ANATOMIE PATHOLOGIQUE DU CHOLÉRA CHEZ L’HOMME
Nous n’avons pu faire, pendant l’épidémie de 1884 à Paris, que sept autopsies. Nous avons, en effet, rencontré beaucoup de difficultés à nous procurer quelques cadavres, n’ayant pas la bonne fortune d’être dans un service de cholériques.
Autopsie ii° 1 . — Choléra foudroyant. Femme de 60 ans, cuisinière, atteinte le 10 novembre et morte dans la nuit à 3 heures du matin.
Autopsie le 11 vers S heures. État poisseux de la surface péritonéale. Intestin d’un gris rosé. Parois légèrement épaissies, comme œdémateuses. Muqueuse recouverte d’une sorte de crème adhérente, blanche ou légèrement rosée. Le jéjunum ne contient que ce mucus crémeux, tandis que l’iléon renferme un liquide incolore chargé de flocons blanchâtres et riziformes. Psorentérie. Congestion légère de la muqueuse. Foie congestionné, d’une teinte légèrement bilieuse. Véhicule biliaire pleine. Congestion des reins. Cette femme présente un certain embonpoint. Les traits sont peu altérés; elle semble dormir.
Le bacille-virgule existe presque à l’état de pureté dans le liquide crémeux de l’intestin grêle.
"■ Sul choiera (Gaz. degli Ospitali, novembre 1884).
3 Société médicale de Munich, 13 janvier 1885.
* Prit. med. Journ.} 14 février 1885.
RECHERCHES SUR LE CHOLERA EPIDEMIQUE. Il
Nous en avons fait immédiatement des cultures au laboratoire de M. le professeur Gornil, avec M. Babès.
Autopsie n° 2. — Femme de 35 ans, couturière. Diarrhée le 9 novembre. Choléra confirmé le 11. Mort le 12, à 7 heures du malin.
Autopsie à 9 heures. État poisseux du péritoine. Le contenu du duodénum offre une légère coloration biliaire. Le jéjunum ne présente pas une aussi grande quantité de mucus crémeux que dans le premier cas, et l’iléon contient un liquide riziforme sanguinolent. La muqueuse est parsemée d’arborisations et de petites ecchymoses. Tuméfaction et congestion des follicules clos, isolés et agminés. Le cæcum, le côlon ■ et le rectum présentent en certains points des plaques congestives et des taches ecchymotiques. Le foie présente une teinte bilieuse. La vésicule est légèrement distendue. Congestion du rein, du poumon.
L’iléon contient une grande quantité de bacilles-virgule, mais aussi beaucoup d’autres bactéries.
Autopsie n° 3. — Homme de 70 ans, balayeur public. Atteint du choléra le 13. Mort le 14, à 6 heures du matin.
Autopsie vers 9 heures. Même état du péritoine. Le duodénum renferme un mucus crémeux adhérent, très légèrement teinté de bile autour de l’ampoule de Vater. Le jéjunum contient ce même mucus crémeux. On observe le liquide riziforme caractéristique dans l’iléon, dont la muqueuse est parsemée de plaques congestives et d’ecchymoses très abondantes aux approches du cæcum. Psorentérie très marquée. Congestion et petites ecchymoses dans le cæcum et le côlon ascendant. Foie de teinte bilieuse. Vésicule pleine. Congestion légère des reins et de la rate, où l’on observe de petits points ecchymotiques. L’iléon contient de nombreux bacilles-virgule et beaucoup d’autres bactéries.
Autopsie n° 4. — Homme de55 ans, atteint du choléra le 13 novembre. Mort le 16, à 7 heures du matin.
Autopsie vers 10 heures. Nous n’avons eu de ce cas qu’un fragment de l’iléon que nous devons à l’obligeance de notre collègue Crespin. L’iléon présentait de la psorentérie et une teinle hortensia correspondant à un piqueté hémorragique très serré.
Le liquide intestinal contenait des bacilles-virgule.
Autopsien0 5. — Homme de 53 ans,atteint du choléra le 15 novembre. Mort le 16 à 6 heures du soir.
