‹ Étude sur les oiseauxChapitre 28 sur 43 · QUELQUES TRAITS DE DÉVOUEMENT · texte numérisé non relu

QUELQUES TRAITS DE DÉVOUEMENT

Il est possible que, dans un catalogue complémentaire, nous mentionnions ce qui se rapporte à chaque nid de nos espèces sédentaires ; nous nous sommes surtout proposé, dans cette première partie de notre étude, de reconnaître et de poser les principes de la nidification, afin d’en tirer les conclusions les plus intéressantes. Pour donner à ces conclusions plus d’autorité, ajoutons encore quelques traits de l’histoire des oiseaux.

Si, en traversant la plaine, vous faites sortir de son nid une perdrix, en partant, elle volera trèsmal et se reposera à quelques pas pour attirer votre attention et la détourner de son domicile. Ainsi agit la bécasse dans les mêmes circonstances. Cette dernière emporte même dans son bec un de ses petits qu’un danger menace.

Quand une mère couve très-fort, elle ne peut souvent se décider à abandonner ses œufs, et elle se laisse ou couper sur. son nid par la faux du moissonneur, ou prendre à la main par le dénicheur.

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On a vu des hirondelles plonger dans les flammes d’un incendie, pour porter secours à leurs petits, et. tomber victimes de leur dévouement.

Quand un oiseau est attaqué dans sa demeure, souvent les voisins de son espèce accourent à son cri d’alarme pour lui prêter secours.

On a vu, disent les auteurs, des hirondelles de fenêtre s’unir à des père et mère dont le domicile avait été envahi par un moineau, et les aider à boucher l’ouverture du nid pour y enfermer le ravisseur.

M. Servaux, actuellement sous-directeur au ministère de l’instruction publique, m’a raconté à l’occasion des nids de pic-vert et à l’appui de ce que j’avance une charmante histoire que je suis heureux de reproduire :

« A la fin de l’hiver de 1855 à 1856, j’ai remarqué », dit-il, « dans une grande propriété de Montmorency (Seine-et-Oise), deux pics (le plus commun, le picus viridis) qui avaient commencé à creuser leur nid dans un orme, à environ 4 mètres du sol. Vers le milieu de mai, pensant, à juste raison, qu’ils devaient avoir des œufs , j’appliquai une échelle et montai le long de l’arbre ; mais impossible d’introduire mon bras dans I ouverture : l’arbre était trop épais, et le trou était profond de cinquante centimètres environ. J’essayai, mais en vain, et pendant plus d’une demi-heure, d’arriver aux œufs, soit à l’aide d’une branche enduite de glu, soit avec une cuillère en étain recourbée. . . . Enfin, lassé de mes tentatives infructueuses, je me décidai à boucher l’entrée du nid, avec cette espé-

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rance que, peut-être, pressée de pondre, la femelle déposerait ses œufs (ainsi que je l’ai observé plusieurs fois) dans un trou d’arbre des environs.

« Je ne m'occupais plus des pics et ne pensais déjà plus à eux, lorsque, le soir, vers quatre heures, passant dans cette même allée, j’entendis frapper à coups redoublés sur l’orme que j’avais quitté le matin... je m’avançai avec précaution et j’aperçus, cramponné à l’arbre et frappant sans interruption, juste à la hauteur du fond du nid, c’est-à-dire à 50 centimètres plus bas que l’ouverture , un pic qui, tout préoccupé de son opération, ne me vit pas et me laissa approcher jusqu’au pied de l’arbre ; il s’envola alors, et grand fut mon étonnement, lorsque j’entendis continuer, mais intérieurement, dans l’arbre, le même bruit que j’avais entendu au dehors... Evidemment j’avais enfermé la femelle dans le nid, sans m’en douter, et la pauvre bête, couchée sur sa couvée, n’avait pas donné signe de vie le matin, lors de mes tentatives pour lui enlever ses œufs.

