PIE, MÉSANGE A LONGUE QUEUE
Chacun a pu admirer le nid de l’hirondelle de fenêtre et même le voir construire.
Il en est d’autres, ceux de pie, que l’on aperçoit dans la campagne, mais très-souvent au sommet d’un peuplier, et ils sont là placés pour beaucoup de dénicheurs, comme le raisin du renard de La Fontaine.
Nous avons pu en visiter quelques-uns qui étaient moins élevés, et vraiment nous les avons trouvés singulièrement remarquables. L’un d’eux, que j’ai descendu, m’a permis de fournir les indications suivantes : à la base, il avait la forme d’une coupe profonde et était composé de trois parties très-distinctes, d’un revêtement extérieur en fortes baguettes, d’un fond et de parois en mortier, enfin d'une double garniture intérieure : l’une, celle du bas, en brindilles, l’autre en racines très-fines ; audessus s’élevait une coupole formée de petites branches.
Cette construction pesait 3.015 grammes et elle avait supporté 6 jeunes d’un poids de 1,4-00 grammes environ.
Des matériaux autres que des baguettes longues, résistantes et épineuses, n’eussent pas permis aux pies d’en bien établir et fixer les fondations, les accotements et la "voûte ; aussi ces oiseaux en avaient-ils cherché et employé qui étaient longues de 40 centimètres à 1 mètre. J’en ai même trouve une pliée en deux, qui avait 4 métré 30 centi-
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mètres de longueur et qui pesait 30 grammes.
On comprend que le transport et le maniement de fardeaux aussi embarrassants ne soient pas faciles. Il m’a été donné, en 1874, d'apprécier ce genre de difficulté. M’étant caché sous des arbres verts, j’ai au deux pies, qui, étant parties d’un nid en construction, y revinrent bientôt, le mâle avec une brindille de 40 centimètres de longueur, et la femelle avec une baguette longue de 80 centimètres. Lafemelle s’élevait difficilement etsa tête tournait sous le poids du gros bout de sa branche ; mais son époux, qui l’avait précédée et qui avait facilement placé sa brindille, se porta à son secours au moment de son arrivée. Chacun prit un bout de cette pièce de charpente, qui, grâce à de communs efforts, fut plantée à la place qui lui était destinée. Un instant après, une autre pièce du même genre fut apportée et également piquée dans les fondations, mais de manière à se croiser avec la première. Comme la partie supérieure de cette dernière branche restait trop droite, la femelle, qui semblait diriger les travaux, s'élança dessus et se mit à sauter, jusqu’à ce qu’elle lui eût fait atteindre l’inclinaison voulue. On comprend qu’avec de pareils ouvriers , rien n’ait été négligé pour assurer le succès de l’entreprise.
Aux branches principales des fondations et des accotements, les oiseaux en ajoutent d'autres plus petites, mais garnies de crochets et d’épines. C’est sur ce solide fascinage que s’appuie la coupe en moitiei ; elle a pour le fond 3 centimètres d'épaisseur et pour les côtés de 1 centimètre à 15 millimètres. La terre pétrie dont elle est
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formée est liaisonnée par des tiges d’herbes et des racines d’arbustes, et de plus elle est solidement fixée aux baguettes du pourtour.
La garniture intérieure, étant doublée, permet à une pluie d’orage d’envahir la coupe, mais sans inonder les œufs ou les petits avant sa filtration à travers la terre. L’élasticité et la douceur de l’intérieur sont extrêmes, si j’en juge surtout par le fait que je vais raconter. Ainsi que je l’ai dit plus haut, un propriétaire de Saint-Dizier fit couper, en avril 1874, quelques arbres d’un petit bois. Sur l’un d’eux était un nid de pie contenant 5 œufs. Les père et mère en construisirent de suite un autre à 100 mètres de là, au sommet d’un saule trèsélevé et très-fragile. Neuf jours après, le coupeur vint abattre ce dernier arbre, au moment où j’arrivais. Un grimpeur monta pour me descendre le nid ; mais, en raison de la fragilité du bois, je fis scier la branche qui le supportait , elle tomba perpendiculairement de 22 mètres de hauteur , puis arrivée sur le sol, elle s’affaissa doucement. Eh bien, dans ce nid, il y avait un œuf, et cet œuf n’était pas cassé. Ainsi j’ai pu constater que cette construction n’avait duré que neuf jours.