Autopsie le 17 à 9 heures 30 du matin. L’estomac contient une quantité de petits cylindres réguliers qui semblent être du vermicelle à demi-digéré. Le jéjunum présente un liquide laiteux chargé de llocons riziformes. Après l’action d’un filet d’eau, on observe la persistance d’une couche de consistance plus épaisse qui adhère à la muqueuse.
E. DOYEN
L iléon, ù sa partie inférieure, est à peu près vide et renferme un liquide visqueux de coloration rougeâtre. La muqueuse du jéjunum et surtout celle de l’iléon présentent de la psorentérie et un état congestif. On y remarque d’assez nombreuses taches ecchymotiques. Le jéjunum ne contient que peu de bacilles-virgule, tandis qu'on les trouve en abondance vers la fin de l’iléon. Psorentérie de la muqueuse œsophagienne. Congestion du foie, du rein et du poumon.
Autopsie u° 6. — Homme de 33 ans. Début le “21. Mort le 22 à 1 heures du matin.
Autopsie vers 9 heures. La partie supérieure de l’intestin grêle renferme un liquide visqueux, blanchâtre, qui devient plus clair et plus abondant vers la partie inférieure de l’iléon. Congestion légère de la muqueuse. Psorentérie. Congestion du foie, du rein. Le mucus intestinal contient dans le jéjunum une culture à peu près pure de bacillesvirgule entremêlés de cellules épithéliales.
Autopsie n° 1. — Vieillard de 65 ans, tombé malade le 22 novembre dans la soirée. Mort le 23 à 4 heures du matin.
Autopsie à 10 heures. Nous devons cette autopsie à l’obligeance de nos excellents collègues et amis, les Drs Sapelier et Legendre. Coloration rosée et état poisseux de la surface du péritoine. Dilatation des vaisseaux sous-péritonéaux de l’intestin. L’estomac présente une muqueuse d’un gris cendré et contient des débris alimentaires nageant dans un liquide séreux. Le duodénum renferme un liquide visqueux, rosé, qu’on retrouve dans la partie supérieure du jéjunum. Le liquide de l’iléon présente une coloration sanguinolente et des grumeaux riziformes. On remarque entre les valvules conniventes dans le duodénum et le jéjunum des arborisations vasculaires et des taches ecchymotiques. Vers l’iléon, la rougeur augmente et la muqueuse offre, surtout dans sa partie inférieure, une teinte rouge foncé et ecchymotique, presque uniforme, où l’on remarque un piqueté violacé très serré. Les follicules clos, isolés ou agminés sont très tuméfiés; ils sont d’un blanc rosé et entourés d’un réseau vasculaire rouge et d’une collerette saillante et très congestionnée. Le cæcum présente un léger piqueté hémorragique et de la psorentérie. Congestion du foie, du rein et des parties déclives du poumon. Hypertrophie cardiaque et symphyse du péricarde. L’œsophage est le siège d’une psorentérie remarquable assez confluente en certains points. Sa muqueuse est légèrement injectée. La muqueuse laryngée présente des arborisations vasculaires, un certain degré d’épaississement œdémateux et de la saillie des follicules clos. Aspect congestif de la trachée et des grosses bronches. Le jéjunum contient à sa partie supérieure des bacilles-virgule en quantité considérable à l’état de culture presque pure. Les cellules cylindriques y sont très nombreuses et à peine déformées, tandis qu’on n’en rencontre plus que des débris dans l’iléon, où les bacilles-vir-
gule sont moins nombreux et môles à une quantité d’autres microbes.
Si nous résumons l’anatomie pathologique de ces 7 cas de choléra, nous ferons remarquer tout d’abord, comme l’ont dit MM. Ivelsch et Gaillard \ que les lésions de l’intestin dans le choléra sont souvent sans rapport pour leur intensité avec la durée de la maladie. Les cas 1, 3, 6, 7 se rapportent tous à des cas de mort rapide (12 à 18 heures pour les trois premiers, 10 heures environ pour le quatrième).
