défendre son pays contre l'oppression^; on citera encore de courtes allocutions mihtaires ^ : ce sont celles qu'il préfère, et il en offre un beau modèle à l'occasion de la bataille de Moncontour, en parlant d'un de ses compagnons d'armes. C'était un vieillard protestant qui avait ralhé trois cornettes pour dégager, par une charge hardie, un millier d'hommes, et que l'on avait invité à faire un mot de discours : « A gens de bien, courte harangue, dit le bon homme; frères et compagnons, voici comment il faut faire. — Là-dessus, couvert, à la vieille française, d'armes argentées jusques aux grèves et sollerets'', le visage découvert et la barbe blanche comme neige, âgé de quatre-vingt-cinq ans, il s'élance vingt pas devant sa troupe, mène battant les maréchaux-decamp, et sauve plusieurs vies par sa mort^ ».

On attachera surtout beaucoup de prix aux éclaircissements considérables que d'Aubigné nous donne sur les projets si souvent contro-

' II, I, 2. Cf. la préface de VHist. (l. i), où, se montrant peu partisan des harangues placées dans la bouche des personnages historiques, d'Aubigné fait une critique judicieuse du président de Thou qui les a prodiguées.

3 II, m, 5(1576).

* Ibid

'^ I, II, 4 : Ce passage est digne de l'Antiquité.

* Voy., notamment, i, iv^ 7.

■^ Armures qui couvraient les jambes, et bottines. ,

versés qui occupèrent les derniers moments de Henri IV^ Ces projets, dont l'ellet devait être, selon riiistorien, non-seulement d'abaisser la maison d'Autriche, mais de l'aire, au profit et pour l'honneur de la France, « un empereur des chrétiens, qui de sa menace arrêterait les Turcs, reformerait l'Italie, dompterait l'Espagne, et ferait trembler l'Univers % » n'attendaient plus que l'instant favorable d'éclater. Or, pour continuer avec d'Aubigné, « le consentement des peuples, qui est bien fréquemment la voix de liieu, semblait promettre à ces desseins sa bénédiction... Les nations avaient posé leurs haines, et voulaient arracher leurs bornes pour l'amour de Henri. » Le poignard d'un furieux fit évanouir tout à coup cet avenir.

Tel est le contenu de cette volumineuse Histoire, dont l'auteur a pu dire toutefois, et non sans raison, en terminant les deux premiers tomes (ils forment pins de huit cents pages in-folio, et le dernier est d'environ six cents), « qu'elle fleurissait de tant de variété et de mouvement que les plus impatients esprits accuseraient sa brièveté ^ » . L'œuvre entièrement achevée, il se comparait, peu après, « à ce peintre grec qui se cacha derrière son tableau pour entendre les répréhensions des uns et des autres. » Curieux, comme lui, d'être éclairé sur ses fautes, il s'adressait de nouveau, pour être à même de rectifier ses erreurs, « à ceux qu'il n'avait cessé de solliciter par voies honorables et publiques depuis quatorze ans. » Son vœu le plus cher était d'améliorer son travail en profitant de leur concours. A peine en effet quelques années s'étaient écoulées, qu'une seconde édition de l'ouvrage d'Agrippa parut avec des corrections et des changements *.

Il ne nous reste plus qu'à résumer nos impressions sur cette Histoire, et à fixer la véritable place de d'Aubigné, en l'appréciant comme écrivain. A cet égard, on l'avait jusqu'ici traité avec une sévérité injuste, sa plume hâtée et ses négligences fermant les yeux aux qualités supérieures qui le distinguent : un examen plus attentif devait amener

* Voy.rappendice de YHist. (t. m). — M. Guizot, dans un article de la Revue, rappelé plus haut, a parlé de ces projets, au sujet desquels on peut voir aussi les Etudes sur la Russie de M. Léouzon-Le-Duc, cliap. des « Manuscrits enlevés aux archives de France, Henri IV et TEmpirc. » Cf. les Mémoires du maréchal de la Force, 1. 1, p, 341 et suiv.

* De là ce témoignage d'admiration donné à Henri IV, et que mentionne la Confession de Sancy (ii, 3) : « Le duc de Saxe faisait faire en sa présence des homélies sur la similitude de David et de ce prince, et il envoya jusqu'à Zurich une chaîne d'or de récompense à l'auteur du livre Carolus inagnusredivivus.n

' Voy. à ce sujet la note a , reportée à la fin en raison de son étendue.

* La première édition avait été publiée de 1616 à 1620 (Maillé). La seconde est de 1626, Amsterdam (Genève), un seul vol. in-folio. Il est certain que l'une et l'autre ont été imprimées si grossièrement, qu'on a pu dire « qu'à tout moment on était dans l'embarras de la juste leçon. » Quoique la seconde édition offre quelqu. s rectifications et quelques compléments, la première semblait cependant encore la meilleure au P. Lelong. (Voyez Bibliothèque historique de la France, t. ii, p. 369.) C'est relle-ci, comme on l'a vu, que nous avons suivie.

uiie tout autre manière de le juger. Sans doute on ne trouvera dans notre auteur ni une pureté classique^ ni une sage méthode de composition, ni ce don de Unir, qui est l'attribut des maîtres. Entraîné par sou imagination ou ses souvenirs, il court avec une précipitation qui se soucie peu des inégalités ou des chutes. Au Heu de raconter avec cette gravité et cet ordre que recommande l'antiquité à Thistorien, il se contente des formes d'un entretien libre et du premier jet. Un travail patient n'est pas plus à son usage qu'un jugement parfaitement calme et impartial : gardons-nous donc de l'accepter comme un modèle et de le croire comme un oracle ; consultons-le seulement comme un témoin qui réfléchit, dans sa physionomie expressive et mobile, un côté des idées et des passions qui ont agité son époque.

