‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 113 sur 224 · Goethe, XXIV, p · texte numérisé non relu

Goethe, XXIV, p

t90 POÉSIES LYRIQUES DE GOETHE.

a une affection particulière pour les Elégies; il m'a beaucoup tourmenté pour que je lui dise ce qu'elles contiennent de réellement vrai, parce qu'il trouve à ces poésies le charme que la vérité possède. On se rappelle rarement que presque toujours ce sont des circonstances très insignifiantes qui fournissent au poète ses œuvres les meilleures. » Dans ce passage, Christiane, assurément, n'est point en cause ; ces « circonstances insignifiantes i> font donc allusion à une liaison frivole et passagère de GœtheàRome*.

Aussi ne sommes-nous pas éloigné de croire que dans les Élégies romaines le souvenir de Faustine se mêle à l'image présente de Christiane, que les traits de mœurs italiennes ne sont pas tous des réminiscences des élégiaques anciens ou des observations désintéressées sur les maîtresses des amis du poète. Si l'on s'étonne que Gœthe ait pu confondre en un même portrait la fille du peuple romaine et l'ouvrière de fleurs artificielles de Weimar, nous ferons remarquer que, malgré l'éloignement des lieux et la différence des races, ces deux femmes lui inspirent un sentiment de même nature; que ce sentiment n'a pas pour objet, comme ses précédentes passions, une figure distincte en qui se résume, pendant la durée de sa divine illusion, l'idéal de son cœur et de ses rêveries poétiques ; qu'il chante enfin dans les Élê^ gies le plaisir, ou, du n)oins, la beauté plutôt qud l'amour.

Mais si les images de Christiane et de Faustine se fondent aisément l'une dans l'autre, noua ne pensons pas

1. Voir d'autres « on dit » sur cette Faustine daps le livre de DUNTZER, Gœthes lyrische Gedichte^ III, p. 48.

qu'il faille insister sur l'unité de composition des Elégies romaines. Il n'y a entre elles, cela est certain, ni discordance, ni contradiction. On a eu tort d'opposer la reuve et la mère de la sixième élégie à celle qu'il nomme ailleurs «jeune fille » (Mœdchen). Les Latins donnaient une extension aussi grande au moi puella: du reste, dans cette même élégie, la jeune Romaine emploie deux fois ce terme, en parlant d'elle-même, sans que le développement fasse supposer qu'il s'agit de scènes antérieures à son mariage. Mais il n'y a pas davantage enchaînement suivi, gradation, nœud et dénouement. Dès la seconde élégie, le poète est au comble de ses vœux, et sauf le nuage aussi vite dissipé que formé de la sixième, son bonheur se prolonge jusqu'à la dernière. Ce sont, du commencement à la fin, les variations d'un même thème; supprimez-en l'une ou l'autre à volonté : aucun anneau nécessaire ne fera défaut à la chaîne; ajoutez-en plusieurs, vous pourrez les intercaler au début, au milieu, vers la fin, çà et là, sans troubler aucun ordre, sans séparer des poésies reliées par le sens et la suite des idées. Ce qui les rattache les unes aux autres, c'est un même sentiment, une même inspiration. Le séjour d'Italie fut pour Gœthe une période de bonheur calme et constant, et cette heureuse sérénité se reflète dans les Elégies. Elle ne se marque pas au moyen d'exclamations, de cris d'enthousiasme. L'étude des poètes anciens a engagé Gœthe plus avant dans la voie où son génie le pointait : il dit simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a senti, et la netteté du trait, le relief de l'expression, donnent à ses vers un accent propre qui trahit la vivacité de l'impression pre^ mière mieux que les apostrophes les plus éloquentes et les plus chaleureuses protestations. Les Lettres dltalie