L’intestin n’offrait, dans les cas 1 ét 6, que des lésions peu marquées, tandis que, dans la troisième autopsie, nous avons observé une congestion intense de la muqueuse de l’intestin grêle. Les lésions étaient encore plus marquées dans le cas n° 7 2. Nous noterons toutefois qu’il est aisé de reconnaître, à l’autopsie, un cas foudroyant ou très rapide, en examinant, sous l’action d’un fdet d’eau, la muqueuse de l’intestin grêle : on y trouve toujours une couche de mucus crémeux plus ou moins teintée de rouge, et très adhérente aux parties sousjacentes. Plus tard, cette couche crémeuse est entraînée sous l’action du flux diarrhéique.
Si l’on examine les coupes de fragments de l’intestin recueillis peu de temps après la mort, durcis par l’alcool absolu et montés de préférence dans la celloïdine, on remarque que les lésions les plus profondes s’observent au niveau de l’iléon et surtout vers sa partie inférieure.
A un faible grossissement on voit que tout le revêtement épithélial cylindrique de l’intestin et meme une certaine épaisseur de la couche sous-jacente ont disparu (Pl. VII, fig. 1), subissant une sorte de transformation muqueuse. Ces éléments se retrouvent, en partie détruits, tuméfiés et granuleux, dans l’épaisseur de cette couche crémeuse que l’on
4 Arch. de Phys., 15 mai 1885.
* Nous venons d’examiner, le 10 juillet, un fragment de l’iléon provenant d un cholérique mort en sept heures et autopsié au bout d'une heure et demie. Cette pièce nous a été rapportée d’Espagne par notre ami le Dr Charrin, au retour de sa mission scientifique avec M. le professeur Brouardcl. Nous avons trouvé la muqueuse presque entièrement détruite, en partie nécrosée. L’entéromycose est des plus accentuées.
E. Doyen.
observe toujours clans les cas foudroyants et qui, histologiquement, n’est constituée que par les débris de sa couche superficielle (Pl. VII, ficj. 2). L’orifice des glandes en tube est privé de son épithélium jusqu’à une certaine profondeur. Les culs-de-sac sont à peu près normaux; leurs cellules cylindriques ne sont généralement pas altérées. Parfois elles sont en quelque sorte dissociées, semblent en voie de desquamation et n’adhèrent plus à la paroi du tube glandulaire. — La muqueuse est infiltrée partout de petites cellules rondes, qui témoignent de l’existence d’un processus irritatif. — Les follicules lymphatiques sont augmentés de volume et présentent une accumulation considérable de noyaux. La muqueuse qui les recouvre est particulièrement altérée et souvent détruite jusqu’au niveau des culs-de-sac glandulaires. M. Ivelsch a insisté sur les altérations des vaisseaux de l’intestin et les thrombus qu’on y observe : — Les tuniques vasculaires présentent souvent une dégénérescence vitreuse, et le contenu des vaisseaux se compose d’un coagulum formé de globules rouges et de leucocytes conglomérés en petites masses granulo-vitreuses libres ou adhérentes à la paroi. Les altérations des tuniques vasculaires expliquent les ruptures qui se produisent sous l’influence de la distension congestive de ces vaisseaux dégénérés, et les ecchymoses de la muqueuse, déjà évidentes a un examen macroscopique minutieux. Ces altérations se voient surtout sur les coupes colorées au carmin; — elles sont moins profondes à mesure que l’on remonte vers le duodénum où, le plus souvent, on n’observe qu’un certain degré de desquamation épithéliale et d’infiltration nucléaire de la muqueuse.