Quant au style de d'Aubigné, il a les imperfections et surtout Fintempérance que nous avons signalées chez l'homme : de là ses redondances, ses trivialités, ses brusqueries et ses rudesses. Il traite plus d'une fois la grammaire comme il traitait ses ennemis, écrivant ainsi qu'il agissait, avec une ardeur emportée, et précipitant ses phrases à travers tous les accidents d'une improvisation hasardeuse ^ Mais s'il lui arrive de forger des tours et des mots sans aucune nécessité, il y a, dans cette prose inachevée, je ne sais quoi de mâle et de martial; uue àme émue et une conception puissante s'y font sentir; enfin, aux défauts se heurtent confusément des mérites fort remarquables : ce sont comme de riches filets d'or, qu'il s'agit de dégager dans cette mine très mélangée.

Chez Agrippa l'on peut citer, non-seulement des expressions et des phrases d'un grand effet, mais de beaux fragments et des scènes admirablement tracées. L'une des plus mémorables est l'entretien nocturne de Charlotte de Laval avec l'amiral de Coligny, son époux, lorsque cette femme au cœur viril, alarmée des périls que courent les protestants, l'exhorte à prendre les armes pour la défense de leur parti*. C'est aussi l'une des pages les plus connues de notre historien: elle a été souvent mentionnée ou reproduite ; mais ceux qui se sont bornés à l'imiter, ont été loin d'en conserver la majestueuse grandeur. A côté de ce passage, on en rapporterait aisément plusieurs autres, que recommandent l'énergie de l'accent, la vivacité du coloris, une allure hardie et dramatique. Mais qu'il nous suffise de signaler particuhèrement à fattention du lecteur quelques chapitres de d'Aubigné % et bornons-nous d'ailleurs, par de courtes transcriptions, à marquer le caractère de son style.

* Il s'excuse sans façon, dans un de ses chapitres (m, iv, 13), de ce que «son diècours a été interrompu, sur ce qu'une feuille de copie a été perdue. »

3 Lui, 13: II, m. ii: IL v. 6: IlL ii, 23: III. iv. 22 et 27, etc.

On ne craindra pas de dire qu'il a des analogies sensibles avec celui de ce duc hautain^ qui^ faisant passer dans ses Mémoires les tableaux qui avaient chaque jour frappé ses yeux, puisa, dans ses haines passionnées, une vigueur digne de Tacite. Quand d'Aubigné nous représente « le duc de Guise et le maréchal de la Chastre gorgés du sang des réformés et se baignant aux avantages de la paix récemment conclue*» , on se rappelle la fameuse scène du conseil de régence et du Ut de justice où le duc du Maine fut dépouillé de son rang ^. Est-il question d'un capitaine que, dans une ville assiégée, les huées de ceux qu'il est chargé de défendre poussent à combattre, ma^'s qui, après s'être avancé dans ce but, recule par prudence: «11 fallut, s'écrie Agrippa^ boire les hontes du peuple. » Témoigne-t-il encore que les ennemis de Henri III et de la royauté profitèrent du meurtre des Guises pour exciter les esprits : « Se servant^ dit-il, de l'horreur de l'acte, ils élevèrent pour un temps la plupart des courages de la France à un haut degré de vengeances qui sentaient le juste et le glorieux'*)). Ce sont là des expressions marquées du cachst de Saint-Simon, et qui semblent parfois rapprocher de lui d'Aubigné.

Dans l'un et l'autre, on signalera même âpreté et même fougue , mais aussi même coloris et même vivacité pittoresque de langage. Ces qualités caractérisent Agrippa, lorsqu'il montre, par exemple, le chancelier de L'Hôpital devenu odieux à la cour par sa constance à lutter contre les excès, en sorte « qu'il ne fallut qu'un soupir de probité pour lui faire ôter les sceaux ^), un chef aux abois, trouvant encore des compagnons prêts à le suivre, bien qu'il ne puisse « leur promettre que les plaies, l'honneur et le soûlas de la mort*^», un navire, qui, dans un combat opiniâtre, « brisé à coups de hache, crache du sang par chaque pertuis"^ »; lorsque, voulant faire entendre qu'une place a été mal défendue : « On apprit, dit-il % qu'il était mauvais de se fier aux pierres sans hommes» , ou quand il parle ainsi d'un peuple qui, de l'abîme de la servitude, se relève vers la liberté : « On commença à désirer la liberté, des désirs on vint à l'espérance, et de l'espérance au dessein ^ » . Pour sa narration, elle est, aux moments heureux et surtout en fait d'actions de guerre, ferme, rapide, dégagée. Voyez comme il raconte la prise d'une ville enlevée par les chrétiens aux Musul-

« Voyez les Mémoires de Saint-Simon, au 26 août 1718.

» Ibid., 21.

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