Percv, Uel. I
Si la romance est un récit exposé sur un ton lyrique , la ballade un lied qui se revêt d'un costume épique ou dramatique, nous pouvons dire, en général, que Schiller a écrit des romances, et Goethe des ballades. Le premier a l'habitude des amples développements, le second celle des sobres peintures ; la narration de l'un est claire et suivie, celle de l'autre, mystérieuse par moments et brisée. Le style de Schiller est franc, brillant, abondant; celui de Gœthe fin, souple concis ; l'expression a parfois, chez le poète du Combat avec le dragon, plus de surface que de profondeur; elle a toujours, chez le chantre du P^cA^ur, plus de profondeur que de surface : lui seul a le don des heureux et féconds sous-entendus, des images enchantées qu'un mot suffit à évoquer, des sensations qui se traduisent dans le rythme et dans le vers. En lisant ces poèmes, on dirait que, trompant leur gloire acquise, les Dioscures ont excellé, Gœthe dans le drame, Schiller dans le récit, si les romances de celui-ci n'offraient de belles scènes de théâtre, et si les parties dramatiques des ballades de Gœthe n'étaient pas empor^ tées par un puissant souffle lyrique.
A ces contrastes il faut en joindre un autre plus important, plus msurqué, si nous remontons à la source première de l'inspiration des deux poètes.
Schiller ne choisit pas un sujet pour lui-même, pour l'intérêt poétique qu'il y trouve et les grâces qu'il se promet d'y répandre, mais pour l'idée, le sens moral, la noble et grande vérité dont celte matière peut devenir la transparente enveloppe. Ces romances ont toutes leur moralité, ou bien exprimée directement par le poète, ou clairement indiquée par le dénouement. Le Plongeur nous exhorte, comme l'ode d'Horace au vaisseau de Yir-
gile, à ne pas tenter les dieux par des entreprises téméraires; V Anneau de Polycratey comme Tode à Grosphus, à ne pas compter sur un bonheur parfait :
... nil est ab omni Parte besitum.
Les Grues d'Ibycus nous montrent à la fois la puissance qu'exercent sur l'àme humaine les représentations dramatiques et la sûreté avec laquelle la Peine au pied boiteux atteint le coupable. La romance de Fridolin exprime la pieuse pensée que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, et que l'impie tombe dans le piège qu'il a tendu. Le Combat avec le dragon célèbre l'idée du renoncement chrétien, la Caution celle de la fidélité dans l'amitié, le Comie de Habsbourg celle de la puissance de la poésie. Ainsi chacun de ces récits sert à mettre en relief et en action une vérité morale accessible à tous les hommes.
En est-il de même pour les ballades de Gœthe? est-ce ridée qui dirige et domine le récit? le poète entre-t-il dans une autre voie que celle que nous lui avons vu suivre pour la plupart de ses poésies? Nous ne le pensons point. Sauf quelques rares exceptions où l'exemple de son ami l'a entraîné, Gœthe demeure fidèle à lui-même, à la pente de sa nature, à ses habitudes poétiques.
Il se livre avec joie, il s'abandonne à son sujet et nous convie à la même joie et au même abandon. Il aime mieux créer qu'instruire, il cherche à mettre des illusions dans nos yeux plut6t que des conseils dans nos âmes; il préfère enchanter I e*' imaginations que remuer et diriger les cœurs. « La poésie, écrivait-il à Schiller, demande à
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ceux qui doivent la cultiver une nature qui se limiie volontiers, qui se plaît à la réalité, derrière laquelle Tidéal se trouve caché. Des exigences trop absolues détruisent cette innocence de la faculté créatrice et mettent, par suite d'une recherche exagérée de la poésie, à la place de celle-ci je ne sais quoi qui, une fois pour toutes, n'est pas de la poésie *. »
C'est cette c innocence de la faculté créatrice » que nous surprenons dans les strophes du Pêcheur :
< L'onde murmurait, l'onde s'enflait; un pêcheur était » assis au bord, et tranquille, tout saisi d'une fraîcheur y^ pénétrante, observait l'hameçon. Et comme il est assis, » et comme il guette, le flot monte et se sépare ; du sein
> de l'onde émue, une femme humide sort avec bruit. > Elle lui chante, elle lui dit : Pourquoi, avec les ruses
» et les artifices de l'homme, attires-tu mon peuple là-
> haut vers la chaleur mortelle? Ah! si tu savais comme » le petit poisson se trouve bien dans les profondeurs
> de l'onde, tu descendrais tel que tu es, et to sentirais
> si dispos !
» Ne vois-tu pas le beau soleil, la lune, se rafraîchir 3> dans la mer? leur visage, lorsqu'il respire l'onde, ne te » revient-t-il pas deux fois plus beau ? N'es-tu pas at- » tiré par ce ciel profond, cet aieur humide et brillant? « n'es-tu pas attiré par ta propre image dans Téternelle » rosée ?
» L'onde murmurait, l'onde s'enflait, elle mouillait » son pied nu ; son cœur se gonfle de désir, comme au « bonjour de la bien-aimée. Elle lui parle, elle lui chanfe;
\. Correxpomlance de Schiller et de Gœthe, II, page 83.
» c'en est fait de lui. Moitié de gré, moitié de force, il » tombe, et jamais on ne le revit plus*. »
Cette ballade fut publiée d'abord en 1778 dans les Voix des peuples de Herder, qui la propose pour modèle à tous ceux qui ont Tambition de devenir des poètes vraiment populaires. Le sujet même est familier aux-