CHAPITRE IX
Nous abordons un genre où Goethe s'était déjà essayé avant son voyage en Italie, mais qu'il ne cultiva avec suite qu'à partir de 1790. C'est Tépigramme. On sait qu'il faut entendre par ce mot non seulement les pièces de vers malicieuses ou méchantes, armées de pointes, hérissées de traits (c'est là proprement le domaine de l'épigramme française), mais toute poésie de peu d'étendue, surtout découpée en distiques. Simple inscription au début (iTrcypafxpx), elle explique les tombeaux, les statues, les tableaux; elle s'élève vers les dieux sous form,e de prière ou d'action de grâces; elle a le tour du madrigal et le parfum du billet doux; elle sert d'enveloppe aux réflexions de la sagesse comme aux boutades de la folie ; elle est triste comme l'élégie, mais elle concentre sa plainte dans un soupir ; elle prend les tons les plus divers au gré d'un Platon ou d'un Méléagre, d'un Simonide ou d'un Léonidas de Tarente. Comme, pour toutes les formes poétiques, l'antiquité nous a fourni les modèles de ces deux genres différents : V Anthologie
nous offre les épigrammes iiioffensives, sans dard, sans venin; Martial, les épigrammes satiriques, mordantes, envenimées*. Goethe a imité les unes et les autres; nous allons le voir passer de l'épigramme enjouée à l'épigramme guerrière, offensive, où Schiller viendra combatlre à ses côtés.
La traduction de V Anthologie par Tobler, mais surtout les épigrammes publiées par Herder en 1785, et qu'il avait sans doute lues eu manuscrit, mirent Goethe en goût d'inscriptions et de sentences du même genre. Il avait respiré en connaisseur le parfum qu'exhalent ces fleurs de l'arrière-saison de la Grèce. « Il est rare, écritil à Herder, de trouver ainsi réunis une grande raison, une vaste connaissance du monde, l'aimable variété des inventions, le sérieux et le plaisant. — Les épigrammes mêmes qui paraissent plus médiocres donnent du relief aux autres, comme des ombres légères font valoir une lumière délicate. ^
Ces imitations des épigrammes de V Anthologie furent sa première tentative de surprendre le secret du distique. A Leipzig, il avait adressé, sous forme de lettres, des hexamètres boiteux à son ami Riese ; mais c'étaient là jeux d'adolescent où n'entrait aucun souci de l'art. De 1781 à 1785 il composa ses premiers distiques, qui parurent d'abord en 1789, dans la première édition de ses poésies, puis, en 1806, revus et corrigés avec l'aide de Henri Voss. Goethe les appela, à cause de l'incertitude première de la versification, poésies se rapprochant de la forme antique, et il donna à ce groupe cette épi-
1. Il va sans dire que Tépigramme satirique n'est pas absente de V Anthologie, ni l'épigramme innocente du recueil de Martial; mais nous définissons l'un et fautre par leurs traits dominants.
graphe craintive : « Celle robe flottante nous sied-elle comme aux anciens? >» Dans leur forme présente, ces épigrammes sont pleines de grâce aimable, de poésie discrète et d'élégante simplicité. Un petit nombre, comme le Tombeau d'Anacréon, empruntent leur motif à VAnthologie; d'autres enveloppent d'un costume mythologique une pensée ingénieuse ou profonde :
a L'assoupissement et le sommeil, deux frères, con- » sacrés au service des dieux, furent accordés aux prières » de Prométhée pour le soulagement de sa race; mais » pour les dieux fardeau léger, ils sont pour l'homme une
> charge pesante : leur assoupissement devint pour nous
> le sommeil, leur sommeil devint la mort ^. »
La plupart sont nées au jour le jour des circonstances mêmes de la vie du poète. La vue d'une Sainte Famille de Raphaël ou de Jules Romain éveille une épigramme, tandis qu'une autre, au contraire, fournit un motif à une œuvre d'art, à une statuette représentant l'Amour qui tend avec sa flèche la pâture à un rossignol. Une autre célèbre, à l'envi de Herder, la mort tragique du duc Léopold de Brunswick. On devine que le plus grand nombre de ces épigrammes personnelles a pour objet Madame de Stein. Aujourd*hui encore les rochers du parc de Weimar et du jardin de Gœthe arrêtent le visiteur et lui confient le bonheur dont a joui le poète.
l.Schlummer und Schlaf, zwei Briider zum Dienste der Gôtter
[berufe Bat sich Prometheus herab seinem Geschlechte zum Trost ; Aber denGdttern so leicht, doch schwer zu ertragen den Men-
[schen,
Ward nun ihr, Schlummer uns Schlaf, ward nun ihr Schlaf
[uns zum Tod.
Goethe, I, p. 212.
« Ici l'amant rêvait en silence à sa bien-aimée; il me* xlit avec joie: « rocher, sois-moi témoin ! mafs ne » t'enorgueillis pas ; tu as beaucoup de pareils : à chaque » rocher de la campagne qui me nourrit, mortel fortuné ; » à chaque arbre de la forêt, autour duquel je me proi> mène, je crie, en le consacrant avec joie : « Sois » toujours le monument de mon bonheur ! » Mais je te » prête, à toi seul, un langage, comme, parmi la foule, » la Muse se choisit un favori, et dépose sur ses lèvres > un tendre baiser*. »
On le voit, c'est un tour délicat, qui insinue dans l'esprit une pensée fine, une émotion passagère ou un sentiment durable. Cette épigramme, au lieu de solliciter le rire, se contente d'éveiller un sourire imperceptible ou un faible soupir; elle tend de préférence à satisfaire le goût, et, le plus souvent, elle y réussit.
Le recueil suivant, les Epigrammes vénitiennes, nous montre Goethe se rapprochant de Martial sans tourner le dos à V Anthologie.
Vers le milieu du mois de mars 1790, il quitta Weimar, Christiane et le fils qu'elle lui avait donné, pour se rendre à Venise, à la rencontre de la duchesse Amélie. Le 3 avril, il écrivit à Herder : « Je devrais vous dire toutes sortes de bonnes choses, et je ne peux que vous dire que je suis arrivé à Venise un peu plus inlolérant qu'à mon premier voyage pour la malpropreté de cette nation... Mes élégies sont à présent terminées ; cette veine est, pour ainsi dire, entièrement tarie en moi.