Si l’on examine ces coupes à un grossissement de 1,000 à 1,500 diamètres, avec un objectif à immersion homogène et l’éclairage Abbé, on remarque de nouveaux détails L
* Nous avons coloré nos coupes de préférence à chaud, à 45°, pendant une demi-heure, avec une solution concentrée de violet Ü B. Nous les portons, de là, dans une solution de sublimé à 1 0/0, où elles séjournent une minute, puis nous décolorons par l’alcool absolu et l’essence de girolles. Nos pièces sont montées dans une solution de baume do Canada sec dans lo xylol, où les bactéries no se décolorent point. Nous avons aussi employé, après la même méthode de coloration, un procédé particulier qui consiste à plonger les
L’examen de la couche superficielle qui a subi la dégénérescence muqueuse (Pl. VII, fuj. 2), la montre lormée des débris cellulaires indiqués plus haut et plongés au milieu d’une substance finement granuleuse. — Cette couche fourmille de bacilles-virgule et des autres bactéries que l’on rencontre communément dans l’intestin, à savoir : des microcoques en amas ou en chaînettes de dimensions variables, et plusieurs espèces de bâtonnets. — La première méthode de coloration indiquée dans notre note permet avec un certain tour de main de n’obtenir guère que la coloration des seuls bacilles-virgule. — La méthode de Gram, après la coloration d’Erlich, permet d’examiner comparativement le nombre et le siège de toutes les bactéries communes, qui restent alors seules colorées. Dans tous les cas que nous avons examinés, nous avons trouvé en grand nombre les bacilles-virgule et les autres bactéries de l’intestin, celles-ci toutefois moins confluentes, soit dans l’épaisseur des villosités, soit le long des glandes en tube (Pl. VI, fie/. 19), soit dans l’épaisseur même de la muqueuse. Souvent ces bactéries pénètrent dans la sous-muqueuse et s’observent jusque dans les couches superficielles des follicules lymphatiques. Cette entéromycose est constante et facile à constater par les procédés que nous avons indiqués. Là où l’épithélium est conservé, on observe les bactéries en couche assez uniforme à la surface du revêtement cylindrique de l’intestin, on les voit pénétrer dans l’orifice des glandes en tube et même, dans l’autopsie n° 2, nous les avons observées s’insinuant entre les cellules épithéliales déjà disjointes et prêtes à se desquamer. Nous n’avons pas rencontré de bactéries dans les vaisseaux sous-séreux.
Le contenu de l’intestin pris à l’autopsie présente toujours dans sa moitié supérieure une grande quantité de bacillesvirgule 1 et de cellules cylindriques à peine altérées, et soucoupes une minute dans la solution de sublimé, ensuite dans la solution iodo-iodurée, puis dans l’alcool absolu, et à décolorer par l’essence de girofles. La méthode d Erlich, suivie de l’emploi du procédé classique de Gram, ne nous a pas donné de bons résultats.
1 Voici notre technique pour la recherche du bacille-virgule dans les liquides : Le liquide à examiner est étalé en couche mince sur des lamelles
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vent agglomérées. Le mucus crémeux que nous avons décrit dans le duodénum et le jéjunum est toujours ainsi composé dans les cas foudroyants. Nous ferons remarquer que l’iléon contient toujours des bacilles-virgule, dès que ceux-ci existent dans la partie supérieure de l’intestin grêle; mais, dans les cas foudroyants, ces bacilles existent relativement en petit nombre clans l’iléon, au milieu de la quantité prodigieuse de bactéries qui y fourmillent (Pl. VI, ücj. 16, 17, 18). Dans les cas prolongés au delà de 24 heures, on trouve au contraire plus de bacilles-virgule dans l’iléon que dans le jéjunum. Et on les y reconnaît aisément, parce que les bactéries communes, évacuées par suite du flux diarrhéique, n’existent plus qu’en petit nombre, et laissent mieux voir le microbe du choléra. Le contenu de l’iléon ne contient jamais que des cellules épithéliales très altérées ; souvent on n’y rencontre plus que des noyaux vésiculeux entourés d’une masse granuleuse, vestige du protoplasma détruit.
et séché à la température ordinaire. On fait séjourner une lamelle une minute environ dans un verre de montre contenant une solution aqueuse concentrée de violet 6 B ou de fuchsine. L’excès de matière colorante est enlevé par lavage dans l’eau distillée. La lamelle est séchée en quelques instants par un courant d’air, puis montée dans le baume en solution dans le xylol. L’action de l’alcool décolore en quelques secondes le bacille-virgule à moins qu’on ait employé, comme pour les coupes, le sublimé à 1 0/0. La méthode d’Erlich, suivie de l’action de la solution iodo-iodurée, colore les bactéries ordinaires, mais laisse parfaitement invisibles les bacilles du choléra. Nous nous sommes basés sur ce fait pour employer, dans l’examen du liquide intestinal, le procédé suivant de double coloration : coloration pendant dix minutes à 40a par la solution d’Erlich faite avec le violet 6 B; séjour de la lamelle pendant huit minutes dans la solution iodo-iodurée de Gram. Lavage à l’alcool absolu. Décoloration par l’essence de girofle. Nouveau lavage à l’alcool absolu et séjour de la lamelle ainsi traitée pendant quelques secondes dans une solution aqueuse saturée de fuchsine. Lavage à l’eau distillée. Dessiccation par un courant d’air et montage dans le baume. Ces préparations sont très démonstratives, surtout s’il s’agit d’un liquide où les bacilles-virgule sont rares au milieu d’autres bactéries. Presque toutes les bactéries communes sont colorées en violet intense; le bacille-virgule et deux ou trois autres espèces que l’on rencontre notamment dans le cæcum du cobaye, ainsi que le fond de la préparation, sont colorés en rouge. Le bleu de méthyle est un réactif fort infidèle.