« J’appliquai de nouveau l’échelle contre l’arbre et je collai mon oreille à l’endroit où les coups de bec arrivaient sans arrêt et avec une précipitation qui indiquait le désir de liberté que devait éprouver la prisonnière ; je fis du bruit, elle s’arrêta, mais un instant après elle recommença de plus belle. De son côté, le mâle n’était pas resté inactif, je vous assure; car l’écorce de l’arbre était fortement entamée sur une largeur de 5 à 6 centimètres et sur une profondeur de plus de 2 centimètres.

Inutile d’ajouter que ce commencement de trou

correspondait juste à celui que la femelle commençait à l’intérieur.

« La captivité forcée que j’avais imposée bien involontairement à la pauvre femelle avait duré assez longtemps, et après m’être bien assuré du fait que je viens de vous raconter, je retirai la pierre que j’avais mise le matin pour boucher l’entrée du nid; la femelle s’élança immédiatement ; mais je la saisis au passage pour l’examiner avec attention. Elle était, comme vous devez le penser, extrêmement farouche, très-agitée, les plumes hérissées, le bec tout couvert de sciure de bois, et lorsque je la lâchai, elle poussa deux ou trois cris en s’envolant... Etait-ce la peur que je venais encore de lui causer, ou plutôt la joie et la liberté ?

«En quittant la maison, je fis part au jardinier de ce qui venait de m’arriver ; il me plaisanta beaucoup, me disant que c’était impossible, attendu que, dans la journée, à plusieurs reprises, il avait vu les deux pics qui frappaient l’orme à l’extérieur, et qui étaient tellement occupés à leur travail qu’ils le continuaient malgré sa présence, ne s envolant qu’au moment où il allait les toucher... Je m expliquai alors l’énorme trou fait en si peu de temps et qui, bien probablement, n’aurait pas tardé à offrir une sortie à la prisonnière. Pour rendre la liberté à sa femelle, le pic mâle avait eu recours à 1 obligeance d’un camarade, de son frère peut-être ?

«Cette histoire est vraie en tous points, 1 expérience, au besoin, pourrait être renouvelée Je crois

que cette observation n’a pas encore e e ai e , peut-être pourrait-elle intéresser les personnes qui s’occupent d’oologie et d’ornithologie ».

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A ces faits, j’en ajoute quelques autres dont j’ai été témoin.

Le 3 juin 1873, des chasseurs de Saint-Dizier, ayant entendu dire que des oiseaux de proie détruisaient leur gibier de bois et de plaine, allèrent, avec autorisation préfectorale, explorer l'enceinte qui leur était indiquée et qui bordait une plaine très-giboyeuse. On trouva un nid d’autour et on tua la mère. Elle était magnifique et pesait 1.120 grammes ; on l’ouvrit et on vit que l’estomac était rempli de lapin. On continua donc les recherches. Une buse, au sortir du nid, fut également tuée ; c’était encore une femelle; son poids était de 930 grammes.

Le 28 du même mois, à la suite d’une chasse au lapin, on repassa sous les nids et, au grand ébahissement de tous, on tua les deux mâles qui avaient échappé la première fois. Un grimpeur monta sur les arbres et en descendit chaque fois trois jeunes. Le plus gros buson ne dépassait pas 510 grammes; mais le plus grand des autours allait à 646.

Ces jeunes avaient donc été élevés parleurs pères pendant 25 jours ! aussi l’autour ne pesait que 772 grammes et la buse que 810

Encore une histoire du même genre.

En 1875, dans le département de la Marne, le propriétaire d’un étang aperçut sur les roseaux un nid de busard harpaye ( circus œrugiJiosus ) dans lequel étaient trois jeunes ; il alla chercher son fusil et abattit la mère. Le père nourrit les trois jeunes jusqu’au jour où ils furent tués et pris tous les quatre, c’est-à-dire pendant 14 jours.

