III. — Troubles de. la Sensibilité
Les modifications de la sensibilité occupent une place si considérable dans la symptomatologie des paralysies alcooliques, qu’elles en constituent un des côtés les plus saisissants et les plus caractéristiques. Toutefois, ces troubles sensitifs présentent des modifications importantes, suivant l’époque de la maladie à laquelle on examine le malade.
Au début, alors qu’on a rarement l’occasion d’étudier les symptômes présentés par les malades, il existe une série de troubles plus ou moins marqués, modifications subjectives de la sensibilité, qui se retrouvent, chez tous les malades presque sans exception, lorsqu’on se donne la peine de les interroger sur ce sujet. En effet, ils accusent avoir ressenti plusieurs mois avant le début de la paralysie, des sensations de fourmillement dans les extrémités inférieures, des crampes dans les mollets, enfin de véritables douleurs survenant brusquement dans les membres inférieurs, les traversant à la façon d’un éclair et qui rappellent à beaucoup d’égards les douleurs fulgurantes des ataxiques.
Dans d’autres cas, ce sont des brûlures que les malades accusent ressentir sous la peau ; ce sont des chocs électriques auxquels ils comparent ces douleurs ; ou bien, il leur semble, disent-ils, que des animaux, des rats, des chiens, etc., leur dévorent la peau. Si l’on voulait relater toutes les expressions pittoresques et saisissantes qu’ils emploient pour mieux exprimer leurs douleurs, on pourrait en écrire des pages.
Ces sensations diverses sont ressenties particulièrement dans les membres inférieurs, quelquefois dans la région lombaire, et quoique habituellement généralisées, elles
peuvent parfois être perçues avec plus d’intensité, au niveau des articulations, au point d’être faussement attribuées par le malade à des poussées de rhumatisme.
Elles surviennent surtout la nuit, semblent exaspérées par la chaleur du lit, le contact des draps, et l’on comprend que le malade appréhende le repos nocturne, fréquemment troublé par des douleurs intenses et par des rêves terrifiants.
Les modifications de la sensibilité s’accusent facilement aux yeux de l’observateur à une période quelconque de la maladie; il est exceptionnel qu’elles fassent défaut. Il peut constater alox's :
A. — Une hyperesthésie plus ou moins généralisée ; le chatouillement de la plante du pied provoque des douleurs qu’appréhendent les malades, les moindres piqûres des téguments donnent lieu à des sensations extrêmement douloureuses; la pression sur les apophyses épineuses détermine également des douleurs très vives. Tous ces phénomènes ont été décrits déjà dans le cours de l’alcoolisme chronique par Magnus Hüss (1), par Leudet (2), sous le nom de forme hyperesthésique de l’alcoolisme chronique, mais M. Lancereaux a particulièrement insisté sur le mode de distribution de cette hyperesthésie, qui se localise de préférence aux extrémités, et remonte plus ou moins haut du côté de la racine des membres ; tantôt c’est une bottine, tantôt une botte d’hyperesthésie, suivant qu’elle se généralise plus ou moins. Il faut aussi noter que l’hyperesthésie et l’hyperalgésie existent souvent plus accusées en certains endroits, formant là de véritables plaques d’une extrême sensibilité, à côté d’autres où la sensibilité est beaucoup moindre. Parfois aussi l’une des faces du membre semble
(1) Loc. cil.
(2) Loc cil.
plus atteinte que l’autre et l’on peut trouver la sensibilité exagérée à la face dorsale des bras, tandis qu’elle est normale à la face antérieure. Ce sont là quelques variétés, mais le fait général est. que l’hyperesthésie et l’hyperalgésie sont, d’une façon générale, symétriquement réparties sur les quatre membres, la face restant toujours intacte.
L’hyperesthésie cutanée s’accompagne aussi d’une hyperesthésie des parties profondes, et il est assez fréquent de rencontrer en pareilles circonstances, surtout au début, une véritable hyperesthésie musculaire qu’on détermine par une pression exagérée des muscles malades. La douleur peut s’exaspérer aussi dans les moindres mouvements, qu’ils soient spontanés ou entièrement passifs.
A l'hyperesthésie se joignent encore des troubles divers de la sensibilité.
R. — On peut en effet, observer des perversions de la sensibilité tactile , qui quelquefois est notablement diminuée. Lorsque le malade peut encore marcher, il remarque parfois que le sol n’est pas perçu d’une façon bien nette ; il semble, dit-il, qu’il y ait quelque chose d'interposé entre le pied et le sol, comme une couche d’ouate, un tapis épais, etc. ; non seulement ces troubles sont manifestes du côté des membres inférieurs, mais ils s’accusent aussi dans les membres inférieurs. Un malade ne peut plus boutonner son habit, prendre l’argent qui se trouve dans la poche de son gilet, il perd sa pantoufle quand il marche et ne s’en aperçoit pas, etc. Vient-on à interroger directement en pareilles circonstances la sensibilité du tact, on constate cependant quelle est peut-être un peu diminuée, mais que, d’une façon générale, elle est intacte ; les divers objets appliqués sur la peau, tète où pointe d’épingle, extrémité d’un crayon, pulpe digitale, sont généralement perçus et assez nettement localisés.
