‹ Étude sur les œuvres d'Agrippa d'AubignéChapitre 12 sur 14 · III, I · texte numérisé non relu

III, I

9 Ibid., 28.

mans (1597) : « Le baron d'Ordep, étant averti d'une grande assemblée que les Turcs faisaient à Sambuck, voulut y avoir voix délibérative. Il équipe six canons, les mène aussi vite que ses hommes, arrive au point du jour devant Sambuck, sans tranchée ni gabions, bat le portail, et, sans laisser prendre assurance, dès qu'il voit un trou, fait donner l'assaut, emporte la ville, la pille, la brûle et gagne des richesses infinies à son parti*)). Quittant le ton sérieux, il se déride ailleurs volontiers pour nous faire assister à une plaisante déroute, celle des personnes de la cour, fuyant à l'envi de Saint-Germain par suite d'une alarme, « qui par la chaussée, qui par les bateaux, qui par Saint-Gloud : c'était à qui gagnerait Paris. Nous rencontrâmes à moitié chemin les cardinaux de Bourbon, de Lorraine et de Guise, le chancelier de Birague, Morvilliers et Bellièvre, tous montés sur coursiers d'Itahe ou grands chevîtux d'Espagne, empoignant des deux mains l'arçon, et en aussi grande peur de leurs chevaux que de leurs ennemis*». Agrippa excelle^ on s'en convaincra plus loin, dans ce ton léger et ironique.

Si l'on demande maintenant quels sont les modèles et les guides qu'il s'est appliqué à suivre, il ne sera pas difficile de répondre à cette question. Ce sont, parmi les classiques de l'antiquité (plusieurs citations ou allusions attesteraient au besoin qu'il n'était nullement étranger à leur connaissance ^), ceux qu'on a nommés pragmatiques; ce sont les politiques, tels que Tacite. D'Aubigné a même appelé Tacite son maître*. Il a bien, en effet, quelque chose de sa véhémence, et surtout de la disposition d'esprit qui le portait à creuser dans le mal, comme disait Fénelon^; mais il lui manque^ au moins dans le même degré, la brièveté nerveuse et la sobre couleur de l'historien romain, son jugement profond et l'éloquence émouvante qui jaiUit de son indignation longtemps concentrée. Nous nous expliquons du reste le goût de d'Aubigné pour un écrivain cher aux âmes généreuses et amies de la liberté ^ Mais un fait curieux à signaler^ c'est que Henri IV, si l'on en

« m, iv^ 24.

3 Se rappelant Fabius Maximus, il mentionne un capitaine, qui, tout au contraire de ce que Tite-Live a dit de ce Romain, « faisait plus de cas des rumeurs que du salut » (I, iv, 13) ; ou, par un souvenir de TArt poétique d'Horace, il parle d'un soldat « qu'on géhenne à coups de verres )> (I, V, 24) : c'est le torquere mero; etc. — De plus, d'Aubigné, comme les anciens, aime animer ses récits par des discours indirects qui résument vivement les opinions opposées.

' On l'a pu remarquer, lors même que d'Aubigné loue son maître et son héros, Henri IV , i^ assaisonne toujours ses éloges de quelques censures, semblable à ces personnes d'humeur amère et chagrine qui ne complimentent jamais que le sarcasme à la bouche.

• D'Aubigné est facile à reconnaître dans ce jeune homme « envieux des grandeurs romaines, » dont il est dit dans les Tragiques :

Je t'épiais ces jours lisant, si curieux,

La mort du grand Sénèque et celle de Thrasée ;

Je Usais par tes yeux, en ton âme embrasée,

Que tu enviais plus Sénèque que Néron...

croit son écuycr', n'avait pas la môme sympathie pom* l'auteur des Aîinales, ou plutôt qu'il gourmantlait ceux de ses serviteurs qu'il voyait occupés à cette étude. On s'en étonnera ajuste titre, puisque ce prince n'avait aucun motif de redouter pour lui ce peintre des tyrans, ni de craindre pour les siens cette lecture des époques et des âmes viriles.

Parmi les modernes, d'Aubigné s'est attaché de préférence aux historiens de la môme école, à Commines en particulier, dont il se proclame l'admirateur^. S'il n'a pas sa gravité soutenue, du moins, à son exemple, il déduit de ses récits des réflexions pleines de vérité, dans le genre des suivantes : «Dangereuse est l'extrémité des peuples qui tirent leur secours des étrangers';» et, «Bien dure est la condition des chefs qui servent les peuples en prétendant se servir d'euxS). J'ajouterai encore, selon qu'elles s'offrent à ma plume, un certain nombre de ses maximes : « Se résoudre à demi est se perdre tout entier^ — La science des périls d'autrui nous apprend à nous démêler des nôtres^ — Il faut que ceux qui se vouent aux grandes choses soient préparés aux grands accidents^ — La pitié est mauvaise solde pour le secours, et, quand on le mendie, il est demi-refusé^ — Tout établissement fait par crainte ne dure pas plus que la cause\ — La tête d'un chef en pèse plusieurs miniers^". — Dans le chef, la tête vaut bien plus que le bras : c'est la confiance, la bonne opinion des soldats qui donnent le branle aux victoires ". »

Agrippa, tout homme d'action qu'il est, croit que les discours ne sont guère moins efficaces que les armes, pour amener les plus importants résultats : « Si le fer, bien mis en besogne, a, selon lui, la première gloire, le second honneur est aux plumes bien taillées qui mènent les esprits *^» D'autres sentences continueront à peindre ses goûts et son caractère : « Les ruses, dit-il, qui se trament aux dépens de la foi ébranlent l'Etat et perdent les frauduleux^^» S'il témoigne par là de son aversion pour les violations de la parole donnée, très communes à cette époque, il atteste par ce qui suit qu'en plus d'une occasion critique, de puissants seigneurs, connaissant sa décision habile, avaient réclamé ses conseils : « Aux périls extrêmes, les plus grands recourent aux plus

1 Voy. le début des Mémoires de d'Aubigné. « Préf. de YHist. (t. i).

* Ibidem, » Tft, III, 12.

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