A l’extrémité du bois dont je viens de parler, j’ai

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constaté, en 1 874, un fait plus curieux encore. Le 23 mai, on y tua, au sortir du nid, une buse qu’on m’apporta et qui était un mâle. Le 1 er juin, après une chasse aux renards, les chasseurs retournèrent au nid ; à deux mètres au-dessus ils aperçurent un oiseau qu'ils prirent pour la mère. L’un d’eux lui envoya un coup de fusil, et elle tomba; mais en même temps une autre buse partit d’un arbre voisin.

Eh bien ! l’oiseau tué était encore un mâle.

Etait-ce un ogre emplumé qui cherchait à tromper la vigilance de la mère pour lui manger ses petits ? était-ce au contraire un serviteur à gage, un voisin charitable, un époux qui était devenu le père adoptif des enfants d’un premier lit? Je dois dire en sa faveur, que, de l’avis des chasseurs, il avait une attitude bienveillante, et que dans son estomac je n’ai trouvé que deux courtilières.

â De ce que j’ai dit on peut au moins conclure que, dans les espèces monogames, et même chez les rapaces, on trouve des pères aussi dévoués que de fidèles époux.

Quoique le dévouement des mères soit beaucoup plus connu, on comprendra que je mentionne un petit drame qui s’est accompli chez un de mes

amis.

C’était le 24 mai 1873, M. de la F. était, avec sa famille, sur la terrasse du vieux château de Saint- Dizier, tous regardaient attentivement une nichce de bergeronnettes grises qui faisaient leur entree dans le monde des oiseaux, Elles semblaien prendre plaisir à sautiller sur toutes les ui es e même sur la chanlatte du grand toit, au milieu e

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moineaux et des hirondelles. Tout à coup les père et mère paraissent effarés ; leurs gesticulations, la tristesse de leurs accents semblent annoncer un malheur ou un grand danger. La famille de la F., ne découvrant ni chat, ni oiseau de proie, n’v comprit rien.

Quelques jours plus tard on remarqua qu’une bergeronnette venait souvent se poser sur le sol du jardin, près d’un angle du château. Ce fait, se renouvelant de plus en plus, attira l'attention des propriétaires et, le 7 juin, la maîtresse de la maison, fort intriguée, se plaça de manière à bien observer. Elle découvrit alors que cette tendre mère profitait d'un petit trou pour passer son bec et pour donner de la nourriture à un de ses petits, qui se trouvait emprisonné dans une boîte en fonte. On s’expliqua alors la scène du 23 mai, cette imprudente enfant s’était laissé tomber dans un tuyau qui conduit les eaux de la chanlatte dans un réservoir; heureusement elle avait fait une chute de 15 mètres sans se rien casser. Entre le réservoir et le tuyau il y avait un conduit en fonte, percé au dessus de petits trous, dans lequel elle avait pu vivre, mais c’était là une prison aussi solide qu’humide et peu éclairée et dans laquelle elle serait morte sans le dévouement de sa mère et sans l’intervention empressée de Mme de la F.

On alla chercher un serrurier, et la plaque en fonte, qui recouvrait le conduit, fut enlevée. D’un bond l’oisillon fut sur le toit de la remise voisine où triste et inquiète se tenait la pauvre mère. A cette apparition, que de transports de bonheur! La fillette ne pouvait se contenir; elle sautillait et

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voletait comme pour s’assurer qu’elle n'était plus en prison, mais bien en plein air et loin des chanlattes. Sans doute que ces folies de la joie étaient des témoignages de reconnaissance à l’adresse de sa mère, de Mine de la F., et même du serrurier.

Aussi jamais la mère et la fillette n’avaient éprouvé autant de plaisir à balancer sans cesse leurs jolies queues.

Ces divers exemples montrent que, dans les circonstances les plus graves, le dévouement des père et mère peut s’élever à la hauteur de l’héroïsme.

Il est juste d’ajouter encore que, depuis la première jusqu’à la dernière minute de l’élevage, leur sollicitude et leur abnégation sont toujours admirables. J’ai voulu m’en rendre sérieusement compte et pour cette raison surtout j’ai dressé les états suivants :

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