WILHELM MEISTER
» dans les grottes habile l'antique race des dragons ; le » rocher croule, le torrent s'élance par-dessus. La con- » nais-tu bien ?.,. Là-bas! là-bas va notre chemin! père ! viens avec moi *. »
La première strophe exprime, en traits généraux, le regret de ritalie, du ciel, des arbres et des fruits du midi; la seconde est un retour de l'imagination de Mignon vers cette riche maison où elle avait coutume de se reposer sous les colonnes du portique; la troisième dépeint la Suisse, telle que l'avait vue son regard enfantin, lorsqu'elle la traversa en coiçpagnie des danseurs de corde.
On voit quelle multitude d'images est rassemblée en quelques vers, et pourtant elles sont toutes évoquées par un sentiment unique, par uri profond regret, par un ardent désir. Quels que soient la netteté et le relief de ces images, elles sont surbordonnées à ce sentiment qui répand une teinte uniforme sur des tableaux aussi opposés
1. Kennsl du das Land, wo die Gitronen bliihn, Im dunkeln Laub die Goldorangen gliihn, .* Ein sanfter Wind vom blauen Uimmel weht, Die Myrte still und hoch der Lorbeer steht, Kennst du es wohl ? Dahin ! dahin Mocht* ich mit dir, o mein Geliebter, ziehn.
Kennst du das Haus? Àuf Sâulen ruht sein Dach, Es glânzt der Saal, es schimmert das Gemach, Und Marmorbilder stehn und sehn mich an :
Was hat man dir, du armes Kind, gethan ?
Kennst du es wohl? Dahin ! dahin Mocht' ich mit dir, o mein Beschiitzer, ziehn,
Kennst du den Berg und seinen Wolkensteg?
Das Maulthier sucht im Nebel seinen Weg ; In Uohlen wohnt der Drachen alte Brut; Es sturzt der Fels und iiber ihn die Fluth .
Kennst du ihn wohl? Dahin! dahin Geht unser Weg ! o Vater, lass uns ziehn.
que les riants jardins de rilàlieetles cimes orageuses de la Suisse. Par quel artifice le poète réussit-ilà envelopper d'une même lumière ces spectacles si variés, à entraîner dans un même courant lyrique des images si diverses? Il atteint son but par la répétition des mêmes mots et des même tours. Chaque strophe débute par une interrogation semblable, et lorsqu'au cinquième vers Mignon adresse à Wilhelm par trois fois cette demande : t Le connais-tu bien? )> cette répétition ramène le lecteur de la variété des aspects que Timaginalion de la rêveuse adolescente déroulait devant lui, à l'obsession constante dont son âme ne peut se dégager. — Le refrain achève d'assurer au sentiment son rôle prépondérant, et l'exclamation redoublée : Dahin, dahini est le cri même du désir intense et irrésistible.
C'est dans cette alliance des traits qui parlent aux yeux et des expressions qui touchent le cœur, c'est dans cette multiplicité des images dominées par une seule émotion, que réside, selon nous, le charme poétique de cette ballade. Avons-nous besoin d'ajouter, avec tous les critiques, combien ce charme est rehaussé par la douceur singulière de la diction, par la succession des voyelles sonores et des consonnes caressantes, par le choix des rimes expressives, par la réduction à quatre pieds de l'avant-dernier vers, que motive la valeur des mots que la déclamation doit accentuer; enfin, par la césure après le second pied, qui donne au rythme iambique une cadence plus lyrique et plus musicale ?
Ce sont des qualités du mêxne ordre qui donnent tant de prix aux vers du Désir, ou plutôt de la Sehnsuchty ce désir ennobli, ce désir de l'âme, plus vague dans son objet, mais plus prolongé, plus persistant dans sa longue
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et monotone requête. Ici, il n'exhale qu'un soupir; mais comme ce gémisement vient du plus profond du cœur! comme il trahit Tunique pensée, Tunique souffrance, Tunique vœu.
« Ce lui-là seul qui connaît le désir sait ce que je
> souffre !
> Seule et séparée de toute joie, je regarde le firma- » ment, là-bas, là-bas! Hélas! celui qui m*aime et nie
> connaît vit loin de moi. Le vertige me prend, mes » entrailles me brûlent.
> Celui-là seul qui connaît le désir sait ce que je » souffre*. »
On peulsuivre dans cette plainte si brève, aussi bien que dans une pièce plus développée, la marche familière à la poésie lyrique : le sentiment, d'autant plus facile à connaître ici qu'il dit ingénument comme il se nomme, sa cause, son objet, ses effets physiques, son retour en luimême marqué par une expression identique à celle du début, parce qu'il est trop puissant, trop en possession de toutes les avenues de Tàme pour se laisser entamer par un autre, ou pour souffrir aucun partage, voilà en quelques traits d'une sobriété incomparable le lied tout entier, voilà le mouvement même de la nature.
L'alternance des vers inégaux ne marque-t-elle pas Teffort de Tàme qui cherche à se distraire de sa passion, et qui retombe sans cesse, impuissante et désolée ? la