‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 101 sur 224 · Goethe, II, p · texte numérisé non relu

Goethe, II, p

< Ne me connais-tu pas ? dit-elle, d'une bouche d'où » s'exhalaient des accents pleins d'amour et de candeur; » me reconnais-tu, moi qui versais maintes fois le baume » le plus pur dans les blessures de ta vie? Oui, tu recon-

> nais celle à qui ton âme ardente s'attacha de nœuds de € plus en plus étroits, pour une alliance éternelle. Ne » t'ai-je pas vu avec les larmes brûlantes du cœur, encore » enfant, languir et soupirer après moi? i^

€ — Oui, m'écriai-je, en me prosternant avec une joie » céleste; longtemps j'ai senti ta présence : tu me don- » nais le repos, quand la passion se déchaînait sans rec lâche dans mes jeunes membres. Comme avec une aile

> divine, dans l'ardeur du jour, tu as rafraîchi doucement » mon front; tu m'as dispensé les meilleurs dons delà » terre, et je veux que tout bonheur ne me vienne que < par loi*. »

C'est bien ainsi que nous avons appris à envisager la poésie de Gœthe : elle a été pour lui une délivrance, un bienfait moral, une source de paix et de bonheur; elle

1. KenDst du mich nicht? spraeh sie mit eiaem Munde, Dem aller Lieb' uad Treue Ton entfloss :

Erkennst du mich, die ich ia manche Wunde Des Lebens dir den reinsteh Balsam goss?

Du kennst mich wohl, an die, zum ew*gen Bunde Deinstrebend Herz sich fest und fester schloss. Sah' ich dich nicht mit heissen Uerzensthrânen AU Knabe schon nach mir dich eifrig sehnen?

Ja! nef ich aus, indem ich selig nieder

Zur Erde sank, lang' hab' ich dich gefîihlt ;

Du gabst mir Ruh, wenn durch die jungen Glieder

Die Leidenschafl sich rastlos durchgewiihlt ;

Du hast mir wie mit himmlischem Gefieder

Am heissen Tag die Stime sanft gekiihlt ;

Du schenktest mir der Erde beste Gaben,

Und jedes Gluck will ich durch dich nur haben'

Ta sauvé des écueils du suicide où risquait de Tentrainer sa passion ; elle a modéré sa fougue ; elle lui a donné la gloire et les sympathies empressées des plus nobles esprits de l'Allemagne.

L'entretien se prolonge entre la Muse et le poète. Lorsque celui-ci se plaint d'avoir eu beaucoup de compagnons quand il vivait dans Terreur, d'être presque seul aujourd'hui qu'il connaît la vérité, la Muse gourmande son orgueil et l'exhorte à communiquer ses dons à la foule. En même temps — et c'est à cet endroit que reparaît la peinture du matin et qu'elle sert d'enveloppe transparente aux idées du poète :

(( En même temps, elle étendit la main vers les couches

> de vapeurs légères et de brume qui l'entouraient : (lès j> que sa main les presse, elles se laissent saisir, elles se ii> laissent entraîner, et les nuages disparaissent. Mon œil » pouvait de nouveau se promener dans la vallée; je re-

> gardai le ciel : il était clair et sublime. Je la vis, elle

> seule, porter encore le voile le plus pur; il glissait au- » tour d'elle en mille plis ondoyants.

Ht Je te connais, je connais tes faiblesses; je sais quelles » vertus vivent et couvent dans ton cœur. Tel fut son » langage; je l'entends toujours me dire : « Reçois ici ce » que je t'ai depuis longtemps destiné : il ne peut man- » quer rien à l'homme heureux qui reçoit ce don avec » une âme tranquille, ce voile tissé des vapeurs du ma- » lin et de la lumière du soleil^ le voile de la Poésie » que te présenté la main de la Vérité ^ »

1 . Da reckte sie die Hand aus in die Streifen Der leichten Wolken iind des Dufts umher; Wie sie ihn fasste, liess er sic h ergreifen, Er liess sich ziehn, es war kein Nebel mehr.

Ce voile magique, Gœthe le possédait depuis longtemps, et il calomnie toute la poésie de sa jeunesse, lorsqu'il semble ne le recevoir qu'en ce jour. Mais quoi! n'avons-nous pas vu que le poète est volontiers injuste à l'égard du passé, et que pour faire valoir l'émotion présente, il oublie tout ce qui y est étranger? Dans la félicité produite par l'équilibre de son âme si longtemps agitée, il traite d'erreur et de ténèbres tout ce qui précédait cette clarté lumineuse à laquelle il se vante de s'être élevé. Il nous est facile d'être plus juste que lui et plus indulgent pour ses œuvres de jeunesse. Si elles n'ont pas été dictées par la sagesse sereine qui brille dans les œuvres de sa maturité et de sa vieillesse, elles ont plus de feu, plus de vie et d'ardeur. Chaque période produit ses fruits naturels : nous savourons les uns et les autres, et nous ne demandons pas au printemps les dons de l'été et de l'automne.

Mein Auge konnt' im Thaïe wieder schweifen, Gen Himmel blickt* ich, er war heU und hehr.

Nur sah ich sie den reinsten Schleier haltcn, Ër floss um sie und schwoll in tausend Falten.

Ich kenne dich, ich kenne deine Schwâchen, Ich weiss was Gutes in dir lebt und glimmt!

So sagte sie, ich hôr* sie ewig sprechen, Empfange hier was ich dir lang bestimmt,

Dem Gluckiichen kann es an nichts gebrecheo, Der dies Geschenk mit stiller Seele nimmt; Ans Morgenduft gewebt und Sonnenklarheit, Der Dichtung Schleier aus der Hand der Wahrheit.

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