HISTORIQUE
Le premier ouvrage, clans lequel il est fait mention d accidents paralytiques au cours de l’alcoolisme chronique, est celui de Magnus Hüss (1), qui a réuni, en effet, un nombre assez considérable d’observations, pour qu’il ait pu créer une forme paralytique de l’intoxication alcoolique chroniqeu.
Dans presque tous les cas qu’il rapporte, il s’agit d’accidents légers, passagers, et rarement de paralysies véritables; cependant un certain nombre des caractères reconnus aujourd’hui à ces paralysies, sont déjà mentionnés, en particulier les troubles subjectifs divers de la sensibilité, douleurs, fourmillements, etc.
Enfin, dans un chapitre spécial, il compare ces accidents à ceux que déterminent d’autres substances toxiques, telles ([ue le seigle ergoté, le phosphore, le plomb, l’arsenic, le mercure ; mais, -à l’époque où écrivait Magnus Hüss, ces faits attirèrent peu l’attention générale. D’un autre côté, tous les accidents qu’il décrit, ne sont pour ainsi dire qu’esquissés à grands traits, et il faut arriver jusqu’en 1864, pour trouver une description plus scientifique et plus exacte de ces paralysies ; elle se trouve dans l’article « Alcoolisme » du Dic-
(1) Magnus Hüss. Alcoholismus chronicus. (traduction allemande), 1832. — Stockholm et Leipsig.
tionnaire encyclopédique des Sciences Médicales, dû à la plume de M. Lancereaux. Cet auteur rapporte en quelques lignes les observations de deux femmes, adonnées depuis plusieurs années aux excès de liqueurs et d’absinthe, qui après avoir été atteintes de douleurs et d'hyperesthésie des membres supérieurs et inférieurs, particulièrement des pieds et des mains, furent prises de faiblesse et de paralysie des extrémités. Chez l’une, il se développa une paralysie presque complète des membres inférieurs, chez l’autre les muscles extenseurs de l’avant-bras se paralysèrent les premiers, puis les fléchisseurs et les muscles de la jambe subirent le même sort. La première malade guérit, la seconde mourut, et à l’autopsie, en même temps que la moelle semblait être sclérosée, les nerfs des extrémités, est-il dit, étaient atteints d’une dégénération granulo-graisseuse.
La plupart des principaux caractères des paralysies alcooliques se trouvent décrits en ces quelques mots, les troubles sensitifs, l'hyperalgésie et les localisations spéciales de la paralysie.
Dans ce même article, M. Leudet, dans une note manuscrite communiquée à M. Lancereaux, rapporte les lésions qu’il aurait trouvées dans le nerf cubital d’un individu atteint d’une paralysie de ce tronc nerveux, et caractérisées par une hypertrophie du névrilème. En 1865, M. Lancereaux, dans la Gazette hebdomadaire (1), rapporte un nouveau cas de paralysie survenue dans le cours d’une cirrhose hépatique; en 1867, Leudet (2) dans son mémoire sur la forme hyperesthésique de l’alcoolisme chronique revient de nouveau sur les accidents paralytiques, dont il a observé, dit-il, environ 15 cas; à côté de la paralysie, il signale les
(1) Lancereaux. Gaz. hebdomadaire , 186b, pages 438 et 464.
(2) Leudet, Élude sur la forme hyperesthésique de l'alcoolisme chronique. Arch, gén. de Médecine, 1867, t. I, p. 1.
troubles de la coordination des mouvements chez les alcooliques, observés déjà par Jaccoud, Bourdon, Marcé. Il pense qu’il s’agit dans tous ces cas de lésions médullaires sous la dépendance de l’alcoolisme chronique.