et les Elégies nous parlent le même langage; elles nous disent les unes et les autres les motifs de sa joie : la splendeur de la nature méridionale, avec la limpidité de son atmosphère, la richesse de son coloris et la pureté de ses contours; la beauté de Tari sous toutes ses formes; le sentiment de la vie naïve et facile ; Tadmiration des poètes de Tantiquité dont le génie de Gœthe n'aurait pu supporter la perfection s'il n'avait essayé de lutter avec eux. Essayons de descendre dans le détail de cette imitation, d'en saisir les caractères principaux, d'en surprendre les procédés divers. Nous n'avons pas, comme pour les études antiques d'André Chénier, les cahiers mêmes où le poète traçait ses ébauches, consignait les hésitations de son goût, ses scrupules et ses efforts. Un pareil brouillon existait-il pour les Élégies romaines fGeh est probable. L'abondance des imitations, l'à-propos des rapprochements de passages épars dans des œuvres diverses, ne permettent guère de supposer que la seule mémoire ait présidé à toutes ces combinaisons ^ D'ailleurs, Gœthe ne note-t-il pas (nous Tavons vu), dans la Chronologie de ses œuvres, deux moments distincts de son travail, celui de la première ébauche, et, sans doute, de la réunion et du choix des matériaux, en 1788, celui delà rédaction et de la composition, en 1790? Quoi qu'il en soit, comme nous avons sous les yeux les auteurs qu'il a imités, il nous est facile de nous rendre compte de la nature de ces emprunts '.

1. Cependant Heller, dans Tétude que nous avons citée, insiste trop sur ce travail préparatoire; il voit parfois une imitation de poètes antiques dans des passages où il n'y a que rencontré fortuite de deux génies.

2. Voir HzLLEti, ouvragi*. cité; Duntzer, Gœthe's lyrische Geditche III, p. 54.

Dans aucune élégie il n'y a traduction proprement dite ; nulle part, l'idée et l'expression ne sont transportées à la fois, sans changement, dans l'œuvre moderne. Certains passages, à la vérité, se rapprochent de la simple traduction, et il faut y regarder à deux fois pour saisir la nuance qui les sépare de l'original, un tour différent, une expression neuve, une application personnelle.

Tune me vèl tragicœ vexetis Erinnyes et me

Inferno damnes, Aeace, judicio, Atque inter Tityi volucres mea pœna vagetur,

Tumque ego Sisyphio saxa ïabore geram.

Comparez ces vers de Properce (II, 16, 29) aux vers 13-16 de la quatrième élégie :

« Nous attirerons nous-mêmes sur nos traces, par > d'horribles forfaits, les Euménides ; nous oserons subir, » sur le rocher ou sur la roue tournoyante, la dure sen- » tence de Jupiter, plutôt que de soustraire notre cœur à » ce culte charmant*. »

L'un et l'autre poète appelle sur lui, s'il est oublieux de son bonheur, les supplices les plus horribles, les fouets des Erinnyes, le rocher de Sisyphe, la roue d'Ixioii ou le vautour de Titye. L'idée, le mouvement, les exemples, tout est semblable ou du moins analogue; mais, si le poète latin proclame sa fidélité à sa maîtresse, le poète allemand s'engage à célébrer toujours le culte de la déesse Occasion.

Le dernier vers de Gœthe est donc original? On serait tenté de le croire si, dans la même élégie de Properce, nous ne lisions pas servitium mite dont reizender

1 . Eh'an die Ferse lockten wir selbst, durch grâssliche Thaten Uns die Erinnyen her, wagten es eher des Zeus

Dienst est l'équivalent. Nous surprenons donc la combinaison, la fusion de deux passages différents, et la soudure, il faut le reconnaître, n'est plus visible.

Dans la même élégie nous trouvons un exemple du procédé contraire. Gœthe sépare et distribue en des endroits divers ce que son modèle avait réuni. Ovide dit dans Vart d'Aimer (I, 608) :

Audentem Forsque Venusque juvant

Gœthe détache d'abord la conception de cette nouvelle divinité :

« Cette déesse se nomme l'Occasion d, et six vers plus loin, il ajoute : « Elle ne se donne volontiers qu'à > l'homme actif et prompt; pour lui, il la trouve docile, » enjouée, et douce et tendre *. »

Ailleurs, il donne à un fait particulier une valeur générale. Ovide avait dit {Fast, III, 21) :

Mars videt hanc, visamque cupit, potiturque cupitam.

Dans le distique suivant, Gœthe emploie le même tour, mais il étend à tous les dieux l'action du dieu de la guerre :

« Dans l'âge héroïque, où les dieux et les déesses ai- )) maient, le désir suivait le regard, la jouissance suivait

» le désir*. >

Hartes Gericht am rollenden Rad und am Felsen zu dulden, Als dem reizenden Dienst unser Gemiith zu entziehn.

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