On voit par ce qui précède qu’il existe de grandes analogies, au point de vue de l’action sur eux des réactifs colorants, entre le bacille du choléra et celui de la lièvre typhoïde, que nous avons coloré sur les coupes et cultivé depuis plusieurs mois.
Nous n’avons pas besoin d’insister sur ce fait assez mis en lumière par les examens histologiques de MM. Strauss, Roux, Nocard et Thuillier, et plus tard de MM. Kelsch et Vaillard, que la desquamation épithéliale de l’intestin existe bien pendant la vie, et qu’elle est même un des phénomènes essentiels du choléra.
Koch d’abord, Rietsch et Nicati, Petrone, Grassi, Van Ermengem, Klebs et Ceci, Pfeiffer ont constaté dans diverses localités, sur plusieurs centaines de cas de choléra grave ou de diarrhée cholérique, l’existence du bacille-virgule. — On l’a retrouvé aussi dans les vomissements. — Ces constatations ont été faites également par M. le professeur Cornil et ses élèves pendant la dernière épidémie de Paris.
Si l’on se reporte à l’exposé que nous avons donné plus haut de nos méthodes de coloration, on comprendra sans peine que bien des histologistes aient affirmé la rareté ou la non-existence du bacille-virgule aussi bien dans le liquide intestinal des cholériques que dans les coupes de l’intestin. Ces faits infirmatifs n’ont aucune valeur, car ils sont dus à l’emploi de méthodes imparfaites.
Pour les autres viscères, nous ne nous étendrons que sur les lésions du foie et du rein.
Les lésions du foie ont été décrites pour la première fois dans le mémoire de MM. Strauss, Roux, Nocard et Thuillier sur le choléra d’Égypte. Le foie macroscopiquement offre souvent des taches grisâtres, jaune sale. On n’y distingue plus guère les limites des lobules. Sur certaines préparations, MM. Hanot et Gilbert 1 ont trouvé des zones de cellules dont le protoplasma résiste à l’action des matières colorantes. Le noyau est tuméfié et se colore normalement. Ils ont décrit cet état sous le nom de tuméfaction transparente des cellules hépatiques. Nous avons observé quelques points présentant cet aspect sur nos préparations colorées au violet 6 B. Les noyaux paraissent alors presque incolores. Mais il existe d’autreslésions sur lesquelles personne, à notre connaissance, n’a encore insisté:
1 Archives de Physiologie, avril 1885.
E. DOYEN
Nous avons observé clans un certain nombre de vaisseaux l’existence d’une zone granuleuse amorphe, soit entre la paroi et les globules, soit au milieu de ceux-ci. Cette zone amorphe occupe souvent tout le calibre d’un vaisseau artériel ou veineux; on y voit des débris de globules rouges, un certain nombre de globules blancs souvent groupés en petits amas et parfois de petites plaques de 3 ou 4 cellules polygonales, allongées, à noyaux bien distincts, et qui nous paraissent être des cellules endothéliales desquamées. La paroi du vaisseau présente en certains points une sorte d’aspect vitreux. Ces parties granuleuses, contenant des débris de globules et des cellules endothéliales, nous semblent être de véritables coagulations intravasculaires et nous paraissent dériver du même processus que les thrombus et les lésions vasculaires bien décrites par MM. Kelsch et Vaillard dans l’intestin.
