CHAPITRE II
POESIES SUR FREDERIQUE (1770-1771)
Les poésies qui composent le Livre des chants de Leipzig ont été écrites en partie au reiour de Goethe à Francfort. Durant cette période de dix-neuf mois qui s'écoule entre le séjour de Leipzig et celui de Strasbourg, la veine poétique est peu abondante. Goethe est malade ; une longue convalescence, coupée de rechutes, lui interdit le travail. La société de mademoiselle de Klettenberg tourne son esprit vers une piété alimentée par des pratiques mystérieuses. Il se distrait en écrivant de longues lettres à ses amis de Leipzig, à Anne-Catherine Schœnkopf dont il apprend les fiançailles, au peintre Oeser dont il avait suivi les leçons et apprécié les conseils, à la fille de ce dernier, Frédérique. Il adresse à celle-ci une épître en vers longue, prolixe, négligée, écrite au courant de la plume pour tromper l'ennui des heures inoccupées. 11 essaie de composer des épithalames en l'honneur de son ancienne amie Annette, mais il refuse de les lui envoyer, parce que, dit-il, « l'expression de ses sentiments y est ou trop vive ou trop pâle. D'ailleurs, ajoute-t-il, mes poésies sont depuis longtemps aussi maussades, aussi
mal en point que ma tête, comme vous pouvez le voir à la plupart d'entre elles qui sont déjà imprimées, et comme vous le verrez aux autres, si jamais elles sont publiées* ». Sans doute, il a supprimé ces dernières, qu'il estimait mal venues. Une seule poésie peut se rapporter avec beaucoup de vraisemblance à cette période^ : c'est un gracieux adieu à une jeune fille nommée Francine^ Or, dans une lettre d'Alsace, on trouve ces mots : « Dites à ma Francine que je lui appartiens toujours. Je l'aime beaucoup, et je me dépitais souvent de me sentir si peu gêné auprès d'elle; on veut être lié quand on aime*, j» Ceci concorde avec les « baisers facilement dérobés » dont il est question dans la chanson. Ajoutez qu'il prend congé d'elle au printemps, et que c'est dans les derniers jours de mars qu'il quitta Francfort. Nous rencontrons déjà ici cette vérité dans les détails, qui forme un des traits saillants de son caractère et qui vient si souvent en aide aux conjectures de la critique.
Le séjour de Strasbourg est l'époque décisive dans la vie de Goethe. C'est là que, grâce à l'heure propice de sa jeunesse, grâce aux circonstances extérieures et aux rencontres favorables, grâce à l'éveil de la passion sincère, s'est épanouie dans sa première fleur cette nature harmonieuse et comblée des dons les plus divers. Hommes et choses, tout le sollicite, tout l'excite, tout fournit un aliment qu'il s'assimile aussitôt : ce sont tour à tour ou tout à la fois la plaine d'Alsace et la cathédrale de Strasbourg,
1. 0. Jahn, Gœlhe's Briefe an Leipziger Freunde^ ^^ édition, page 12i.