Goethe, XXIII, p
Dans la correspondance de Gœthe et de Schiller, notre poésie porte le nom iHdylle. Si nous entendons le mot dans le sens flottant et varié où remployaient les Grecs, Alexis et Dora est assurément une idylle, un petit tableau (c^^X).eov) au même titre que la Magicienne et le Cyclope de Théocrite. Mais il lui manque, comme à ces deux poèmes, le développemeut lent, égal, continu, qui est familier à l'idylle telle que nous la comprenons aujourd'hui ; nous y trouvons, au contraire, le mouvement passionné de l'élégie, les transitions imprévues et les soudains arrêts, les longs retours sur une situation délicieuse, la succession tumultueuse des images du passé, des impressions présentes et des rêves d'avenir. Ce flux et ce reflux des sentiments, cette lente contemplation, cette description abondante et minutieuse après les brusques secousses d'une âme ébranlée, — ce sont là, nous l'avons vu, les caractères propres de l'élégie, qui lui tracent sa voie entre l'uniforme développement d'un récit épique et la vive concision d'une poésie purement lyrique.
Celte différence de l'idylle et de l'élégie se marque dès le début : le poète nous transporte sur le vaisseau qui entraine Alexis loin de sa Dora. Nous le voyons en proie à la douleur de la séparation et à l'ivresse d'un bonheur dont nous ignorons le motif. Ces phrases confuses, d'où se dégage peu à {)eu la connaissance des faits, nous rappellent la lettre admirable où Werther confie à son ami son amour pour Charlotte : dans l'un et l'autre passage, c'est la nature prise sur le fait, ce sont les flots pressés de la passion qui s'échappent en paroles incohérentes avant que le récit puisse suivre son cours uni et dérouler les événements dans l'ordre chronologique.
« Il est aussi dérobé à (a vue, ô Dora, le navire qui » t'enlève ton Alexis, Ion ami, hélas ! ton fiancé ! Toi » aussi, tu me cherches vainement du regard. Les cœurs
> battent l'un pour l'autre encore, mais non plus, hélas !
> l'un contre l'autre. *»
Cette opposition que Schiller blâmait et trouvait frivole (spieleniï) nous paraît heureuse et naturelle : elle exprime bien la tristesse d'aimer et d'être séparé de ce qu'on aime.
La pensée d'Alexis se reporte à ce moment d'ivresse dont il vient de jouir, et dont il voudrait prolonger en lui-même la délicieuse sensation. Il maudit la lumière, ce brillant éclat du ciel de la Sicile qui attire le regard et distrait l'âme de ses contemplations. Son imagination inquiète erre d'objets en objets, du passé au présent, du présent à l'avenir, sans réussir à se poser. Enfin, faisant effort sur lui-même, il retrace le tableau des longues années de sa monotone jeunesse pour rehausser la joie qui vient de l'envahir, pour faire éclater, au milieu de cette atmosphère sereine, l'orage soudain de la passion silencieusement accumulée.
€ Souvent, je te vis aller au temple, modeste et parée, et
> ta bonne mère marchait gravement à ton côté. Tu étais » vive et pressée, quand tu portais les fruits au marché : » et quand tu revenais de la fontaine, comme l'amphore
> se balançait hardiment sur ta tête! Alors ton col, alors » tes épaules paraissaient incomparables, et incompa- » rable la juste mesure de tes mouvements. Souvent, j'ai
1. Auch dir ist es verschwunden, das Schiff, das deinen Alexis Dir, Dora, den Freund, ach ! dir den Brâutigam raubt, Auch du blickest vergcbens nach mir. Noch schlagen die Herzen Fur einander, doch, ach ! nun aneinander nicht mehr.
» craint que la cruche ne tombât, mais elle se tenait ferme
> sur le mouchoir enroulé. Belle voisine, oui, j'étais ac-
> coutume à le voir, comme on voit les étoiles, comme on j^ contemple la lune, comme on y prend plaisir, sans que :» le moindre désir de les posséder s'éveille dans le cœur » tranquille. * ^
Cette longue durée d'un amour qui s*ignore donne à ce sentiment un caractère sérieux et noble, qui écarte, pour la suite du récit, toute interprétation injurieuse et frivole. Il ne s'agit pas ici, comme dans les épigrammes erotiques de V Anthologie ou dans nos chansons légères, d'un pur caprice des sens, d'une jouissance passagère cueillie en une heure propice, mais d'un sentiment profond qui avait longtemps occupé l'âme tout entière, avant qu'un concours fatal de circonstances en vînt précipiter l'explosion.
Le temps est venu où Alexis doit quitter sa ville natale pour apprendre à connaître le monde, à faire le commerce avec les nations étrangères. Déjà le vent agite la voile; déjà le jeune homme a reçu les derniers conseils de son père, les dernières caresses de sa mère, les vœux de bonheur de l'un et de l'autre.