Le rein présente toujours, quand la période algide a eu une durée de plusieurs heures, et que l’on a observé de l’albuminurie, des lésions assez marquées : MM. Cornil, Charcot, Strauss, Kelsch ont bien étudié les lésions du rein cholérique. Ces lésions consistent dans une distension énorme de tous les capillaires par des hématies, dans la tuméfaction trouble et la désagrégation des cellules des tubes contournés, la desquamation de l’épithélium des tubes droits et la formation de cylindres hyalins. Nous ne nous sommes pas attaché particulièrement à cette étude, mais nous ferons remarquer que la topographie des points altérés s’étudie bien à un faible grossissement sur nos préparations au violet 6 B, parce que tous les tubes malades tranchent nettement par leur aspect décoloré sur les parties saines.
Nous croyons toutefois que la néphrite cholérique n’est que passagère et guérit en peu de temps, car les lésions sont moins accentuées si la mort n’arrive qu’au bout de 10 à 12 jours.
Au point de vue clinique, tout le monde sait que l’albuminurie des cholériques se montre dans la période algide pour diminuer rapidement dès que la sécrétion urinaire se rétablit, et disparaître le plus souvent avant la fin du premier septénaire. Aussi certains dessins de reins cholériques, représen-
tant des lésions très accusées du stroma1, nous semblent-ils se rapporter à une néphrite interstitielle préexistante chez un individu mort accidentellement du choléra.
Pour ce qui est des vaisseaux du rein, nous y avons observé les mêmes altérations que dans le foie.
La rate ne présente guère qu’un état congestif des couches corticales.
La psorenterie de l’œsophage n’est due qu’à un épaississement localisé du revêtement épithélial.
Nous avons recherché tout particulièrement les microbes dans les viscères des cholériques.
Le 10 novembre, à une autopsie pratiquée à l’Hôtel-Dieu par M. le professeur Coriïil, M. Babès a inoculé dans un tube de gélatine un petit fragment du foie et du rein d’un cholérique. Nous avons vu se développer dans ce tube de nombreux bacilles-virgule, quelques microcoques et quelques bâtonnets.
Le 22 novembre, nous avons inoculé sur 5 tubes le foie et le rein d’un autre cholérique 2.
■Le 23 novembre, nous avons inoculé le foie et le rein de notre autopsie n° 7, provenant d’un cas rapidement mortel. Nous avons obtenu dans ces deux derniers cas des résultats positifs; c’est-à-dire une culture impure de bacilles-virgule.
Nous étant mis, aussi sûrement que possible, à l’abri des causes d’erreur, nous devions retrouver sur nos coupes du foie et du rein les mêmes microbes que ceux qui s’étaient développés dans nos tubes de gélatine.
Après bien des essais infructueux, nous sommes arrivé à découvrir, dans les six cas que nous avons examinés, des mi-
1 Arch. de Phys., 15 mai 1884. Le rein que nous avons reçu d’Espagne tout récemment présente une néphrite interstitielle très accusée et certainement bien antérieure à l’attaque du choléra.
! Des fragments volumineux du foie et du rein ont été déposés dans une solution de sublimé à 1/1000®, puis, une demi-heure après, de retour au laboratoire, nous avons pratiqué sur ces fragments une coupe médiane avec un scalpel rougi à blanc; nous avons enlevé, au milieu de la surface de section, avec une aiguille de platine tranchante et légèrement recourbée, un petit fragment de ces viscères et du liquide parenchymateux, qui furent aussitôt ensemencés par piqûre dans des tubes de gélatine. Cette opération fut répétée plusieurs fois.
E. DOYEN
orobes dans le foie el le rein : le procédé de coloration le meilleur nous a semblé le violet 6 B en solution aqueuse et la décoloration par l’alcool et l’essence de girofle, après l'action du sublimé. Nous n’avons obtenu, comme pour l’intestin, que des résultats médiocres de la méthode de Gram.
Ces bactéries sont (Pl. VII, ûg. 13, 14, 15, 16, 17) : 1° des microcoques, soit isolés, soit en chaînettes; 2° des organismes ovalaires d’un diamètre un peu plus considérable, souvent accolés deux à deux ; 3° des bacilles de deux espèces, les uns assez volumineux, les autres plus courts et beaucoup plus grêles; 4° des bacilles- virgule typiques, minces comme on les observe dans les coupes de l'intestin, mais offrant souvent la forme incurvée ou bien en S et même celle d’une courte spirale.