C. — Lorsque la paralysie musculaire s’est aggravée, on voit le plus souvent succéder à l’hyperesthésie un nouveau phénomène; celle-ci devient moins intense, puis disparaît, et enfin fait place à une véritable anesthésie. Parfois, sur une jambe, sur un bras, on peut à côté d’une plaque d’hyperesthésie trouver une plaque d’anesthésie, mais celle-ci, en tant que symptôme important, généralisé, ne survient ordinairement qu’à une période avancée de la paralysie alcoolique. Très peu accusée dans les formes chroniques où l’hyperesthésie reste avec la paralysie le phénomène prédominant, elle est bien plus intense et bien plus généralisée dans les formes à marche rapide ; là, elle s’étend, comme l’avait fait l’hyperesthésie sur des segments de membres entiers, remontant, tantôt jusqu’au genou, tantôt jusqu'à la racine de la cuisse, au niveau des membres inférieurs, jusqu'au coude ou jusqu’aux épaules, au niveau des membres supérieurs. Dans tous les cas où nous l’avons examinée, en particulier dans l’observation IV, la face, le tronc étaient restés absolument intacts.
Une des régions qui semble rester longtemps hyperesthésiée, lors même que l’anesthésie envahit les extrémités, est la plante du pied ; c’est là que l’hyperesthésie est le plus accusée généralement, c’est là qu’elle persiste le plus longtemps.
D. — A côte de l’hyperesthésie et de l’anesthésie, il faut placer un autre trouble de la sensibilité, qui a son importance ; nous voulons parler du retard dans la transmission des impressions ; il n’existe pas toujours, mais il est parfois assez accusé ; dans l’observation IV le retard était environ de 5 à 6 secondes.
E. — La sensibilité thermique nous a toujours paru être intacte ; corps froids, corps chauds étaient également sentis par nos malades ; parfois cependant, il existe un fait parti-
culier sur lequel a insisté Dreschfeld (1) et qui consiste en une perversion du sens thermique ; tous les objets appliqués sur la peau paraissent froids et donnent lieu à une sensation pénible.
En tous cas, nous n’avons observé qu’un seul fait, c’est que, habituellement, l'application d’un corps froid est plus vivement perçue par le malade, et vraisemblablement ceci lient à l’hyperesthésie elle-même des téguments.
F. — Quant aux réflexes, les troubles qu’ils présentent varient, suivant qu’on étudie les réflexes superficiels et les réflexes profonds tendineux.
Les réflexes superficiels sont presque toujours conservés, ils sont exagérés même, quand il existe de l’hyperesthésie ; mais dans les observations de paralysies alcooliques à marche rapide, oü l’anesthésie était notablement accusée, ils étaient généralement diminués, rarement entièrement abolis. Dans l’observation IV, la piqûre ou le pincement de la cuisse à la partie antérieure déterminait un mouvement d’abduction du membre inférieur du même côté, mouvement que ne pouvait exécuter volontairement la malade.
Le réflexe rotulien a toujours été trouvé aboli, dans toutes les observations que nous avons recueillies et où l’on en fait mention, sauf dans une observation de Myrtle (2) ; chez tous nos malades il avait complètement disparu ; chez un seul, où l’hyperesthésie était excessive dans les membres inférieurs, la percussion de la région du tendon rotulien donnait lieu à une vive trémulation de tout le membre, mais il était vraisemblable qu’elle tenait à l’hyperesthésie cutanée, car la percussion de n’importe quelle région de la jambe, donnait lieu aux mêmes phénomènes. Chez un
(1) Dreschfeld, On alcoholic paralysis , Brain, 1884. p. 200.
(1) Myrtle. Acute ascehding paralysis ; clironic alcoholisin. British med, Journ. 1882 p. 312.
malade, dont l’histoire est relatée à son début dans la thèse de Gautier (1), et que nous avons revu de nouveau l’année dernière, nous avons pu constater une abolition complète du réflexe rotulien, tandis que Gautier note expressément une exagération de ce phénomène quatre ans avant nous.
L’abolition du réflexe rotulien a été signalée pour la première fois, croyons-nous, d’une façon bien explicite par Glynn (2).
Quant au sens musculaire , sens de position, il est peut-être quelquefois troublé, mais dans les quatre cas où nous l’avons cherché, nous l’avons trouvé parfaitement conservé.