Dans les pays voisins, en Angleterre, en Allemagne, on ne signale nulle part de faits analogues, et il faut arriver jusqu’en 1868, époque à laquelle parut en Angleterre le premier travail sur cette question, travail qui semble avoir été complètement oublié, et que personne ne cite. Il est dû à Thompson (1) ; cet auteur rapporte cinq observations personnelles dans lesquelles l’alcool seul pris longtemps en excès, pourrait expliquer des paralysies, surtout des extenseurs des pieds et des mains, qui s’accompagnaient de vives douleurs et de troubles variés de la sensibilité. Sur ces cinq observations, quatre appartiennent à des femmes; dans un cas, suivi de mort, la moelle aurait été trouvée ramollie au niveau des régions cervicale et lombaire à sa partie postérieure; les nerfs péroniers et radiaux étaient très atrophiés, le médian était intact. Il est certain que les résultats anatomiques purement macroscopiques n’ont ici pas grande valeur et, d’autre part, on ne peut guère attacher une importance quelconque au ramollissement médullaire lorsqu’il n’a pas été suivi d’un examen histologique, car on connaît la fréquence des ramollissements post mortem déterminés sur la moelle par le marteau ou le rachitôme;
En 1871, Handfield Jones (2) rapporte cinq nouvelles observations de paralysie alcoolique ; dans deux cas, on aurait trouvé également un ramollissement localisé de la moelle.
Wilks (3) dans un article paru dans la Lancet , de 1872,
M) Thompson (Reginald). Med. chirurg. Transactions, 1868. — On paratysis of the eætensors.
(2) Hantlfield Jones. Epilepsy and othcr nervous a/J'ectiotis resulling from lhe excessive use o/ alcohot. The Praçticlionner, décem. 1871, p. 331.
(3) Wilks, The Lancet, 1872, p. 320.
rappelle les principaux symptômes de la « paraplégie alcoolique » si fréquente chez les femmes; les douleurs précédant la paralysie, l’hyperalgésie accompagnant parfois l’anesthésie, enfin la paralysie suivie d’atrophie musculaire. Il pense que dans ces cas, l’alcool a produit une méningomyélite atrophique; enfin il dit avoir observé des faits dans lesquels la situation était des plus graves, oü la mort semblait imminente, et qui auraient guéri, à la suite d’une abstinence complète des boissons alcooliques ; Lockhart Clarke (1), dans le même journal, rapporte deux observations nouvelles.
C’est en 1881, dans la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , que parut sur la matière le travail le plus important; M. Lancereaux (2) y rapporte un certain nombre d’observations nouvelles, et montre que les paralysies alcooliques doivent être rattachées à des lésions nerveuses périphériques; c’est pour la première fois que ce fait est bien nettement indiqué; toutefois, il est depuis cette époque revenu sur le pronostic toujours très grave qu’il portait en pareil cas, et il pense, au contraire, qu'un certain nombre de ces paralysies se localisent et sont peut-être susceptibles de guérison. Dans ces dernières, années, il faut encore citer, plusieurs observations publiées surtout à l’étranger; deux cas cliniques de Fischer (3), où l’auteur conclut d’après l’analyse des symptômes qu’il s’ agit d’une affection médullaire; une observation de Myrtle (4), sans autopsie, quatre, de Glynn (5),
(1) L. Clarke, Lancet, 1872, p. 427.
(2) Gaz. hebdomadaire de médecine et de chirurg., 1881. Paralysies toxiques.
(3) Fischer, Fine eigenthümliche Spinalerkrangung bei Trinhern. Arch. fur Psychiatrie u. Nercenkrang, 1882, t. XIII, p. 1.
(4) Myrtle, On a case of acute ascending paralysis, chronic alcooiism. The Brislich med. journal, 1882, t. II, p. 312.
(b) Glynn, Case of alcool paraplegia. The Liverpool med. chirurg. journal, July, 1883.