Le nid de pie, si remarquable à la base, est bien plus curieux encore par sa coupole. Elle se compose de baguettes choisies à cause de leur longueur, de leur force, de leurs crochets et surtout de leurs épines. Solidement plantées dans le massif, elles s’entre-croisent de manière a former une voûte a claire-voie , mais très-solide. Cette fortification permet à la pie, qui n’est pas armée comme un rapace, de se risquer sur les arbres isolés et très
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en évidence dans la plaine. Deux ouvertures, calculées sur le diamètre de son corps, lui permettent d’entrer et de sortir facilement, tandis que des ennemis de forte taille, comme le corbeau corneille et la buse, n’osent s’y aventurer.
De loin, cette espèce de touffe en baguettes se confond avec les nombreux rameaux de la cime des arbres et dissimule autant que possible la demeure de la pie. Les feuilles se développant aident encore à détourner l’attention.
Pour que le lecteur se fasse une idée exacte de ce genre de construction , je reproduis ici les mesures et le poids du nid dont j’ai parlé plus haut :
Profondeur de ia cuvette de A à B. * ü m , 125
Diamètre — de C à D 0 m , 145
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Hauteur de la coupe de B à E 0 m , 18
Hauteur de la coupe et du soubassement
en baguettes de B à F 0 m , 35
Hauteur de la coupole de B à G o m , 35
Largeur totale du nid de H â 1 0 m , 60
Diamètre de rentrée J 0 m , 16
— de la sortie IL*. 0 m , 13
Epaisseur de la garniture intérieure :
1° des baguettes 0 m , 02
2° des racines 0 m , 05
Cube de la cuvette 1.500 c. c.
Maintenant voici de quoi se composaient les matériaux :
57 grosses baguettes, la plupart d’épines, ayant une longueur de 30 à 80 centimètres, et un diamètre de 5 à 8 millimètres pour
former le recouvrement du nid 290 gr.
105 grosses baguettes de diverses essences 750 gr.
de bois, pour le revêtement extérieur de la
coupe et les attaches 410
40 plus petites reliant les plus grosses à la
terre . 50
Pour la coupe, terre fixée par des racines et de petites
branches à crochet 2.150
Petites branches, racines et herbes matelassant l’intérieur de la cuvette * 115
Total général 3.015 gr.
Les nids sphériques appartiennent surtout aux petites espèces et sont peu visibles.
Quand vous traversez le bois, examinez bien la boule de mousse que l’on voit sur ce buisson, c’est l’appartement d’un troglodyte.
Prenez garde, cette éminence de trois centimètres en herbes et en feuilles, qui se trouve au bout de votre soulier, c’est la demeure d’un pouillot, et
cette espèce de trou de souris que vous voyez en est l’entrée.
Ces nids sont beaux, et cependant celui de la mésange à longue queue l’est bien davantage encore.
Voici, d’après un exemplaire que j’ai sous les veux, les dimensions intérieures du nid de cet
oiseau :
de A à B 0 m , 035
de C à D 0 m , 072
de E à F 0 m , 055
de G à II 0 m , 10
Ces mesures sont celles du vide intérieur qui est de 200 centimètres cubes ; les parois ont généralement 15 millimètres d’épaisseur; le fond en a de 15 à 25.
Pour donner à ce nid la solidité, le confortable, la chaleur et la beauté qui lui étaient nécessaires, il a fallu d’abord 32 grammes 75 centigrammes de matières diverses, savoir :
Mousse jaune , pour l’enveloppe la plus solide ; lichen, pour revêtement extérieur ; fils de soie de cocons d’araignées, pour joindre les fibres de la mousse et les paillettes de lichen, et former des attaches aux
branches 20 gr. 70
Tiges d’herbes très-fines pour dresser et consolider les matériaux o gr. 80
Pour revêtement intérieur, 2.130 plumes grandes et petites de rouge-gorge et de mésange 11 gr. 25
Total
32 gr. 75
ARCHITECTURE DES NIDS. ICI
Ces 2.130 plumes , disséminées partout dans le bois, par suite de la mue du printemps, ont été réunies, piquées par leur tube dans la mousse , ou plaquées et fixées au moyen de brins d’herbes et de fils de soie.
