‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 145 sur 224 · Correspondance de Schiller et de G(£the, II, p · texte numérisé non relu

Correspondance de Schiller et de G(£the, II, p

de Justus Ammany une longue pièce de vers intitulée Dignité du chanteur. Ce poème fut Inséré plus tard dans les œuvres de Gœthe sous le nom de Dithyrambey et il se trouve aujourd'hui en tète du groupe de poésies diverses, avec un troisième titre : Le Parnasse allemand. Voici le contenu de ce poème :

Un poète, un prêtre d'Apollon, se félicite de passer sa vie dans les bosquets et les prairies du Parnasse, au bord des fraîches cascades. Seul d'abord, il entend bientôt les chants harmonieux de ses frères et de ses sœurs : tout respire la paix, l'amitié, le bonheur idyllique. Mais tout à coup une troupe de satyres et de bacchantes envahit la montagne sacrée. Le gardien d'Apollon exhorte ses frères à la lutte, lorsqu'il aperçoit avec terreur que ce chœur maudit est conduit par des poètes. Aussitôt il recule devant eux, il assiste avec douleur au hideux spectacle de leurs impuretés et de leurs profanations. Enfin il voit au loin les flots de nuages et de vapeurs qui annoncent l'approche du dieu. Il exhorte alors ses frères infidèles à fuir la colère d'Apollon ; il espère les voir revenir un jour repentants et purifiés, et il leur promet le plus bienveillant accueil.

Quel est le sens de cette pièce énigmatique? ce prêtre d'Apollon, est-ce Gœthe lui-même? est-ce un personnage réel ou imaginaire? que signifie ce contraste des poètes sacrés et des chantres impurs ? où tendent toutes ces a], lusions mystérieuses?

Des explications diverses ont été proposées; d'après la plus répandue, c'est une attaque dirigée contre les exagé*

relions dp la périQtJ» ^^ Sfnr^ mA firang,

Pour rejeter cette interprétation, plausible à première vue, il suffit dp se Pdi^t^r k h mm^QnÛmçi^ écjiiingée

entre Goethe et Schiller au sujet de ce poème. Le 23 juillet 1798, ce dernier écrit à Gœthe :

c Comme l'impression de YAlmanach est commencée, j'ai dû baptiser votre pièce sur les poètes, et je n'ai pas trouvé de titre plus approprié que celui de Dignité du chanteur. Ce titre cache l'ironie, et marque pourtant la satire pour celui qui s*y entend. En souhaitez-vous un autre? en savez-vous un meilleur? je vous prie de me le mander dès demain, car je désirerais faire bientôt mettre le poème sous presse. » Gœthe lui répond : c Le titre de Dignité du chanteur surpasse en perfection toutes mes espérances. Puissé-je voir bientôt imprimé le noble ouvrage ! Je n'en ai parlé à personne qu'à vous. » Or, cette ironie dont parle Schiller et que Gœthe reconnaît implicitement, l'interprétation ordinaire ne peut pas en rendre compte, et, si celle-ci montre où est la satire, il lui est impossible de la supposer dans le titre, puisque, selon elle, c'est Gœthe lui-même qui parle et qui défend contre les excès de ses confrères la dignité du poète.

Aussi étions-nous fort embarrassé en face de ce poème : car nous rejetions l'interprétation commune et nous n'en trouvions point qui nous satisfit. Le hasard, ou plutôt, l'étude des Antixénies nous mit tout à coup sous les yeux une poésie dont la lecture fut pour nous un trait de lumière.

Cette poésie se trouve perdue dans les épigrammes que Gleim lança, en 1797, contre les auteurs des Xénies sous le titre de Force et agilité du vieux Pétéif. Eb voici la traduction :

c Qu'il faisait beau jadis sur notre Hélieoti ! tilots on saluait Klopstock du nom d'Homère^ JJt du nom d'Ana-* eréon» et eet poètes vivaient etieofd pour entendre cet

hommage ; des Faunes ne troublaient pas encore les danses des Muses de leurs hurlements de loups et de leurs violences de tigres; c'était Apollon, et non Priape, qu'on adorait sur la montagne sacrée; tous les chanteurs récitaient Tun après l'autre leurs chansons, tous s'aimaient encore commodes frères; — on n'y voyait ni haine ni envie. Sur notre Hélicon, qu'il faisait beau jadis! »

L'analogie des deux pièces est frappante. Chaque vers de la poésie de Gleim offre la matière d'un développement lyrique dans le Parnasse allemand. Au début de Tune et de l'autre, c'est le même calme, le même concert harmonieux de poètes; puis, c'est l'invasion des Faunes marquée par les mêmes traits; c'est le culte de Priape substitué à celui d'Apollon. Eafm, le regret exprimé par Gleim, par une transformation légère, se change en espérance, en promesses d'une paix nouvelle : Goethe met en action l'élégie plaintive du vieux Pelée.