Nous avons rencontré ces organismes soit libres au milieu des globules rouges, soit dans l’intérieur ou à la surface des globules blancs qui en contiennent souvent plusieurs à la fois. Nous les avons observés parfois de loin en loin dans les vaisseaux capillaires, mais surtout dans les vaisseaux d’un certain calibre et de préférence au milieu de ces espèces de thrombus que nous avons signalés plus haut. Fait remarqudble, ces microbes sont très nombreux dans les cas 3, 6 et 7, où la mort a été très rapide. Nous étions en droit de nous demander, devant cet envahissement des viscères par les bactéries, si les accidents graves et si rapidement mortels du choléra n’étaient pas dus à une septicémie complexe d’origine intestinale 1 , suivant de quelques heures seulement l’invasion de la maladie et la desquamation de l’épithélium intestinal. Il est logique qu’une entéromycose aussi accentuée que celle du choléra soit compliquée de la pénétration dans le torrent circulatoire d’une certaine quantité des microbes qui ont envahi la muqueuse.
Les abcès du foie dans la dysentérie, les abcès observés au cours de la fièvre typhoïde, où les lésions intestinales sont bien moins étendues, témoignent de la pénétration possible des bactéries dans le sang au travers des tuniques de l’intestin, quand la muqueuse est dépouillée de son revêtement épithélial.
1 Soc. de biologie, 13 décembre 1884.
recherches sur le choléra ÉPIDÉMIQUE . 21
M. Desnos, dans son intéressante monographie sur le cholérasignale dans la convalescence du choléra l’apparition , d’abcès profonds, tels qu’un phlegmon du cou, un abcès profond de la fesse. Les parotidites se rencontrent également, mais peuvent être attribuées à la pénétration de microbes pathogènes dans le canal de Sténon.
Tous ces faits peuvent certainement avoir, avec les lésions de l’intestin dans le choléra, les mêmes rapports que les abcès du foie avec les altérations intestinales de la dysenterie.
Le siège fréquent des bactéries au milieu des thrombus nous permet d’émettre l’hypothèse que la présence de ces bactéries n’est peut-être pas étrangère à la pathogénie des coagulations. Leur absence dans le sang du cœur, où d’ailleurs nous ne les avons pas suffisamment recherchées, leur abscence dans les vaisseaux sous-séreux de l’intestin n’ont rien qui puisse nous étonner, car il arrive dans certaines septicémies que l’on ne rencontre pas de microbes là où la circulation est active, tandis qu’ils existent en certain nombre dans les parenchymes glandulaires, c’est-à-dire là où le cours du sang se ralentit et se divise à l’infini dans une série de capillaires tortueux2 :
Ainsi, dans une autopsie de septicémie compliquant un phlegmon diffus de l’avant-bras, pratiquée cette année dans le service de notre cher maître M. le Dr Lancereaux, nous n’avons pas obtenu de culture positive, en ensemençant dans la gélatine le sang de la veine jugulaire, pris aussitôt après la mort, tandis que l’examen des coupes du foie et du rein nous a
* Nouveau dict. de méd. et de chir. prat., t. VII, p. 421.
* Nous devons à l’obligeance de M. Strauss des fragments de viscères provenant soit de l’Egypte, soit de Toulon. Nous avons trouvé deux fois sur quatre examens, dans lo foie et le rein, des bactéries arrondies ou de courts bâtonnets. Nous n’y avons pas rencontré de bacilles-virgule. Mais ces pièces, conservées depuis plusieurs mois, n’étaient pas favorables à la recherche des bactéries, et nous nous sommes assuré comparativement que nous ne pouvions plus les colorer, au bout d’un certain temps, sur celles de nos pièces qui antérieurement en contenaient le plus. Dans le foie et le rein que vient de nous rapporter d’Espagne notre ami le D' Charrin, les coagulations vasculaires sont très accentuées. A un premier examen trop rapide, nous n’avons pas découvert de microbes. Mais nous nous réservons d’ici peu d'examiner à nouveau un grand nombre de coupes.
K. DOYEN
montré des microcoques clans le calibre de certains vaisseaux. , Nous confirmerons plus loin ces recherches par nos résultats expérimentaux.