En découvrant que les matériaux étaient reliés entre eux par d’innombrables et presque imperceptibles fils de soie , j’ai naturellement désiré savoir si cette soie venait d’un cocon de chenille ou d’araignée, et de quelle espèce, et j’ai envoyé à M. Godron , doyen honoraire de la Faculté des sciences de Nancy, de la mousse tissée, des mèches et des fils de cette soie, quelques fragments de la partie intérieure et lisse des cocons trouvés par moi au milieu des paillettes de lichen et des fibres de la mousse.
Cet aimable savant, si dévoué à la science et à tous ceux qui s’en occupent, s’est empressé de m’envoyer la lettre suivante :
« Nancy, le 26 avril 1874.
« Cher Monsieur,
« J’ai examiné les petits cocons blancs trouvés par vous dans le nid de la mésange h longue queue. Je n’ai pas voulu vous donner mes observations personnelles avant de les avoir fait contrôler par deux savants qui se sont beaucoup occupés des animaux articulés, MM. Mathieu et Fliche, tous deux professeurs à l’école forestière. Ce produit feutré et formé de fils fins et soyeux est aussi un nid non moins merveilleux que ceux des oiseaux. C’est un nid d’une espèce d’araignée qui a déposé ses œufs dans cette enveloppe mollette, où ils étaient préservés de la pluie et des autres causes
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d’altérations qui auraient pu les atteindre, si ce n’est toutefois du bec de la mésange, qui a du les croquer avant d’utiliser l’enveloppe. Nous ne pouvons vous indiquer le nom de l’espèce d’araignée; mais c’est un animal de cette famille qui les a fabriquées et qui possède aussi le talent industriel du fileur et du tisseur. Que les matérialistes et les athées étudient sérieusement ces merveilles et qu’ils nous disent si cela est l’oeuvre du hasard.
« Veuillez, Monsieur, agréer l’assurance de mes meilleurs sentiments. « Signé : A. Godron ».
Que le savant doyen de Nancy veuille bien une fois de plus agréer mes remerciements pour cette lettre et pour les communications diverses qu’il m’a faites au sujet de mes études d’histoire naturelle.
Je suis heureux de pouvoir lui offrir ce témoignage public de ma profonde gratitude.
C’est donc bien avec des fils d’araignées que la mésange à longue queue tisse la mousse etle lichen et qu’elle en unit les parties les plus infimes. Il en résulte que les parois et le fond du nid sont d’une grande élasticité et que quinze jeunes trouvent moyen d’élargir un peu cette chambrette et de s’y mettre à l’aise.
Ce nid, en raison surtout de sa forme et des plumes dont il est garni, est aussi chaud que doux, élastique et solide, et conserve une température élevée, même pendant les froids de mars et d’avril.
Il a, comme, certaines poires, la forme d’un ovale un peu rétréci à la partie supérieure, avec inclinaison du côté de l’ouverture; sa surface exté-
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rieure est aussi unie et aussi douce que la toison d’un agneau. En raison des teintes granitées que lui donnent les mélangés de mousse jaune, de lichen et de cocons, il se confond avec l’écorce des arbres et échappe à la vue, quand les feuilles ne sont pas encore poussées.
« Enfin », et d’après M. Gerbe ( article Mésange du Dictionnaire universel d’histoire naturelle ), « ce nid offre ceci de particulier, qu’assez souvent sur deux de ses faces opposées sont pratiquées deux petites ouvertures , qui se correspondent de telle façon que la femelle ou le mâle puisse entrer dans ce nid ou en sortir sans être obligé de se retourner. Cette double ouverture est évidemment un fait de prévoyance inspiré à cet oiseau par la nature ; c’est afin que sa longue queue, qui, au moindre obstacle, se détache ou se froisse , soit à son aise durant l’incubation ; et ce qui le prouve , c’est qu’après l’éclosion et lorsque les jeunes peuvent se passer de la chaleur maternelle, en d’autres termes, lorsqu’il n’y a plus de nécessité pour la femelle ou pour le mâle de se tenir dans le nid, ceux-ci se hâtent de boucher l’une des deux ouvertures qu’ils avaient ménagées ».