1. Oefter sah ich zum Tempel dich gehn, geschmiickt undgesittet,
Und das Mutterchen ging feierlich neben dir her. Eilig warst du und frisch, zu Markte die Frûchte zu tragcn;
Und voni Brunnen, wiekuhn! wiegte dein Hauptdas Gefass. Da erschien dein Hais, erschien dein Nacken vor allen,
Und vor allen erschien deiner Bewegungen Maass. Oftmals hab* ichgesorgt, es môchte der Krug dir entsttirzen;
Doch er hielt sich siât auf dem gerlngelten Tuch. Schône Nachbarin, ja, so war icii gtwohnt dich zu sehen,
Wie man die Sterne sieht, wie man den Mond sich besçhaut, Sich an ihnen erfreut, und innen im ruhigen Busen
I^icht der entfernteste Wunsch, sie zu besitzen, sich regt»
€ Et je m'élançai hors de la maison, mon petit paquet » SOUS le bras^ Gomme je descendais le loug de la mu-
> raille,je te tronvai à la porte de ton jardin. Tu me dis,
> avec un sourire : Alexis, ces gens qui font tant de bruit
> là-bas, sont-ils tes compagnons de voyage? Tu vas vi-
> siter des côtes étrangères et tu achèteras de précieuses y> marchandises et des joyaux pour les riches dames de
> la ville : apporte-moi aussi une chaîne légère, je la
> payerai avec reconnaissance. J'ai souvent désiré cette
> parure. Je m'étais arrêté, et, à la manière des mar-
> chauds, je demandais exactement la forme et le poids )E> de la chaîne commandée ! Tu calculais le prix mo- )) destement « Cependant, je regardais ces épaules,
> dignes des joyaux de notre reine. Des cris plus violents
> partirent du vaisseau ; tu me dis avec amitié : Emporte
> quelques fruits de mon jardin; prends les oranges les
> plus mûres, les blanches figues : la mer ne donne
> aucun fruit ; tout pays n'en donne pas. Alors j'entrai. » Tu cueillais les fruits avec empressement, et la charge
> dorée pesait sur ta robe relevée. Je te dis plusieurs
> fois, avec prière, que c'était assez comme cela, et tou- » jours un fruit plus beau, touché légèrement, tombait
> dans ta main. Enfîn, tu entras sous la treille; là se
> trouvait un petit panier. Et le myrte fleuri se courbait
1. Und so sprang ich hinweg, das biindelchen unter dem Arme, An der Mauer hinab, fand an der Thtire dich stehn Deines Gartens. Du lâchcltest mir und sagtest : Alexis! Sind die Larmenden dort deine GeseUen der Fahrt? Fremde Kûsten besuchest du nun, und kdstliche Waaren Handelst du ein, und Schmuck reichen Matronen der Stadt. Aber bringe mir auch ein leichtes Kettchen ; ich wiU es Dankbar zahlen : so oft hab* ich die Zierde gewiinscht !
)E> sur nous; et, gardant le silence, tu rangeas les fruits ]ft avec adresse : d'abord l'orange , fixée par son poids, n comme un globe d'or, puis la figue molle que toute ji pression défigure; et le cadeau fut couvert et décoré de n myrte. Mais je ne le prenais point, je restais immobile. » Nos yeux se rencontrèrent ; un voile se répandit sur d ma vue. Je sentais ton cœur sur le mien. Mon bras en- ]» toura tes belles épaules; je couvris ton cou de mille bai- ^ sers. Ta (été se pencha sur mon sein; et tes bras cares- (L sants formèrent aussi une chaîne autour de l'heureux 1» Alexis. Je sentis les mains de l'Amour ; il nous pressa, ^ nous unit avec force, et le tonnerre gronda trois fois ^ dans le ciel serein. Mes larmes coulèrent avec abon- » dance ; lu pleuras, je pleurai ; et, de douleur et d'i- » vresse, il nous sembla que le monde passait. Les cris » redoublaient sur le rivage; mes pieds refusaient de me » porter ; je m'écriai : Dora, n'es-tu pas à moi ? —
Stehen war icli geblieben, und fragte, nach Weise des Kaufmanns
Erst nach Form und Gewicht deincr Bestellung genau. Car bescheiden erwogst du den Preis ! da blickt* içh indessen
Nach dem Halse, des Schmucks unserer Kônigin werth. Ueftiger tonte vom Schiif das Geschrei ; da sagtest du freundiich :
Nimm aus dem Garten noch einige Fruchte mit dir. Nimm die reifsten Orangen, die wcissen Feigen ; dasMeerbringt
Keine Friichte, sie bringt jegliches Land nicht hervor; Und 80 trdt ich herein. Du brachst nun die Fruchte geschâttig,
Und die goldene Last zog das geschurzte Gewand. Oefters bat ich : es sei nun genug! und immer noch eine
Schônere Frucht fiel dir, leise beriihrt, in die Uand. Endlich kamst du zur Laube hinan, da fand sich ein Kdrbchen,
Und die Myrte bog bliihend sich ùber uns hin.