Si nous admettons que la poésie de Gleim a inspiré à Goethe l'idée de son Parnasse allemand, toutes les obscurités se dissipent; les indications qui déroutaient la critique confirment et éclairent notre hypothèse.

Nous avons vu que les AntixénieSy par la violence grossière de leurs attaques, avaient soulevé l'indignation de Schiller et excité le mépris de Goethe. L'homme ne fut pas atteint en ce dernier; l'artiste seul souffrit de la vulgarité de ses adversaires. Comment se délivrer de cette souffrance? comment venger le goût offensé par tant de productions médiocres ? Une idée vint frapper son esprit comme un éclair; c'était, selon sa propre expression, «une idée plus folle encore qneles Xénies » : c Mettons-nous à la place de l'un de ces adversaires, du moins méprisable, de Gleim, de celui que Herder appelle

c le prêtre de l'humanité et des grâces; » composons, à notre tour, une antixénie ; mais au lieu de la faire plate, et mesquine, et brutale, qu'elle soit élevée, étincelante de poésie, à la fois mordante et généreuse. Nous la publierons sous un pseudonyme qui intriguera la foule des lecteurs ; quelques esprits délicats, un Kœrner, un Humboldt, démêleront la vérilé ; ils saisiront l'ironie discrète et la satire enveloppée ; leur approbation nous suffit. B'ailleurs, n'est-ce pas une joie de mystifier le vulgaire ? »

Les observations de Schiller sur le titre du poème viennent à Tappui de notre conjecture. La Dignité du chanteur est prise dans un sens ironique, puisqu'il s'agit de la dignité de Gleim blessée par les attaques de Schiller et de Gœthe; la satire n'est marquée que pour le connaisseur, pour celui qui devine l'intention secrète du poète.

On objectera que, si toute la pièce est ironique, il est fort étrange que Gœthe l'appelle « un noble ouvrage ». Mais qu'y a-t-il de plus noble qu'une pareille vengeance? quoi de plus élevé que celte satire si discrète et si sereine que le public s'est mépris sur le but qu'elle visait, et que les esprits non prévenus n'ont pu la comprendre! En effet, personne, à l'exception de Schiller, n'était dans le secret; personne ne l'a découvert. Kœrner, ne se doutant pas du nom illustre que cache le pseudonyme de Jùstus Amman, traite cavalièrement h Dignité du chanteur: c C'est, il me semble, le produit malheureux d'un homme qui n'est pas sans talent... Le sermon esthétique et moral qui termine la poésie me paraît tout à fait manqué ^ » La mystification était complète. Gœthe dédaigna,

i. Correspondance de SchiUer et de Kœrner, IV, p. 119.

comme il fit souvent dans la suite, de fournir la clef de l'énigme.

De nombreux passages des Antixénies se retrouvent» ornés et épurés, dans le Parnasse allemand. On pourrait croire, à la lecture de ce poème, que Goethe a forcé les traits dans la description de l'orgie sacrilège à laquelle se livrent les poètes impies, c'est-à-dire les auteurs des Xénies eux-mêmes. Il n'en est rien. Tous ces détails sont empruntés aux libelles dirigés contre eux : éparpillés, lourds et grossiers, ils sont fondus en un ensemble artistique.

En tête des c Pilules pour la digestion des Xénies i^ se trouve une gravure où Goethe est représenté sous la forme d'un satyre et Schiller sous les traits d'un manant; la foule qui les accompagne cherche à renverser avec des fourches et des épieux un obélisque consacré à la décence, à la moralité et à la justice. La première pièce de VAlma" nach des Mouches dépeint une scène d'orgie tumultueuse tout analogue à celle du Parnasse. On lit dans un autre pamphlet :

c On ne rencontre plus aujourd'hui chez les poètes allemands que l'amour sensuel, commun et vulgaire, et non l'amour pur, sublime, infini, tel que KIopstock Ta chanté. » « La pudeur virginale, ajoute le vieux Pelée, on le voit à leurs épigrammes, n'est par leur fait. — Les faunes. velus de la forêt de Thuringe, incapables de maîtriser leurs méchants caprices, ont envahi le vallon des Huses paisibles, t^

Et la dernière page de sa brochure contient les trois vers suivants de Virgile :

At subitae horrifico lapsu de moiitibus adsunt Harpyise et magnis quatiunt clangoribus alas Diripiuntque dapes contactuque omnia fœdant Immundo *.

Nous pourrions aisément multiplier les citations. Cellesci suffisent à éclairer le sens du Parnasse allentand. Nous soumettons notre interprétation au jugement de la critique avec d'autant plus de confiance que nous ne prétendons pas en faire honneur à notre perspicacité. C'est un hasard heureux qui a glissé dans nos mains la poésie de Gleîm, au moment où nous étions préoccupé de la signification du poème de Gœthe.

Page 1