Une fois seulement j’ai trouvé un nid à deux trous; mais le second, placé au côté opposé à celui de l’ouverture, était très-petit et traversé dans plusieurs sens par des fils d’araignées, ce qui indiquait qu’il ne servait ni au passage de la mésange ni pour les mouvements de sa queue. Cet oiseau, en faisant la seconde ouverture, s’était-il réservé, comme la pie, de fuir parla fenêtre si un ennemi se présentait à la porte, ou était-ce un moyen de ventilation?
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Un nid, que j’ai recueilli le 13 avril dernier dans le jardin d’un de mes amis, est trop curieux, pour que je n’en dise pas encore quelques mots. Il était à terre ; sa base très-large était très-adhérente au sol. Comme, en raison de leur élasticité, ses parois s’affaissaient un peu, les mésanges eurent l’idée de rattacher la partie supérieure du nid à une brindille d’épine noire, au moyen d’une traînée en mousse parfaitement tissée. Cette demeure venait d’être abandonnée ; mais, en voyant un chat tapi sur un arbre voisin, nous comprîmes pourquoi les père et mère avaient délogé. Maintenant pourquoi, par une exception si extraordinaire à la règle, cette construction avait-elle été posée à terre ? Sans doute parce qu'un premier nid, établi à quelques mètres de là sur une branche d'épicéa, avait été culbuté par le même chat.
Du même oiseau j’ai encore constaté une opération qui dénote des instincts vraiment bien surprenants.
C’était à la fin de mars dernier.
Deux mésanges à longue queue, séduites sans doute par l’abondance de la nourriture et la facilité des déplacements, s’étaient décidées à établir leur nid dans des taillis de huit ans près d’une clairière. Alors elles virent une branche de taillis qui s’appuyait contre le tronc d’un petit chêne, à l’abri de la pluie et à l’aspect du levant, et elles pensèrent qu’elles pouvaient construire à leur jonction. Tout alla bien d’abord, et les parois du nid étaient terminées et tapissées de feuilles de lichen ; mais un vent très-violent et persistant vint à agiter la branche de taillis et à ébranler ce cher berceau.
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La branche allait-elle s’écarter de manière à le laisser tomber avec des œufs ou des petits ? Quel sujet de perplexité pour des père et mère !
Mais nos mésanges sont encore plus remarquables par l’étendue de leur instinct que par la longueur de leur queue. Elles remarquent qu’à un centimètre au-dessus du nid le brin de taillis forme une fourche. Il suffît donc d’attacher à la partie supérieure du nid une chaîne en mousse, de la faire passer dans la fourche, retomber de l’autre côté, et, pour faire contre-poids au nid, de la terminer par une masse de mousse en forme de queue de castor. Cette conception n’échappe pas à nos habiles architectes, et en peu de temps ce travail est aussi bien exécuté que conçu. Assurément la joie fut grande entre les époux; mais, deux jours après, le 1 vent redoubla et le brin de taillis fut tellement agité qu’ils crurent prudent de construire à nouveau. Le temps pressait; vite on se mit à l’œuvre, et cette fois on édifia un nid magnifique, d’où sont sortis plus tard onze oisillons coquets et frétillants comme leur maman. Ces nids servent maintenant à orner mes collections.
Remarquons-le donc encore une fois. Dans toutes les circonstances, l’oiseau choisit un emplacement qui offre pour ses petits des garanties contre la disette, les ennemis, le froid, l’humidité, la pluie, la chaleur et le vent. De plus, le nid est construit très-ingénieusement et de manière à préserver la famille de toute chute et à donner satisfaction à tous ses besoins.
Tous ces actes d’intelligence, de prévoyance, et surtout d’amour maternel ne sont-ils pas admi-
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râbles, et ne doit-on pas répéter avec le savant doyen de Nancy : « Que les matérialistes et les athées nous disent si cela est l’effet du hasard ! »