Schweigend begannest du nun gesohickt die FrUohte zu ordnen ;
Krst die Orange, die tchwer ruht, aU ein goldener Bail, Dann die weiohliche Feige, die jeder Druolc sehon entstelte ;
Und mit Myrte bedeckt ward, ulid gezieri, dosGeschenk.
» Pour toujours f dis-tu doucement. Alors, comme par
> un souffle divin, nos larmes semblèrent doucement es-
> suyées de nos yeux. On cria de plus près ^ Alexis ! > Et » Tenfant qui me cherchait regarda par la porte. Com- » ment il reçut la corbeille, comment il m'entraîna, com- » ment je te pressai encore une fois la main, comment » j'arrivai au navire?... Je sais que je paraissais ivre. »
Je n'ai pas voulu interrompre ce récit pour l'offrir dans son ensemble, pour en faire admirer la suite harmonieuse et naturelle. Chaque trait est choisi avec l'art le plus délicat, et pourtant, tout semble si simple, si aisé, si conforme à la réalité ! les prétextes de Dora pour entrenir Alexis une dernière fois, les regards avides du jeune homme, les appels des matelots, les fruits offerts et toutes ces occasions légèrememt marquées, qui semblent conspirer à l'union des deux amants, cette tonnelle où le myrte se courbe au-dessus d'eux, ce silence dan-
Aber ich hob es nicht auf; ich stand. Wir sahen einander
In die Âugen, und mir ward vor dcm Auge so trûb. Deinen Busen fuhlt' ich an meinem ! Den herrlichen Macken,
Ihn umschlang nun mein Arm ; tausendmal kûsst* ich den Hais. Mir sank uber die Schulter dein Haupt ; nun kniipften auch deine
Lieblichen Arme das Band um den Beglûcktcn herum Amors Hânde fuhU' ich : er driickl* uns gewaltig zusammen,
Und aus heiterer Luft donnert* es dreimal ; da floss Bâufig die Thrâne vom Aug* mir herab, du weintest, ich weintc,
Und vor Jammer und Gliick schien uns die Welt za vergehn. Immer heftiger rief es am Strand; da wolllen die Fusse
Mich nicht tragen, ich rief : Dora! und bist du nicht mein? Ewig ! sagtest du leise. Da schienen unsere Thrânen
Wie durch gôttUche Luft, leise vom Auge gehaucht*
Mâher rief es : Alexis! Dablickteder suchende Knabe
Durch die Thiire herein. Wieer das Kôrbchen empfmg! Wie er mich trieb! wie ich dir die Hand noch druckte ! — Zu Schiflfe Wie ich gekommen? Ich weiss, dass ich ein Trunkener schien.
gereux et ces soins apparents donnés à l'ordonnance des fruits pendant que les cœurs sont ailleurs; enfin, l'explosion du sentiment, leur bonheur dépeint en quelques traits discrets, la situation éclairée dans son enivrante cruauté, dans son douloureux enchantement, puisque cette joie doit leur être ravie aussitôt qu'accordée, tout cet ensemble admirable ne justifie-t-il point le noble jugement de Schiller : « Il serait difficile d'imaginer un second cas où Ton puisse cueillir d'un sujet la fleur de poésie avec autant de goût et de bonheur ' ? »
A ce mot Pour toujours, le seul que prononce Dora après s'être donnée, à cette promesse sacrée, Alexis rattache ses espérances d'avenir ; il énumère toutes les richesses qu'il veut rapporter à son amie, les joyaux, les pierreries, et les belles couvertures et les pièces de toile fine (( dont elle s'habillera, elle, et lui, et sans doute un troisième encore » ! Mais ces joies qu'il promet sont-elles certaines ? Dora n'ouvrira-t-elle pas sa porte à un autre qu'à son Alexis? elle lui cueillera des fruits et l'attirera sous la tonnelle? Si elle m'est infidèle, que la foudre la frappe, ou plutôt qu'elle m'atteigne ! — Au milieu de ces imprécations où la jalousie emporte le jeune homme, le poète s'arrête brusquement et conclut, comme Théocrite dans le Cyclopey que les Muses seules peuvent cicatriser, sinon guérir, les plaies ouvertes par l'amour. Ces inquiètes appréhensions de la jalousie qui terminent l'élégie ont donné lieu à un échange d'observations fort instructif entre Goethe et Schiller *. « Je ne puis justifier encore, écrit ce dernier, devant mon propre sentiment, la jalousie qui succède si promptement à la joie,