une de Mœli (1), sans autopsie. Enfin, l’an dernier, nous pouvons en signaler encore plusieurs nouvelles, qui sont plus importantes peut-être que toutes les autres; l’une est due à Mœli (2), dans laquelle il constata l’existence d’une névrite des deux nerfs cruraux, sans lésions centrales, une autre est due à Dreschfeld (3), qui retrouva les mêmes lésions dans les nerfs cruraux et sciatiques chez une femme alcoolique, ayant succombé à une tuberculose des voies urinaires. Une troisième, publiée avant les deux précédentes, a été rapportée par Broadbent (4) à la Société royale de médecine de Londres; il s’agissait d’un gentleman qui passait presque toute sa vie dans son lit à lire et à boire du porto; il succomba à une paralysie à marche suraiguë pour ainsi dire, et dont les accidents ultimes semblent avoir été déterminés par une paralysie du diaphragme. L’autopsie, qui ne put être faite qu’incomplètement permit de constater une intégrité complète de la moelle épinière, mais les nerfs ne furent pas examinés. Cette communication donna lieu à une assez longue discussion à la Société royale de médecine dans laquelle Wilks, Buzzard, Barlow, prirent la parole, sans cependant rien ajouter de nouveau à ce qui était connu. Le lait de Broadbent nous semble avoir une grande valeur, il lui manque, toutefois, le contrôle anatomique pour être complet et absolument démonstratif. Dans aucun cas connu, les accidents n’auraient marché avec des allures aussi rapidement, fatales, et nous n’avons trouvé nulle part, mentionnée, la paralysie du diaphragme, comme complication de la paralysie alcoolique.
(1) Mœli, Alcoholismus, etc., alrophische Làhmung der Extensoren am Oberschentiel. Charitd-annalen, 1883, VIII, J., pp. 552-550.
(2) Mœli, Slalistiches und Klinisches über alcoholismus , Char, annal IX, Jahrgang, p. 541.
(3) Dreschfeld, On alcoolic paralysis, ESrain, 1884, p. 200.
14) Broadbent, On a form. of alcoholic spinal paralysis , The Lancet, 1884, p. 294. Proc. Roy. med. et chirurg. Soc., London, 1883-84, n. s. i, 198-202.
D’une façon générale, Broadbent regarde ces cas comme extrêmement graves; tous ceux qu’il a observés se sont, dit-il, terminés par la mort, tandis que Willcs a vu, surtout, des cas suivis de guérison.
Tout dernièrement, M. Charcot (1), à propos de deux femmes observées dans son service, a fait uneleçon clinique sur les paralysies alcooliques, dans laquelle il expose les caractères connus de cette affection et insiste sur l’état mental particulier de ses deux malades. Il faut encore ajouter à cette liste déjà longue deux cas d’Hadden (2), communiqués au mois d’octobre dernier à la Société de pathologie de Londres; de ces deux cas terminés par la mort, dans l’un, les nerfs ne furent pas examinés, dans l’autre, on constata des lésions étendues des nerfs périphériques. Citons encore quatre observations rapportées par Seeligmüller (3), et rapportées par cet auteur à une myélite alcoolique.
Tels sont, en résumé, toutes les observations et documents que nous avons pu recueillir dans la bibliographie française et étrangère. Ils sont relativement assez nombreux, mais nous sommes convaincu que leur nombre ira encore en s’accroissant beaucoup une fois l’attention fixée sur ces complications de l’alcoolisme, qui ont pu être confondues avec d’autres affections du système nerveux.
Sans tenir compte de certains cas de névrites multiples, dans lesquels l’alcoolisme semble avoir joué un rôle étiolo-
(1) Charcot, les paralysies alcooliques, lec. recueil, par Gilles de la Tourette, Gaz. des Hôpitaux, 28 août 1884.
(2) Hadden, Two fatal cases of alcoholic paralysis, The Lancet, 1884, p. 735.
(3) Seeligmüller, Congrès des naturalistes et médecins allemands , tenu à Magdebourg, 1884. (Anal, in Deulche med. Zeitung, nov. 84).
gique important, Strümpell (1), Müller (2), nous avons lu et annoté plus de cinquante cas, publiés sous le nom de paralysies alcooliques. Ce nombre est déjà assez respectable pour qu’on doive en tenir compte.
(4) Strümpell, Zur Kennlniss der multiplen degenerativen neuritis, Arc/i. fur psychiatrie, n. u. Band, XIV, Heft, 2, p. 339,1883.
(2) Müller, ibidem. Band. Heft. 3, p. 663. Einfall von multipler neuritis,