‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 110 sur 224 · GCETHE, XXIV, p · texte numérisé non relu

GCETHE, XXIV, p

La vive sensation de bonheur qu'il éprouve le rend injuste à l'égard de la période précédente : c'est toujours le mérite et le défaut de l'artiste. On dirait, à l'entendre, qu'il est descendu en Italie dix années plus tôt, qu'il a obéi aux exhortations de Passavant, et que son âme est encore en proie à ce tumulte de passions extrêmes qui l'agitaient dans les premiers mois de son séjour à Weimar. Il oublie, il supprime l'influence de madame de Stein, la sérénité, la modération, l'apaisement dont il qui est redevable; il lui enlève l'orgueil d'avoir purifié son cœur et calmé ses passions, pour faire honneur de cette transformation au ciel de l'Italie, aux chefs-d'œuvre de la sculpture antique, aux peintures de Raphaël et de Michels Ange. En faisant ces réserves nécessaires, nous n'entendons pas amoindrir l'importance de ce voyage : elle est assurément très grande. Mais au lieu de croire à une soudaine métamorphose et comme à un coup de foudre intellectuel et moral, nous assistons à la suite et au progrès d'une évolution déjà commencée.

S'abandonner aux choses, se désintéresser et se déprendre de soi, « laisser, comme dit Gœthe, son œil être lumière », ce sont là peut-être d'excellentes règles de sagesse et de science, ce ne sont pas les conditions de la poésie lyrique. Aussi n'y a-t-il que deux poésies dont nous puissions affirmer qu'elles sont nées sur le sol de l'Italie : Uamour peintre de paysage et Cupidon. Toutes deux sont inspirées par cette jeune Milanaise dontGœthe a esquissé le portrait dans la relation de son voyage, et qui occupa son cœur pendant quelques semaines de son second séjour à Rome.

Quant aux Élégies romainesy nous pensons, avec la plupart des critiques, qu'il convient d'en reporter la date

aux années qui suivent le retour de Gœlhe à Weimar. fleller, dans la savante étude qu'il a consacrée à ces élégies*, s'efforce de prouver qu'elles sont, en grande partie, l'œuvre du second séjour à Rome. Il revendique pour le commencement de l'année 1788 la première ébauche dont parle la Chronologie des Œuvres de Gœthe^ abandonnant aux années suivantes la rédaction et l'agencement définitif. On est tenté, à première vue, d'adopter cette opinion. En effet, il paraît plus nature! qu'un poète d'intuition comme Gœthe ait dépeint la beauté de Rome au moment où il la contemplait, plutôt que d'après des réminiscences souvent trompeuses. Nous trouvons d'ailleurs dans les Élégies des peintures analogues à celles de ses lettres d'Italie : n'est-il pas vraisemblable que ces traits communs appartiennent à la même date, et que Gœthe traduise en vers ce qu'il vient d'exprimer en prose. Ainsi, la septième élégie rappelle la lettre du 15 décembre 1787, où il exalte la beauté des nuits romaines. Dans la dixième, Frédéric II est nommé au terme d'une énumération où tout autre héros, plus sensible que lui aux charmes féminins, eût été mieux à sa place. Mais nous savons que la nouvelle de la mort du roi de Prusse émut le poète pendant son séjour à Rome, et cette préoccupation mit sous sa plume le nom de Frédéric. En outre, la traduction des distiques d'Ovide gémissant sur les douleurs de l'exil, qui se trouve à la dernière page de la correspondance'*, ne nous donne-telle pas l'assurance que Gœthe s'était déjà exercé en Italie dans ce genre de poésies? De même qu'il avait em-

1. Neue Jahrbûcher fur Philologie und Paedagogiky Mârz, 1863, p. 300.

Page 1